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Le card. Parolin à l'UNESCO © Mission du Saint-Siège

Le card. Parolin à l'UNESCO © Mission du Saint-Siège

UNESCO: « Mazzolari, bâtisseur de paix », par le card. Parolin

« La paix, obstination constante de l’homme »

« Que la paix reste l’obstination constante de l’homme »: c’est le voeu exprimé par le cardinal secrétaire d’Etat Pietro Parolin, au terme de son intervention à l’UNESCO, à Paris (France), hier, 29 novembre 2018, sur « Mazzolari, bâtisseur de Paix ». Le cardinal Secrétaire d’Etat salue notamment l’engagement de la communauté internationale par le « Traité sur l’interdiction des armes nucléaires » du 7 juillet 2017.

Sous le patronage de l’UNESCO et en collaboration avec la fondation « Don Primo Mazzolari », la Mission
d’Observation permanente du Saint-Siège auprès de l’UNESCO et le diocèse de Crémone (Italie) ont organisé un
colloque international sur « Le message et l’action de Paix de don Primo Mazzolari ».

Ce prêtre catholique, né en 1890 et décédé en 1959 est « une grande figure du catholicisme italien, un Résistant, et le fondateur de la revue « Adesso » », rappellent les organisateurs.

Ils précisent: « Contemporain d’Emmanuel Mounier (1905-1950), philosophe et fondateur du personnalisme communautaire et visionnaire avant l’heure, Don Primo Mazzolari fut un précurseur du modèle de rapport Eglise-monde exprimé par le concile Vatican II dans la Constitution pastorale « Gaudium et Spes ». Il agit pour une pensée sociale, proche des pauvres et des valeurs de paix, accompagnant l’UNESCO engagée dans son objectif de bâtir la paix dans l’esprit des hommes et des femmes d’aujourd’hui. »

Le colloque a été présenté par Mgr Francesco FOLLO, Observateur Permanent du Saint-Siège à l’UNESCO. Le Directeur général adjoint de l’UNESCO, M. XING QU, a présenté le point de vue de l’UNESCO sur l’événement. Mgr Antonio NAPOLIONI, évêque de Crémone, le Prof.Guy COQ, président honoraire de l’association “Amis d’Emmanuel Mounier”, Mme  Mariangela MARAVIGLIA, membre du comité scientifique de la Fondation “Don Primo Mazzolari”, et Don Bruno BIGNAMI, président de la Fondation “Don Primo Mazzolari” sont également intervenus.

« J’espère que ce Congrès portera des fruits de conversion et de renouveau dans nos cœurs parce que nous sommes convaincus, comme l’a soutenu don Mazzolari, que la paix doit rester l’obstination constante de l’homme. À toutes les époques et en faveur de toutes les personnes », a déclaré le cardinal Parolin.

Il a souligné que l’adoption du traité contre les armes nucléaires « est le fruit d’un vaste mouvement d’opinion qui a vu entrer en dialogue la société civile avec certains gouvernements en faveur d’un monde libre des armes nucléaires ».

« Le Pape François et le Saint-Siège ont participé activement à ce processus, en s’appuyant sur certaines argumentations : l’inadéquation des systèmes de défense nucléaires dans la réponse aux menaces à la sécurité nationale et internationale du XXIème siècle ; l’impact humanitaire et environnemental catastrophique de l’utilisation d’engins nucléaires ; la dispersion de ressources humaines et économiques pour leur modernisation, ressources qui sont soustraites l’accomplissement complexe d’objectifs comme la paix et le développement humain intégral ; l’instauration d’un climat de peur, de méfiance et d’opposition », a précisé le cardinal secrétaire d’Etat.

Il a fait remarquer qu’il « s’agit d’éléments où l’écho des réflexions de don Primo Mazzolari résonne de quelque façon ».

Des représentants et de familles de la région de don Primo Mazzolari étaient venus d’Italie, aux côtés du maire de Crémone et du curé de l’ancienne paroisse de don Primo. De nombreux ambassadeurs à l’UNESCO et des personnalités politiques étaient présentes, comme l’ancien ministre et président du Conseil italien Enrico Letta, actuellement doyen de la PSIA (Paris School of International Affairs) à Sciences Po.

