Légende : Fr. Laurentius, ofm – L’arche des Migrants 2024 © wikimedia…
L’optimisme de l’Église quant à la construction d’une communauté internationale relève moins d’un souhait naïf que de l’exercice de l’espérance théologale. Mais il faut que les relations soient régies par des principes valables pour tout homme, dans le respect inaliénable de sa dignité. Née de l’Incarnation du Fils de Dieu, l’Église transcende les particularismes humains, culturels et sociaux.
Section 2. La construction de la communauté internationale
Le numéro 83 explore les causes de discorde et leurs remèdes. Le Concile identifie comme causes principales, je cite : « les excessives inégalités d’ordre économique et le retard apporté des remèdes nécessaires, l’esprit de domination du mépris des personnes ». Et le remède qu’il propose est que « les institutions internationales développent et affermissent leur coopération et leur coordination ; et que l’on provoque sans se lasser la création d’organismes promoteurs de paix. »
Plus loin, il évoque la communauté des nations et les institutions internationales, qu’il reprend ici en précisant au numéro 84, §3 : « pour édifier un véritable ordre économique mondial, il faut en finir avec l’appétit de bénéfices excessifs, avec les ambitions nationales et les volontés de domination politique, avec les calculs des stratégies militaristes ainsi qu’avec les manœuvres, dont le but est de propager ou d’imposer une idéologie. »
Des bénéfices excessifs
Je m’arrête un instant sur la notion de « bénéfices excessifs ». En matière commerciale, au sein d’une pensée matérialiste, je crains que cette expression ne veuille strictement rien dire, sauf si on peut démontrer, chiffres en main, que trop de bénéfices tue le bénéfice, comme le trop d’impôt tue l’impôt. Il restera encore une inconnue qui peut tout changer, selon que ceux qui recherchent le profit travaillent à court, moyen ou long terme ! Dans les démocraties, il n’est pas rare de voir des politiques ne considérer que la durée de leur mandat pour « légiférer » ! De plus, ce qu’on appelle « bénéfices excessifs » ne peut être examiné que par des spécialistes de l’économie mondiale.
Il faut expliquer que l’on n’a jamais enrichi les pauvres en appauvrissant les riches. La France en a fait la triste expérience avec le programme commun socialo-communiste qui amena François Mitterrand au pouvoir en 1981. Ce fut le résultat de l’IGF, l’impôt sur les grandes fortunes, créé en 1982 et fort heureusement modifié en 1984, car il avait provoqué la fuite des capitaux, et découragé l’investissement. En 1986, en gouvernement de cohabitation, Jacques Chirac, Premier ministre, le supprima. Après la réélection de Mitterrand en 1988, le Premier ministre Michel Rocard créa l’ISF (impôt de solidarité sur la fortune) en 1989. Cet impôt exonère les biens professionnels, et a un seuil relevé, avec d’autres mesures allégeant la ponction fiscale sur les grandes fortunes. Mais ce fut insuffisant. En 2018, on changea selon le programme électoral d’Emmanuel Macron et on arriva à l’IFI, impôt sur la fortune immobilière. Le but essentiel était d’inciter à investir dans les entreprises plutôt que dans la pierre. L’effet a été positif dans un premier temps, mais il aurait fallu un suivi.
La participation, voulue par De Gaulle, allait plus dans le sens de la doctrine sociale de l’Église. Et elle ne fut refusée par les Français, au referendum de 1969, que parce qu’elle était mêlée à une diminution du pouvoir du Sénat que le Général n’aimait pas. Or à juste titre, les Français sont attachés au bicamérisme, seul moyen de faire fonctionner un régime parlementaire. Cela dit, le principe de la participation est à reconsidérer, en fonction de l’économie mondiale actuelle, et aussi de la situation de chaque pays. On voit mal comment un organisme international, en réalité faussement neutre, pourrait imposer quoi que ce soit ! Ce n’est pas pour rien que le général De Gaulle appelait l’ONU « le Machin » ! Une coopération internationale dans le domaine économique n’est possible qu’entre États souverains.
