L’Opus Dei au-delà des mythes : Enquête du vaticaniste John L. Allen

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Il répond aux questions de Zenit

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ROME, Vendredi 6 janvier 2006 (ZENIT.org) – Le premier travail de recherche journalistique sur l’Opus Dei vient d’être publié. Il s’agit d’un livre qui s’applique à faire le point en distinguant la réalité de la fiction.

L’ouvrage s’intitule « L’Opus Dei, un regard objectif, par-delà les mythes, sur la réalité de la force la plus controversée de l’Église catholique » (« Opus Dei, an objective look behind the myths and reality of the most controversial force in the catholic church »).

Pour la première fois, un journaliste américain s’est aventuré dans les profondeurs de cette organisation. John L. Allen, vaticaniste de la revue « National Catholic Reporter », a consacré une année entière à rencontrer des membres de l’Opus Dei en Italie, en Espagne, au Kenya, aux États-Unis, au Pérou et ailleurs.

Il s’est également entretenu avec d’anciens membres de l’Opus Dei. Ce correspondant au Vatican qui travaille aussi pour la BBC et la CNN, nous livre ainsi 400 pages où il dépeint l’Opus Dei, la force « la plus mystérieuse et controversée de l’Église catholique ».

Il traite des sujets allant de la séparation des hommes et des femmes, à l’utilisation du cilice et aux finances de l’organisation.

Publié aux États-Unis par Doubleday et en Grande Bretagne par Penguin, l’ouvrage est déjà publié en portugais et en coréen. Très bientôt il paraîtra en espagnol et en plusieurs autres langues.

John L. Allen a accepté de répondre aux questions de Zenit.

Zenit : Vous affirmez que l’Opus Dei n’est pas aussi « mauvais » qu’on le dit parfois. Est-ce le constat général de votre livre ?

J. Allen : Le but de cet ouvrage est d’être le plus objectif possible sur un sujet qui ne s’y prête pas si facilement. Mon idée a été de séparer les faits de la fiction, et de fournir au lecteur les clés pour un débat rationnel, basé sur les faits et sur la réalité, et non pas sur des mythes ou des stéréotypes.

Je n’ai pas prétendu « convertir » mes lecteurs à une idée particulière sur l’Opus Dei et mon expérience est que la plupart de ceux qui ont lu ce livre n’ont pas changé leurs impressions fondamentales. Ils sont cependant mieux informés, moins alarmés.

Par ailleurs, vu l’image très négative que l’Opus Dei a dans certains secteurs, toute confrontation sérieuse de cette image avec la réalité permettra de voir ce groupe sous un angle plus humain, moins nocif que ce qu’en pensent certains.

Si l’on n’évoque que quelques chiffres, on peut dire que l’Opus Dei compte 85 000 membres répartis dans le monde. C’est, à peu près, le nombre de fidèles du diocèse de Hobart, dans l’île de Tasmanie, en Australie. L’Opus Dei compte aussi 164 000 coopérateurs, des gens, dont une majorité de femmes, qui travaillent comme collaborateurs.

En dehors de l’Espagne, où il est né en 1928, l’Opus Dei n’est qu’une portion minuscule, presque invisible, de la communauté catholique. Aux États-Unis, par exemple, on compte à peu près trois mille membres pour 67 millions de catholiques au total.

La totalité des actifs de l’Opus Dei, à savoir toutes les ressources que supposent ses « œuvres collectives », tournent autour de 2,8 milliards de dollars US. La comparaison vaut ce qu’elle vaut, mais la General Motors a déclaré des actifs équivalents à 455 milliards de dollars. Les actifs de l’Opus Dei ne sont pas trop impressionnants et ce, même par rapport à la moyenne catholique. En 2003, l’archevêché de Chicago a déclaré 2,5 milliards de dollars. Les Chevaliers de Colomb, organisation de laïcs catholiques aux États-Unis, a brassé des sommes, investies dans les assurances, tournant autour de 6 milliards de dollars.

Quant à son pouvoir, l’Opus Dei n’a que 40 évêques, dont deux cardinaux, sur les 4.500 que compte l’Église dans le monde et 20 employés sur les 2.500 de la Curie romaine, dont un seul chef de dicastère au Vatican.

En réalité, l’influence de l’Opus Dei dans le catholicisme est bien plus limitée que ce que beaucoup imaginent. Les membres de l’Opus Dei ont emporté autant de batailles au Vatican qu’ils n’en ont perdues.

L’Opus Dei est une remarquable entreprise de recrutement, et pourtant son taux de croissance est assez faible. Ils fidélisent à peu près 650 membres par an dans le monde entier et ce chiffre stagne dans certaines zones. Aux État-Unis, l’Opus Dei tourne autour de trois mille membres depuis les années quatre-vingts.

Ceci porte à penser que l’Opus Dei n’est pas aussi puissant que certains mythes ne voudraient faire croire. Paradoxalement, les gens les plus enclins à croire à cette puissance occulte de l’Opus Dei ne sont généralement pas ses membres mais ses critiques, qui voient en sa structure modeste, le masque d’une immense influence cachée.

Zenit : L’argent, le pouvoir, la mortification, « la pieuvre » ou « l’Octopusdei »… Le plus gros de votre ouvrage s’attache à « clarifier » le mystère qui plane sur l’Opus Dei. Pensez-vous y avoir réussi ?