Voici la traduction officielle de l’intervention du cardinal Parolin, dont seul le début a été prononcé en français.

AB

« MAZZOLARI, BÂTISSEUR DE PAIX »

Discours du card. Pietro Parolin au Congrès international sur:

Le message et l’action pour la paix de don Primo Mazzolari (1890-1959)

UNESCO, Paris, le 29 novembre 2018

 

M.le Directeur général adjoint de l’UNESCO Qu Xing,

Excellences,

Mesdames et Messieurs,

Chers amis,

Je salue tous les participants au Congrès international sur « Le message et l’action pour la paix de don Primo Mazzolari (1890-1959) » et je vous remercie pour l’occasion qui m’est offerte d’apporter une contribution au Siège prestigieux de l’UNESCO. J’apporte aussi les salutations de Sa Sainteté le pape François, qui encourage et accompagne de sa bénédiction la présente initiative, qui se situe bien dans le sillage de cette Organisation qui est née et qui travaille pour construire les défenses de la paix dans le cœur et dans l’esprit des hommes et des femmes du monde entier (cf. Prologue de l’Acte constitutif de l’UNESCO) et qui aidera à faire « des choix nécessaires pour l’avenir, des choix de paix et pour la paix et il n’y aura pas de paix sans une éducation adéquate des jeunes générations. Et il n’y aura pas d’éducation adéquate pour les jeunes d’aujourd’hui si la formation qui leur est offerte ne correspond pas bien à la nature de l’homme, être ouvert et relationnel » (Pape François, 28 avril 2017).

Le contexte de l’UNESCO et les réflexions du pape François sont une occasion heureuse et opportune pour reprendre aujourd’hui le message de paix de don Mazzolari et réfléchir sur la manière dont la pensée et l’action de ce prêtre peuvent nous aider tous à vivre notre époque avec courage et à contribuer à construire ce que le pape François appelle, à la suite de ses prédécesseurs, « la civilisation de l’amour, dans laquelle chaque personne est aidée non seulement à avoir davantage, mais à être davantage (Jean-Paul II, Discours à l’UNESCO, n. 14).

Il est donc très approprié de célébrer ici, à l’UNESCO qui a pour mandat de construire la paix dans l’esprit et dans le cœur des femmes et des hommes du monde entier (cf. Prologue de l’Acte constitutif de l’UNESCO), une grande personnalité comme don Mazzolari, bâtisseur de paix et éducateur de fraternité.

Né en 1890 à Crémone et ordonné prêtre en 1912, don Primo s’est retrouvé, jeune prêtre, à devoir affronter le drame de la guerre. En effet, en 1915, il est enrôlé comme simple soldat et, de 1918 à 1920, il continue son service dans l’armée italienne comme chapelain militaire.

Pendant ces années, il mûrit certaines convictions qui le conduiront ensuite à devenir un bâtisseur de paix au vingtième siècle. À la veille de la première guerre mondiale, il est interventionniste et il salue favorablement l’entrée de l’Italie dans le conflit. Mais ce patriotisme initial est remis en cause par son expérience concrète comme prêtre en contact direct avec la guerre. Il écrit ceci dans une réflexion :

« Le prêtre-soldat fut dans les tranchées, à l’assaut, à l’hôpital, au cantonnement et dans son cœur incandescent (les pierres fondaient sous le canon), devaient converger les confidences les plus tendres, les secrets les plus cachés, les afflictions les plus noires, les affres, l’angoisse, les déchirements d’une humanité, proche, maintenant, avec laquelle il vivait, agissait, souffrait, se confondait. Et beaucoup de ceux qui entraient dans la vie pour la première fois furent contraints de la regarder ainsi, les yeux encore brillants d’innocence et de naïveté ; beaucoup voyaient l’homme pour la première fois… »[1].

La dure réalité de la guerre l’a aidé à comprendre qu’entre l’Évangile et la violence la distance est abyssale. Au cours des mois passés au cœur de l’Europe comme chapelain militaire, en Haute Silésie (Pologne), il réfléchit dans son journal, le 2 mars 1920 :

« C’est seulement lorsque des peuples de races différentes sauront vivre ensemble sur une même terre, sans se faire de mal les uns aux autres, que nous serons parvenus à bon port. Mais alors le problème national et celui de la race n’existeront plus. L’humanité aura pris leur place »[2].

