Soudan du sud, Lac Tchad, Corne d’Afrique, Yémen: appel du pape au G20

Lettre à Mme Angela Merkel (traduction)

Soudan du Sud, capture TV France 2

Soudan du Sud, capture TV France 2

Dans un message daté du 29 juin 2017, adressé à Madame Angela Merkel, le pape François lance un « appel pressant pour la situation tragique du Soudan du sud, du bassin du Lac Tchad, de la Corne d’Afrique et du Yémen, où il y a 30 millions de personnes qui n’ont ni nourriture ni eau pour survivre »

Le pape s’est en effet adressé à la chancelière de la République fédérale d’Allemagne, à l’occasion de l’ouverture des travaux du Sommet du G20 à Hambourg (7-8 juillet), sur le thème : « Donner forme à un monde interconnecté ».

Après s’être félicité des « efforts accomplis afin d’assurer la gouvernabilité et la stabilité de l’économie mondiale », il a proposé « quatre principes d’action pour la construction de sociétés fraternelles, justes et pacifiques », tirés de l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium : le temps est supérieur à l’espace, l’unité prévaut sur le conflit, la réalité est plus importante que l’idée et le tout est supérieur aux parties.

« L’apparente unité dans des forums communs à objectif économique ou social et la persistance voulue ou acceptée d’affrontements belliqueux sont une tragique contradiction et incohérence », a dénoncé le pape qui s’est pourtant dit « confiant dans l’esprit de solidarité responsable qui anime tous les participants ».

Voici notre traduction intégrale du message du pape François.

CR

Message du pape François

À Son Excellence Madame Angela Merkel, Chancelière de la République fédérale d’Allemagne.

Suite à notre récente rencontre au Vatican et pour répondre à votre demande opportune, je désire vous transmettre quelques considérations qui me tiennent à cœur ainsi qu’à tous les pasteurs de l’Église catholique, en vue de la prochaine rencontre du G20, où sont présents les chefs d’État et de Gouvernement du Groupe des plus grandes économies mondiales et les plus hautes autorités de l’Union européenne. Je poursuis ainsi une tradition initiée par le pape Benoît XVI, en avril 2009, à l’occasion du G20 de Londres. Mon prédécesseur avait aussi écrit à Votre Excellence en 2006 lors de la présidence allemande de l’Union européenne et du G8.

Je voudrais avant tout vous exprimer, ainsi qu’aux responsables qui se rencontreront à Hambourg, ma satisfaction pour les efforts accomplis afin d’assurer la gouvernabilité et la stabilité de l’économie mondiale, avec une attention particulière aux marchés financiers, au commerce, aux problèmes fiscaux et, plus généralement, à une croissance économique mondiale qui soit inclusive et durable (cf. Communiqué du G20 de Hangzhou, 5 septembre 2016). De tels efforts, comme le prévoit bien le programme de travail du Sommet, sont inséparables de l’attention accordée aux conflits en cours et au problème mondial des migrations.

Dans le document programmatique de mon pontificat adressé aux fidèles catholiques, l’exhortation apostolique Evangelii Gaudium, j’ai proposé quatre principes d’action pour la construction de sociétés fraternelles, justes et pacifiques : le temps est supérieur à l’espace, l’unité prévaut sur le conflit, la réalité est plus importante que l’idée et le tout est supérieur aux parties. Il est évident que ces lignes d’action appartiennent à la sagesse multiséculaire de toute l’humanité et c’est pourquoi je considère qu’elles peuvent aussi servir comme contribution à la réflexion pour la rencontre de Hambourg ainsi que pour évaluer ses résultats.

Le temps est supérieur à l’espace. La gravité, la complexité et l’interconnexion des problèmes mondiaux sont telles qu’il n’existe pas de solutions immédiates et entièrement satisfaisantes. Malheureusement, le drame des migrations, inséparable de la pauvreté et exacerbé par les guerres, en est une preuve. Il est possible, en revanche, de démarrer des processus qui soient capables d’offrir des solutions progressives et non traumatiques et de conduire, dans des temps relativement brefs, à une libre circulation et à la stabilité des personnes qui soient dans l’intérêt de tous. Toutefois, cette tension entre l’espace et le temps, entre limites et plénitude, requiert un mouvement exactement contraire dans la conscience des gouvernants et des puissants. Une solution efficace nécessairement déployée dans le temps ne sera possible que si l’objectif final du processus est clairement présent dans sa vision. Dans les cœurs et dans les esprits des gouvernants et à chacune des phases de mise en œuvre des mesures politiques, il faut donner la priorité absolue aux pauvres, aux réfugiés, aux personnes souffrantes, aux personnes déplacées et aux exclus, sans distinction de nation, de race, de religion ou de culture et rejeter les conflits armés.