J. Allen : Je ne suis pas assez naïf pour croire que les préjugés et les thèses de la conspiration tissées en soixante-dix années vont s’effondrer, avec mon ouvrage, du jour au lendemain. Cependant, j’espère que l’information objective que j’y livre, publiée en grande partie pour la première fois, sera un point de départ pour les débats futurs.

La discussion légitime doit prendre en compte certains aspects de la culture interne et de la vie pratique de l’Opus Dei et je suis bien placé pour vous dire que cette question est déjà l’objet d’un débat au sein de l’Opus Dei lui-même.

Comment l’Opus Dei pourrait-il être plus transparent sans perdre son identité, voilà une question à laquelle il faut raisonnablement faire face. L’Opus Dei doit comprendre de mieux en mieux qu’il n’a pas une responsabilité seulement vis-à-vis de lui et vis-à-vis de la mémoire de saint Josémaria, mais aussi, et très largement, vis-à-vis de l’Église catholique. Aussi, devrait-il faire tout son possible pour répondre aux questions et affronter les doutes légitimes.

En même temps, au fil des ans, l’Opus Dei a aussi prêté le flanc aux accusations et aux spéculations les plus sauvages, et j’espère que ce livre pourra aider à mettre à plat ces tergiversations pour que s’installe un débat plus fructueux.

Zenit : À la lecture de votre livre, on dirait que l’Opus Dei n’a pas autant de pouvoir et d’influence que cela. Comment se fait-il alors que cette controverse et cette aura mystérieuse planent sur lui ?

J. Allen : C’est, à mon avis, la seule question importante à se poser sur l’Opus Dei. Qu’a fait ce groupe relativement petit, avec une richesse et une influence modestes, pour devenir le grand méchant loup de l’imagination catholique ? Je pense que la réponse est complexe et qu’elle s’appuie au moins sur quatre facteurs :
1) L’Opus Dei a grandi dans l’Espagne franquiste, et a été ainsi associé pendant très longtemps au fascisme espagnol.
2) L’Opus Dei et les Jésuites ont entamé une « guerre de frontière » féroce au sujet des vocations des jeunes dans l’Espagne des années trente. Cela a engendré une rivalité qui a poursuivi l’Opus Dei partout où il est allé, à cause du réseau des Jésuites très étendu dans le monde.
3) Après le Concile Vatican II, l’Opus Dei est devenu un symbole dans le cadre des tiraillements entre la gauche et la droite qu’à connus le catholicisme.
4) Sous Jean-Paul II, l’Opus Dei a eu une considérable faveur du pape qui a provoqué la jalousie de certains secteurs, et l’opposition idéologique d’autres groupes. Autrement dit,
l’Opus Dei est « l’œil du cyclone parfait », où se sont heurtés des facteurs historiques et politiques. Ceci a fait que l’on a attribué à ce groupe un statut mythique que son profil sociologique réel ne justifie nullement.

Zenit : Si j’étais de l’Opus Dei, je vous en serais reconnaissant. Avez-vous été l’objet de messages dans ce sens ?

J. Allen : Plusieurs membres de l’Opus Dei m’ont remercié d’avoir traité ce sujet de façon relativement équilibrée. D’autres ne sont pas contents car ils estiment que je me suis surtout centré sur les controverses. L’Opus Dei est leur famille et ils n’aiment pas que l’on mette en cause leurs êtres chers, même si c’est fait dans la plus grande objectivité possible.

Du côté des critiques de l’Opus Dei, il y a eu aussi des réactions semblables. Certains apprécient que le livre ait prêté une voix juste à leurs préoccupations, alors que d’autres, convaincus que l’Opus Dei est un danger, pensent que je ne suis pas allé suffisamment loin dans la mise en évidence de ses erreurs.

Ces réactions montrent, malheureusement, qu’une bonne partie de la polémique autour de l’Opus Dei est polarisée aux extrêmes.

Zenit : Vous pensez que la structure de l’Opus Dei ne vous sied pas personnellement : le saviez-vous ou vous en êtes-vous aperçu après votre recherche ?

J. Allen : En tant que journaliste, ¬ et c’est une question de principe, je ne fais partie d’aucun groupe de l’Église parce que je dois garder mon impartialité. C’est la raison pour laquelle je ne me suis jamais posé la question de mon adhésion à l’Opus Dei ou à n’importe quel autre groupe. Plus de trois cents heures d’entretiens et les voyages que j’ai faits dans huit pays pour écrire ce livre m’ont fait comprendre que si j’avais à intégrer un groupe catholique, ce ne serait certainement pas l’Opus Dei.

Je respecte l’Opus Dei et je n’en ai pas peur. Au contraire, j’en suis arrivé à admirer la plupart des personnes que j’ai trouvées, et leur compagnie m’a semblé hautement stimulante et agréable. Cependant le « programme de vie quotidien » des membres de l’Opus Dei et le recul qu’ils ont par rapport à l’événementiel, etc.… m’étoufferaient.

Je fais « cavalier seul » et j’aime gérer mon temps et mon espace. Je n’aime pas qu’on m’impose des horaires, qu’on me dise quand je dois prier, et comment.

Pour être franc avec vous : c’est une question de goût personnel. J’admire l’engagement des membres de l’Opus Dei et j’ai constaté qu’ils sont majoritairement très satisfaits de leur expérience.

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ZENIT Staff

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