C’est un message d’une grande actualité, à presque cent ans de distance ! À partir de cette expérience dramatique, Don Primo Mazzolari n’a cessé d’offrir sa contribution pour que la paix soit un lieu authentique de fraternité. Par la suite, tandis que les totalitarismes sévissaient en Italie et en Europe, ce curé de campagne a eu le courage de s’opposer avec force à toute forme d’injustice et de racisme. Pendant la seconde guerre mondiale, il a soutenu la résistance comme l’exercice d’une conscience qui voulait préserver l’humanité du cauchemar de la violence. En 1941, lors d’une Conférence à l’occasion d’un congrès liturgique, il propose de supprimer du « vocabulaire l’habitude qui est devenue le langage commun. Il y a un jargon de guerre qui est la démonstration de notre barbarie : sceller, fendre, « coventriser », détruire, compter les morts, les comparer à ceux des autres, comme si ceux-là n’étaient pas des nôtres »[3]. Purifier le langage et désarmer l’esprit sont, pour don Primo, les façons de déraciner les fondements de la guerre.

La réflexion sur la paix a accompagné toute l’existence de ce prêtre, qui était en même temps engagé au service de zones périphériques comme les villages de la plaine padane où il a été nommé curé : Cicognara et Bozzolo. Même pendant les années en paroisse, il n’a pas cessé de se montrer attentif au thème de la paix, il s’est intéressé aux événements qui ont bouleversé l’Italie comme l’Europe et le monde entier. Que l’on pense à la seconde guerre mondiale et à l’avènement des totalitarismes qui ont créé les conditions pour anéantir l’humanité et pour faire retomber à nouveau l’histoire dans le gouffre d’une guerre sans frontières. Sa critique de la mentalité de la guerre s’est intensifiée précisément quand il a perçu que le drame pouvait se concrétiser sur le dos de personnes et de familles innocentes. C’est pourquoi il n’a pas dédaigné la critique contre tout pouvoir qui se pensait absolu, piétinant l’homme et utilisant des méthodes violentes. Ainsi a-t-il acquis une sensibilité fine, capable de saisir à temps la tragédie qui se consumait dans l’Europe des années 30. Il a pu reconnaître dans la guerre espagnole « un horrible fratricide » (1936) et dans l’invasion allemande de la Pologne (1939) un « mystère criminel ». Derrière la guerre civile en Espagne, écrivait-il, « se meuvent les eaux troubles d’intérêts inhumains inavouables, couverts d’un attirail idéologique, qui entraînent la majorité dans le mensonge en accélérant la coalition des peuples en deux blocs pour les précipiter, avec une passion aveugle, dans le gouffre de la terre »[4].

Tandis que la radio annonçait l’explosion du second conflit mondial, le 1er septembre 1939, le curé de Bozzolo écrit dans son journal :

« Quand un homme parle ainsi, la cause est déjà perdue devant les hommes raisonnables et spirituels. Il est en dehors de la tradition et du sens chrétien ; en dehors aussi de l’humanisme païen de Rome. (…) On se demande s’il est normal, ou si l’on est devant un mystère criminel tel que l’histoire n’en a jamais connu »[5].

Le débat autour de la guerre s’est approfondi encore davantage quand ce sont les jeunes qui ont posé les questions radicales et dérangeantes. En 1941, au presbytère de don Primo, arrive une lettre d’un jeune aviateur florentin qui demande des lumières sur ses drames de conscience. Pourquoi l’Église qui entend construire la paix, demande le jeune Giancarlo Dupuis, demande-t-elle à ceux qui sont en guerre d’être fidèles à leur pays ? Que faire quand la conscience traverse une crise ? Mazzolari offre une très longue Réponse à un aviateur et n’esquive pas la radicalité des questions en jeu. « La vérité et le bien ne sont presque jamais limpides »[6]. Une œuvre de discernement est donc nécessaire : le chrétien est appelé à « libérer » le vrai et le bien dans une réalité qui montre ses insuffisances. Cela ne signifie pas un compromis avec l’erreur et avec le mal, « jamais licite », mais de faire face à la dimension concrète de la vie. Mazzolari tente ainsi de mettre en lumière la recherche de la conscience croyante qui ne peut prétendre, face à l’histoire, recopier simplement des choix du passé. La décision morale ne se soustrait pas au discernement continuel entre ce qui construit le Royaume et ce qui lui fait obstacle.