86. Quelques règles opportunes
Le Concile propose quelques lignes directrices dans la construction de la communauté internationale ; c’est ce qu’annonce le paragraphe 1. Le paragraphe 2 adresse comme règle aux nations en voie de développement celle d’avoir « très cœur d’assigner pour fin au progrès, le plein épanouissement humain de leurs propres citoyens. », et de compter surtout sur « le travail et le savoir-faire des pays eux-mêmes ; car il doit s’appuyer non pas sur les seuls secours étrangers, mais en tout premier lieu sur la pleine mise en œuvre des ressources de ces pays, ainsi que sur leur culture et leurs traditions propres. »
Cette recommandation était sage. Nous étions en 1965, elle fut plus respectée dans les pays anciennement colonisés qui coopéraient avec leur ancien colonisateur que dans les autres. Mais on voyait déjà se profiler dans ces pays le retour aux vielles oppositions tribales, se mettre en place des dictatures et la corruption qui n’a pas cessé jusqu’à nos jours. Dans les pays qui ont résisté à l’islam, les diverses communautés chrétiennes ont joué et jouent toujours un rôle positif. Mais les conditions de vie sont telles qu’elles provoquent l’immigration que l’on connaît. Le pape François, qui avait beaucoup à cœur cette question, en plus de ses exhortations à l’accueil des immigrés, appelait toujours les grandes puissances à agir à la source. Autrement dit, qu’elles fassent en sorte que les gens ne soient plus obligés à quitter leur pays. Et malheureusement, cette partie de son discours n’a pas souvent été rappelée.
Le §3 et les suivants insistent sur le devoir des nations développées de fournir des aides aux autres nations. Et le §6 recommande : « Que l’on fonde des institutions capables de promouvoir et de régler le commerce international – en particulier avec les nations moins développées – en vue de compenser les inconvénients qui découlent d’une excessive, inégalité de puissance entre les nations. » C’était dans le domaine du possible en 1965.
Au respect des cultures locales
Aujourd’hui, je ferais le même raisonnement que précédemment : je pense que seuls des États libres (États de droit) et souverains peuvent garantir cette aide. Et il faut effectivement tenir compte des coutumes et de la culture locales, si l’on veut introduire des changements. Il est intéressant que le Concile fasse appel à la révélation naturelle : et ce n’est pas du syncrétisme, c’est la prise en compte de ce qu’affirme saint Paul dans la Lettre aux Romains 1, 19-21. Même les missionnaires ont su le faire en matière religieuse. En particulier pour l’Afrique et certains territoires d’Asie, il faut prendre en compte la nature des régimes politiques en place, ce qui est très facile avec les services de renseignements dont sont dotés les grandes puissances.
Dans certains cas, il n’est pas immoral d’aider à faire tomber un régime dictatorial et corrompu. Les aides ne peuvent faire partie que de plans économiques d’un pays ou d’un groupe de pays. Aujourd’hui, l’ONU est incapable d’assurer l’ordre dans des pays où les habitants sont contraints à l’émigration pour sauver leur vie, jusqu’à prendre des risques considérables.
87. La coopération internationale et la croissance démographique
Le §1 invite à établir des relations de soutien avec des pays en difficulté en raison « de la croissance rapide de la population ». C’est notamment le cas d’anciennes colonies : la colonisation a apporté à de nombreux peuples en voie de développement la médecine moderne, ce qui a réduit considérablement la mortalité infantile. D’où la croissance démographique. Et de 1965 à 2025, celle-ci n’a fait que s’accroître. Le texte conciliaire, conseille à ces peuples de « passer de méthodes archaïques d’exploitation agricole à des techniques modernes, en les appliquant avec la prudence nécessaire à leur situation, tout en instaurant un partage plus équitable de la propriété terrienne. »
Aujourd’hui beaucoup de ces pays ont adopté des méthodes modernes de culture, au prix d’alliances qui ont impliqué l’abandon d’une partie de leurs ressources naturelles, quand ce n’est pas le pillage total. La corruption généralisée y contribua grandement. Souvent, ces pays sont placés dans une dépendance plus grande vis-à-vis de ceux qui les « aident » qu’à l’époque où ils étaient colonisés. Quant à la réforme agraire souhaitée par le Concile, elle est parfaitement logique, mais de tout temps ce fut un acte politique périlleux, parce qu’il fait toujours des mécontents. Cette mesure suppose donc un pouvoir politique fort et stable qui dispose des moyens nécessaires d’information, pour être soutenu par le peuple, et d’une armée fiable pour se faire obéir. Rassembler de telles conditions dans les pays concernés aujourd’hui paraît difficile, voire impossible dans certains cas.
Le défi démographique
Le §2 insiste sur la nécessité pour les pouvoirs publics de ces pays d’organiser le passage de la ruralité aux grandes villes. Cela implique que ces derniers soient d’abord préoccupés par le bien commun de leurs peuples. L’appel au savoir-faire des catholiques du monde est parfaitement justifié et ne posait que peu de problèmes en 1965. Aujourd’hui avec les persécutions chrétiennes, c’est beaucoup plus difficile, et tout dépend de l’État concerné pour rendre la chose possible.