À ce point, je ne peux manquer d’adresser aux chefs d’État et de Gouvernement du G20 ainsi qu’à toute la communauté mondiale un appel pressant pour la situation tragique du Soudan du sud, du bassin du Lac Tchad, de la Corne d’Afrique et du Yémen, où il y a 30 millions de personnes qui n’ont ni nourriture ni eau pour survivre. L’engagement à répondre d’urgence à ces situations et à apporter un soutien immédiat à ces populations sera un signe du sérieux et de la sincérité de l’engagement à moyen terme pour réformer l’économie mondiale et une garantie de son développement efficace.

L’unité prévaut sur le conflit. L’histoire de l’humanité, y compris aujourd’hui, nous présente un vaste panorama de conflits actuels ou potentiels. Toutefois, la guerre n’est jamais une solution. À l’approche du centenaire de la Lettre de Benoît XV aux chefs des peuples belligérants, je me sens obligé de demander au monde de mettre fin à tous ces massacres inutiles. Le but du G20 et d’autres rencontres annuelles semblables est de résoudre dans la paix les différences économiques et de trouver des règles financières et commerciales communes qui permettent le développement intégral de tous, pour atteindre l’Agenda 2030 et les Objectifs de développement durable (cf. Communiqué du G20 de Hangzhou). Toutefois, cela ne sera pas possible si toutes les parties ne s’engagent pas à réduire substantiellement les niveaux de conflictualité, à stopper l’actuelle course aux armements et à renoncer à s’impliquer directement ou indirectement dans les conflits, et de même si l’on n’accepte pas de discuter de manière sincère et transparente toutes les divergences. L’apparente unité dans des forums communs à objectif économique ou social et la persistance voulue ou acceptée d’affrontements belliqueux sont une tragique contradiction et incohérence.

La réalité est plus importante que l’idée. Les tragiques idéologies de la première moitié du XXème siècle ont été substituées par les nouvelles idéologies de l’autonomie absolue des marchés et de la spéculation financière (cf. EG, 56). Elles laissent un douloureux sillage d’exclusion et de rejet, et aussi de mort. Dans les succès politiques et économiques, en revanche, qui n’ont pourtant pas manqué au cours du dernier siècle, on rencontre toujours un sain et prudent pragmatisme, guidé par le primat de l’être humain et par la recherche d’intégrer et de coordonner des réalités diverses et parfois opposées, à partir du respect de chaque citoyen. En ce sens, je prie Dieu pour que le Sommet de Hambourg soit éclairé par l’exemple de responsables européens et mondiaux qui ont toujours privilégié le dialogue et la recherche de solutions communes : Schuman, De Gasperi, Adenauer, Monnet et beaucoup d’autres.

Le tout est supérieur aux parties. Les problèmes doivent être résolus concrètement et en accordant l’attention due à leurs détails, mais les solutions, pour être durables, ne peuvent pas ne pas avoir une vision plus ample et doivent considérer les répercussions sur tous les pays et tous leurs citoyens, ainsi que respecter leurs avis et leurs opinions. Je voudrais répéter l’avertissement qu’adressait Benoît XVI au G20 de Londres en 2009. Bien qu’il soit raisonnable que les Sommets du G20 se limitent au nombre réduit de pays qui représentent 90% de la production mondiale de biens et de services, cette situation doit inciter les participants à une réflexion profonde.

Ceux – États et personnes – dont la voix a moins de force sur la scène politique mondiale sont précisément ceux qui souffrent le plus des effets pernicieux des crises économiques pour lesquelles ils ont bien peu, sinon aucune, responsabilité. En même temps, cette grande majorité qui, en termes économiques, représente seulement 10% du total, est cette partie de l’humanité qui aurait le plus grand potentiel pour contribuer au progrès de tous. Il faut donc toujours se référer aux Nations Unies, aux programmes et aux agences associées ainsi qu’aux organisations régionales, respecter et honorer les traités internationaux et continuer à promouvoir le multilatéralisme, afin que les solutions soient vraiment universelles et durables, dans l’intérêt de tous (cf. Benoît XVI, Lettre à Gordon Brown, 30 mars 2009).

J’ai voulu offrir ces considérations comme contribution aux travaux du G20, confiant dans l’esprit de solidarité responsable qui anime tous les participants. J’invoque pour cela la bénédiction de Dieu sur la rencontre de Hambourg et sur tous les efforts de la communauté internationales pour activer une nouvelle ère de développement innovatrice, interconnectée, durable, respectueuse de l’environnement et inclusive de tous les peuples et de toutes les personnes (cf. Communiqué du G20 de Hangzhou).

Veuillez agréer, Excellence, l’expression de mon estime et de ma haute considération.

© Traduction de Zenit, Constance Roques

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