« Quand la conscience n’est pas repoussée par quelque chose de résolument inique, alors que l’opposition chrétienne perçoit et souligne les insuffisances partielles de l’agir collectif, elle ne les approuve pas pour les manques qu’elles manifestent, mais elle les accepte pour ce qu’elles ont de bien et pour les possibilité de mieux qu’elles possèdent. Loin d’être opportunisme ou compromis, c’est la manière vitale de rester dans l’histoire, qui nous permet de reconnaître et d’accepter seulement cette réalité qui, n’étant ni injuste ni mensongère en soi, peut être améliorée pour le bien commun uniquement si elle est accueillie comme le chrétien se doit d’accueillir et de vivre les réalités qui ne s’opposent pas à la Foi et à la Justice et qui ne les nient pas »[7].

Devant la guerre en cours, Mazzolari soulignait deux nécessités : une nouvelle institution supranationale et la relance de l’objection de conscience. La Société des Nations lui semblait avoir échoué et il fallait donner vie à un pouvoir « au-dessus de l’État » qui puisse contenir, empêcher et juger au-dessus des intérêts particuliers l’émergence de conflits éventuels. En opposition à l’absolutisme de l’État, il fallait en outre réaffirmer l’ « autonomie naturelle » et le « droit de défense » de la conscience morale. L’objection de conscience devenait ainsi « la tentative de défense primordiale de la répugnance chrétienne au métier qui consistait à tuer », la réponse de la liberté humaine aux deux excès, « l’homme mesure de toute chose et l’homme écrasé par toute chose ». La possibilité de l’objection de conscience rétablissait le juste rapport entre les droits de l’homme et ceux de la communauté, laquelle a pour fin le bien commun, le « perfectionnement même de l’homme »[8].

Don Primo a indiqué le mythe du devoir comme exactement opposé au primat de la conscience morale. Éduquer le soldat ne consiste pas à le former à l’obéissance aveugle, mais à lui offrir les instruments pour un discernement sur le bien et le mal. En réalité, croire que l’Évangile cherche une fidélité formelle signifierait appauvrir le message de Jésus-Christ[9]. La désobéissance devient alors un devoir devant des abus évidents ou répétés de l’autorité : le pouvoir est en vue du bien commun. La conscience requiert la fidélité au bien commun, aux droits de la vérité et de la justice[10].

Ces réflexions ont convergé dans l’adhésion de don Mazzolari à la Résistance. La désobéissance civile, pour lui, avant encore de prendre les armes, devait être construite par la force de la pensée et des idées. Au début des années quarante, en effet, don Primo a publié un de ses textes les plus provocateurs : Engagement avec le Christ. Il se présentait comme un hymne au témoignage chrétien. Il écrivait : « la première condition, demandée au témoin ou au prophète, est une claire conscience chrétienne pour discerner ce qui s’accorde et ce qui ne s’accorde pas à l’Évangile »[11]. Et il ajoutait : « Nous vivons à une époque où l’accomplissement des devoirs commandés par les hommes n’importe pas tant que de sonder s’ils ont un fondement éthique »[12]. D’où l’engagement du chrétien pour la libération de l’homme de toute forme d’esclavage, cohérent avec son engagement à construire le « Royaume des fils de Dieu » en opposition avec le « Royaume des serviteurs ». Ces paroles ne passèrent pas inaperçues et furent la cause de la première arrestation de don Mazzolari en février 1944. Par la suite, la même année, à cause de son engagement dans la Résistance, il dut subir une seconde arrestation qui le poussa rapidement à fuir et à se cacher pendant plusieurs mois, jusqu’au 25 avril 1945.