Le §3 aborde la question la plus difficile qui concerne l’accroissement de la population. Et nous étions en 1965. Aujourd’hui cette question est « en urgence absolue ». Mais cela ne constitue pas une raison pour se compromettre, comme l’écrit le Concile, avec « des solutions préconisées en public ou en privé, et parfois imposées, qui sont en contradiction avec la loi morale. Car en vertu du droit inaliénable de l’homme au mariage et à la procréation, la décision relative au nombre d’enfants à mettre au monde dépend du jugement droit des parents et ne peut en aucune façon être laissée à la discrétion de l’autorité publique. »
Et un peu plus loin, le même paragraphe précise : « Il faut, en outre, que les populations soient judicieusement informées des progrès scientifiques réalisés dans la recherche de méthodes qui peuvent aider les époux en matière de régulation des naissances, lorsque la valeur de ces méthodes est bien établie et leur accord avec la morale chose certaine. » On ne peut donc permettre les méthodes contraceptives, par « avortement de confort », ou pilules dites « du lendemain ». Toutes contiennent une molécule empêchant la nidation, autrement dit un produit abortif comme la mifépristone ou RU 486 (Mifegyne).
L’enseignement moral de l’Église
Quant à l’enseignement de l’encyclique Humanae vitae, il relève du Magistère ordinaire du pape expliqué au canon 752 du Code de Droit canonique de 1983, dont voici le texte :
« Ce n’est pas vraiment un assentiment de foi, mais néanmoins une soumission religieuse de l’intelligence et de la volonté qu’il faut accorder à une doctrine que le Pontife Suprême ou le Collège des Évêques énonce en matière de foi ou de mœurs, même s’ils n’ont pas l’intention de la proclamer par un acte décisif; les fidèles veilleront donc à éviter ce qui ne concorde pas avec cette doctrine. »
Le commentaire précise « le canon se réfère au magistère ordinaire du souverain Pontife, ou du collège épiscopal en tant que tel, qui, exposant la doctrine concernant la foi et les mœurs, ne prétend pas la définir par un acte définitif. »
L’enseignement classique de l’Église sur la sexualité est que celle-ci doit toujours être ouverte sur la vie. Un acte sexuel accompli de telle manière qu’il ne puisse aboutir à la procréation, est donc moralement illicite. Mais quand notre texte conciliaire demande pour les pays qui voient exploser leur démographie que « les populations soient judicieusement informées des progrès scientifiques réalisés dans la recherche de méthodes qui peuvent aider les époux en matière de régulation des naissances… » Il incite tout de même à une recherche qui implique de trouver le moment où l’acte sexuel n’aura pas la procréation pour conséquence.
Pour une compréhension plus large et ouverte
Pie XII avait ouvert la voie à cette permission dans son allocution aux sage-femmes. Lisons cet extrait du Discours du 29 octobre 1951 aux participants du congrès de l’union catholique italienne des sage-femmes :
« On attend précisément de vous que vous soyez bien informées, au point de vue médical, de cette théorie connue et des progrès qu’en cette matière on peut encore prévoir …
Il faut, tout d’abord, considérer deux hypothèses si l’application de cette théorie ne veut signifier rien d’autre que la possibilité pour les époux de faire usage de leur droit conjugal même aux jours de stérilité naturelle, il n’y a rien à redire. De cette façon, en effet, ils n’empêchent ni ne gênent en aucune manière la consommation de l’acte naturel et de ses conséquences naturelles ultérieures. … Si, au contraire, on va plus loin, c’est-à-dire qu’on entende ne permettre l’acte conjugal que ces jours-là, alors la conduite des époux doit être examinée plus attentivement. »
Pie XII déclare encore que cet usage systématique pour ne pas avoir d’enfants serait « un péché contre le sens même de la vie conjugale », mais il ajoute :
« On peut être dispensé de cette prestation positive obligatoire, même pour longtemps, voire pour la durée entière du mariage par des motifs sérieux, comme ceux qu’il n’est pas rare de trouver dans ce qu’on appelle « l’indication » médicale, eugénique, économique et sociale. D’où il suit que l’observance des époques infécondes peut être licite sous l’aspect moral ; et dans les conditions indiquées, elle l’est réellement. Cependant, si il n’y a pas, d’après un jugement raisonnable et juste de semblables graves raisons, soit personnelles, soit découlant des circonstances extérieures, la volonté chez les époux d’éviter habituellement la fécondité de leur union, tout en continuant à satisfaire pleinement leur sensualité, ne peut venir que d’une fausse appréciation de la vie et de motifs étrangers aux règles de la saine morale. »
Autrement dit, la contraception naturelle (basée sur les seuls cycles d’infertilité) est peccamineuse si elle est motivée par l’égoïsme. Les raisons médicales et économiques majeures en revanche la rendent licite. Compte tenu du fait que la croissance démographique est utilisée pour encourager des politiques néfastes d’émigration, voire de préparation de guerre, il faudra peut-être penser, dans certains pays, à une régulation des naissances plus efficace qui exclut l’avortement sous toutes ses formes, en misant sur l’éducation, l’instruction des consciences, la promotion de la famille et la mise en valeur du rôle spécifique de la femme dans la société.