Après la seconde guerre, le curé de Bozzolo s’est engagé dans la pacification des esprits et dans la reconstruction sociale pour offrir des motifs de responsabilité civile aux catholiques. Il fonda à cette fin, en 1949, le bimensuel intitulé Adesso. Il poursuivit sans trêve son engagement pour la paix. Il œuvra pour un dialogue aussi avec ceux qui étaient loin, à savoir ceux qui, bien que ne se reconnaissant pas dans l’Église, avaient pourtant à cœur la question de la paix et qui luttaient pour l’interdiction de la bombe atomique. Sa tentative de dialogue avec les Partisans de la paix fut vue avec soupçon par l’Église elle-même qui eut du mal, dans ce contexte, à en comprendre la prophétie. Malgré les incompréhensions, la passion de Mazzolari pour la paix ne diminua pas. Au contraire, son engagement s’est transformé en « obstination ». Son journal devint une caisse de résonance qui n’épargnait ses critiques à personne, en un temps de dangereuse « guerre froide ». Il écrivait le 15 octobre 1950 :

« Ceux qui prêchent la paix et qui, au fond de leur cœur, souhaitent une guerre qui les soulage du cauchemar communiste, sont de faux pacifistes. Et ceux qui se disent contre toutes les guerres, sauf celles qui, d’une manière ou d’une autre, peuvent servir la cause russe et communiste, sont de faux pacifistes. Devant ces coalitions hypocrites, dangereuses et simplistes, nous préférons les risques d’une politique inventive, qui ne se contente pas de répéter de manière abstraite “nous ne voulons pas la guerre”, mais qui emploie tous les moyens honnêtes pour l’empêcher, en commençant par la raison et la religion. Notre devoir est de nous opposer au fanatisme »[13].

L’excès de propagande pour la guerre était pour Mazzolari le véritable danger duquel il fallait se garder. En bon observateur de la nature, gardien de son « église paroissiale sur la berge » du fleuve du Po, il se servait de cette image pour représenter la force dévastatrice de la guerre, capable de tout emporter. Si la guerre est comme un fleuve qui peut déborder et tout emporter dans la catastrophe, le monde est sauvé par les « gardiens des berges de la paix ». Leur devoir de prévention est fondamental, mais « si les hommes ne cessent pas de se haïr et de s’aimer, il n’y a pas de berge qui tienne, aussi consolidée soit-elle »[14]. Sa conviction était que « chacun de nous est un ciel qui peut donner la pluie ou être serein, préparer la guerre ou confirmer la paix : chacun de nous est le gardien des berges de la paix, avant tous les « grands » ou les ministres des affaires étrangères »[15]. L’obstination pour la paix est le fruit de l’engagement de laïcs chrétiens qui cherchent à enlever ce qui lui fait obstacle. La seule voie praticable est celle du dialogue. Toutefois, prévenait-il, « si nous, chrétiens, nous mettons hors la loi certaines nations parce qu’elles ont des principes économiques et philosophiques différents des nôtres, la recherche même de la paix devient un instrument ou un aspect de la “guerre froide”, sinon déjà un alibi pour une “attaque préventive nécessaire” »[16]. Ainsi rêvait-il d’une Église en sortie de ses propres camps armés, pour éviter qu’elle ne devienne un camp miné ou fermé, où se réfugier dans le soupçon mutuel et projeter un monde séparé.

Ses appels à se préoccuper du sort de l’humanité, et plus encore du projet européen, furent mémorables et nombreux. Ses interventions, qui remontaient surtout au début des années cinquante, prennent justement aujourd’hui un ton prophétique en ce Siège international de l’Unesco. En 1953, à un moment de forte crise entre l’Est et l’ouest, au beau milieu de la Guerre froide, l’unité même de l’Europe était remise en cause. Le projet d’intégration à travers la Communauté européenne de défense (CED) apparaissait difficile dès le départ. Mazzolari interprétait les signaux critiques et il écrivait courageusement à ce propos. Dans un article publié dans le journal L’Eco di Bergamo, il prévenait qu’une Europe « éclatée par les rivalités internes et externes, avec une économie du gaspillage et de la faim (…) sera à peine plus qu’une expression géographique ou une terre de personne »[17]. C’est pourquoi il engageait les chrétiens européens à faire tout leur possible pour « sauver leur maison ». Il concluait : « Je ne sais pas si la possibilité de sauver l’Europe est encore dans notre effort : mais il est du devoir précis et urgent de la chrétienté européenne de le tenter avec toutes nos énergies spirituelles et temporelles, y compris chez les catholiques »[18].

Le chef-d’œuvre de sa réflexion demeure sans doute le livre Tu non uccidere (Tu ne tueras pas). C’est un véritable manifeste pour la paix, publié anonymement en 1955, après les tragédies des guerres mondiales. Convaincu que « le chrétien est un homme de paix, non un homme en paix »[19], Mazzolari invitait les chrétiens à ne pas se laisser dominer par la peur et à se mettre « devant » pour être une lumière visible par tous. Pour le curé de Bozzolo, il était absurde qu’après des siècles de christianisme, l’adage « Si tu veux la paix, prépare la guerre » soit encore gagnant. En réalité, il faut créer les conditions pour la paix. Il faut se positionner pour elle et il faut se rallier à elle. La paix est une vocation, la vraie vocation de l’homme. C’est pourquoi don Primo proposait de dépasser l’idée qu’il puisse exister une « guerre juste » à une époque où les armes étaient devenues tellement destructrices qu’elles pouvaient tuer des milliers de vies innocentes. Définissant comme une « folie » la course aux armements, don Primo a montré que « notre arme de défense est la justice sociale plus que la justice atomique »[20]. Il avertissait : « La guerre commence lorsque, pour ne pas faire la guerre, je me mets dans le désespoir de devoir la faire »[21]. Il n’y a pas de paix sans justice, précisément parce que la guerre génère la pauvreté : « Si l’on dépensait ce que l’on dépense pour les guerres pour en supprimer les causes, on aurait un accroissement de bien-être, de paix et de civilisation : un accroissement de vie »[22]. Et citant un discours du président des États-Unis D.D. Eisenhower, il rappelait : « Chaque canon que l’on construit, chaque bateau de guerre qu’on lance, chaque fusée que l’on prépare représente un coup donné à ceux qui ont faim, à ceux qui ont froid et qui n’ont pas de quoi se couvrir »[23].

Don Primo Mazzolari a été un véritable bâtisseur de paix. Ses enseignements rappellent que la paix est un bien qui doit être demandé pour tout le monde, même pour celui qui ne le mérite pas, et qu’elle est le fruit de l’engagement de tous les hommes de bonne volonté. Reprenant le message de Pie XII en 1939, « Rien n’est perdu avec la paix, tout peut l’être avec la guerre », le curé de Bozzolo affirmait que la paix ne peut être imposée mais offerte. Elle est le fruit d’un désarmement qui part de l’esprit et qui rejoint les choix des personnes jusqu’à ceux des hommes qui ont la responsabilité politique.

Don Mazzolari est mort le 12 avril 1959. Sa tombe, dans l’église paroissiale de Bozzolo, est devenu le but de pèlerinages de la part de nombreuses personnes. Le pape François lui-même y est allé en visite le 20 juin 2017, pour y commémorer cette extraordinaire figure de prêtre et de prophète. Les écrits de don Primo sont une mine à laquelle les chercheurs, intellectuels et hommes de bonne volonté peuvent puiser. Les bâtisseurs de paix peuvent reconnaître aussi parmi les nombreux témoins ce simple curé de campagne, capable d’aimer l’humanité avec un grand cœur. L’actualité de son message est sous nos yeux. Je me permets de recueillir trois enseignements de vie que nous pourrions partager au sein de ce Congrès.

Le premier est que la paix nait du dialogue entre les hommes. Don Primo écrivait ceci :

« Celui qui est trop sûr, non pas de la Vérité, mais de sa vérité, plutôt qu’un “témoin”, est un prosélyte qui, avant même la récolte, divise le monde en deux et ne se rend pas compte que sa façon de “marcher devant Dieu” le met dans la tentation de “supprimer” ceux qui, n’étant plus pour lui des hommes, doivent être arrachés comme on arrache les “racines du mal”, sans pitié »[24].

La condition du dialogue est le désarmement. Il s’agit de désarmer les cœurs et les arsenaux. Le combat de don Mazzolari en faveur du désarmement et pour faire cesser la course aux armements rappelle l’actualité de l’enseignement du Concile Vatican II, qui osait mentionner « une des plaies les plus graves de l’humanité » capable de faire un tort « intolérable aux pauvres ». Gaudium et spes 81 observe avec sagesse :

« on doit néanmoins se convaincre que la course aux armements, à laquelle d’assez nombreuses nations s’en remettent, ne constitue pas une voie sûre pour le ferme maintien de la paix et que le soi-disant équilibre qui en résulte n’est ni une paix stable, ni une paix véritable. Bien loin d’éliminer ainsi les causes de guerre, on risque au contraire de les aggraver peu à peu. Tandis qu’on dépense des richesses fabuleuses dans la préparation d’armes toujours nouvelles, il devient impossible de porter suffisamment remède à tant de misères présentes de l’univers. Au lieu d’apaiser véritablement et radicalement les conflits entre nations, on en répand plutôt la contagion à d’autres parties du monde. Il faudra choisir des voies nouvelles en partant de la réforme des esprits pour en finir avec ce scandale et pour pouvoir ainsi libérer le monde de l’anxiété qui l’opprime et lui rendre une paix véritable. »[25]

Qu’il me soit permis de rappeler en ce Siège les paroles du pape François à New York le 25 septembre 2015, faisant référence au préambule et au premier article de la Charte des Nations Unies qui indiquent les fondements pour construire le droit international : ce sont la paix, la solution pacifique des controverses et le développement des relations amicales entre les nations. Dans son discours, le pape François affirmait ceci :

« La tendance toujours actuelle à la prolifération des armes, spécialement les armes de destruction massive comme les armes nucléaires, contraste fortement avec ces affirmations et les nie dans la pratique. Une éthique et un droit fondés sur la menace de destruction mutuelle – et probablement de toute l’humanité – sont contradictoires et constituent une manipulation de toute la construction des Nations Unies, qui finiraient par être des ‘‘Nations unies par la peur et la méfiance’’. Il faut œuvrer pour un monde sans armes nucléaires, en appliquant pleinement l’esprit et la lettre du Traité de non-prolifération, en vue d’une prohibition totale de ces instruments. »[26].

« Dans cette perspective, il convient de rappeler qu’environ deux ans après, le 7 juillet 2017, la communauté internationale a adopté un nouvel instrument juridique dans le domaine nucléaire : le Traité sur l’interdiction des armes nucléaires. Cette adoption est le fruit d’un vaste mouvement d’opinion qui a vu entrer en dialogue la société civile avec certains gouvernements en faveur d’un monde libre des armes nucléaires. Le Pape François et le Saint-Siège ont participé activement à ce processus, en s’appuyant sur certaines argumentations : l’inadéquation des systèmes de défense nucléaires dans la réponse aux menaces à la sécurité nationale et internationale du XXIème siècle ; l’impact humanitaire et environnemental catastrophique de l’utilisation d’engins nucléaires ; la dispersion de ressources humaines et économiques pour leur modernisation, ressources qui sont soustraites l’accomplissement complexe d’objectifs comme la paix et le développement humain intégral ; l’instauration d’un climat de peur, de méfiance et d’opposition. Il s’agit d’éléments où l’écho des réflexions de don Primo Mazzolari résonne de quelque façon.

 

Dans le nouveau Traité, il a aussi une référence importante à l’éducation à la paix et au désarmement. Et, à ce niveau, nous pouvons nous référer à nouveau à l’actualité du message de don Primo, en rappelant son deuxième idée fondamentale : la paix naît du fait que l’éducation n’est pas et ne doit jamais être considérée dans une optique purement utilitariste. Pour don Mazzolari à l’époque, et pour l’Église et pour l’UNESCO aujourd’hui, il s’agit de former la personne humaine en lui donnant le bagage nécessaire pour vivre pleinement sa propre vie. Très brièvement, il s’agit de transmettre la sagesse qui ne consiste pas seulement en une série d’informations mais dans l’apprentissage du sens (compris comme direction et comme signification) de la vie.

La troisième idée fondamentale est que la paix naît de l’engagement de chacun à habiter l’histoire avec amour : « Il n’est plus temps, avertissait Mazzolari, d’être spectateur, sous prétexte que l’on est honnête et chrétien. Il y en a encore trop qui ont les mains propres parce qu’ils n’ont jamais rien fait »[27]. C’est précisément la question de l’engagement concret, personnellement, qui devient un des messages les plus forts du curé de Bozzolo. Il suffit de rappeler ici un de ses textes les plus poétiques, situé au début de Impegno con Cristo (Engagement avec le Christ) :

« Nous nous engageons

nous et non les autres

uniquement nous et non les autres

ni celui qui est en haut ni celui qui est en bas

ni celui qui croit ni celui qui ne croit pas.

 

Nous nous engageons

sans prétendre que d’autres s’engagent avec nous ou tout seuls,

comme nous ou autrement.

 

Nous nous engageons

sans juger qui ne s’engage pas,

sans accuser qui ne s’engage pas,

sans condamner qui ne s’engage pas,

sans nous désengager parce que d’autres ne s’engagent pas.

 

(…) Le monde bouge si nous bougeons

il change si nous changeons

il devient nouveau si quelqu’un devient une créature nouvelle

il retourne à la barbarie si nous déchaînons la bête qui est en chacun de nous.

 

L’ordre nouveau commence avec la première fleur

la nuit avec la première étoile

le fleuve avec la première goutte d’eau

l’amour avec le premier rêve »[28].

Je vous remercie pour votre écoute patiente et j’espère que ce Congrès portera des fruits de conversion et de renouveau dans nos cœurs parce que nous sommes convaincus, comme l’a soutenu don Mazzolari, que la paix doit rester l’obstination constante de l’homme. À toutes les époques et en faveur de toutes les personnes.

*****

NOTES

[1] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, edizione critica a cura di G. Formigoni – M. De Giuseppe, EDB, Bologne 2009, 106.

[2] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 120.

[3] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 266.

[4] P. Mazzolari, Diario III/B (1934-1937), éd. par A. Bergamaschi, EDB, Bologne 2000, 342.

[5] P. Mazzolari, Diario V. 25 aprile 1945-31 dicembre 1950, a éd. par G. Vecchio, EDB, Bologne 2015, 404.

[6] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 250.

[7] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 251.

[8] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 255.

[9] Cf. P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 258.

[10] C’est la conception thomiste de l’autorité. Il est fait référence ici à la définition de la loi donnée par saint Thomas : «Rationis ordinatio ad bonum comune, ab eo qui curam communitatis habet, promulgata». L’autorité prend soin de la communauté et demande l’obéissance aux lois dans la mesure où elles sont raisonnables et ordonnées au bien commun. Cf. Thomas d’Aquin, Summa theologiae I.II, q. 90, a. 4.

[11] P. Mazzolari, Impegno con Cristo, édition critique éd. par G. Vecchio, EDB, Bologne 20074, 116.

[12] P. Mazzolari, Impegno con Cristo, 117.

[13] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 414.

[14] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 486.

[15] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 487.

[16] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 517.

[17] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 544.

[18] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 545.

[19] P. Mazzolari, Tu non uccidere, édition critique éd. par P. Trionfini, EDB, Bologne 2015, 69.

[20] P. Mazzolari, Tu non uccidere, 160.

[21] P. Mazzolari, Tu non uccidere, 160.

[22] P. Mazzolari, Tu non uccidere, 76.

[23] P. Mazzolari, Tu non uccidere, 76.

[24] P. Mazzolari, Scritti sulla pace e sulla guerra, 466.

[25] Concile Vatican II, Gaudium et spes 81.

[26] Discours du pape François lors de sa rencontre avec les membres de l’Assemblée générale de l’ONU (New York, 25 septembre 2015).

[27] P. Mazzolari, Impegno con Cristo, 71.

[28] P. Mazzolari, Impegno con Cristo, 49-50.

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