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Le pape déjeune avec des réfugiés syriens © L'Osservatore Romano

Le pape déjeune avec des réfugiés syriens © L'Osservatore Romano

Le pape François et les droits de l’homme, par Mgr Rudelli

Une approche centrée sur la réalité

Si le pape François « a centré l’attention sur les droits humains à partir de ses actions sur le terrain, avant et plus encore qu’à travers des interventions de caractère magistériel », ses gestes ont un impact non seulement « sur les croyants » mais aussi sur la scène « politique nationale et internationale ».

Dans l’édition italienne de L’Osservatore Romano datée du 29 juillet 2017, l’observateur permanent du Saint-Siège au Conseil de l’Europe, à Strasbourg, Mgr Paolo Rudelli, reparcourt certains des principaux documents du magistère pontifical, dans lesquels il observe une même approche des questions des droits de l’homme, d’abord « à partir de la réalité » et des problèmes concrets, faisant « plutôt directement appel à la responsabilité morale des individus et des sociétés ».

Pour l’auteur, outre qu’elle rappelle au monde « la nécessité de se dépenser réellement pour la cause des droits », une telle posture « permet de se soustraire au moins en partie aux critiques que la position catholique reçoit de la part de la culture dominante en Occident, qui fait de la cause des nouveaux droits, en particulier ceux liés au genre, la nouvelle frontière des droits humains ».

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Voici notre traduction intégrale de l’article

Le pape François a centré l’attention sur les droits humains à partir de ses actions sur le terrain, avant et plus encore qu’à travers des interventions de caractère magistériel. Que l’on pense au voyage improvisé à Lampedusa le 8 juillet 2013, qui catalysa l’opinion publique sur une urgence, celles des migrants, à l’époque pas encore comprise dans toute sa gravité. Ou bien, au choix de visiter des pays extrêmement éprouvés par des conflits internes et presque oubliés, comme la République centrafricaine en novembre 2015, avec l’ouverture de la première porte sainte du jubilé de la miséricorde. Ou encore, à sa volonté d’insérer dans tout voyage apostolique le contact prolongé avec des situations de marginalisation : pauvres, chômeurs, détenus, sans-abri. Il serait réducteur d’interpréter cette activité dans un sens uniquement humanitaire. Le pape François a expliqué à maintes reprises que, pour un chrétien, il s’agit de toucher et de vénérer la chair du Christ.

Ce sont des gestes qui ont un grand impact sur les croyants parce qu’ils indiquent une direction pastorale, mais qui trouvent aussi une grande attention dans les milieux de la politique nationale et internationale, parce qu’ils touchent presque toujours des plaies découvertes. Cette approche à partir de la réalité est aussi conservée, me semble-t-il, dans les principaux documents du magistère pontifical dans lesquels, plus qu’une représentation ou un approfondissement de la doctrine catholique sur les droits humains, sont affrontés certains des principaux problèmes qui affligent les sociétés contemporaines, à partir de ce regard décentré, à partir des périphéries et des pauvres, que le pape a plusieurs fois revendiqué comme étant davantage capable de lire la réalité.

Si l’on prend, par exemple, le document programmatique du pontificat, l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, face aux références plutôt générales aux droits humains qui pourtant ne manquent pas, on trouvera une critique ponctuelle du modèle prévalent de l’économie de marché, justement au nom de la situation des exclus, outre un ample discours sur la dimension sociale de l’évangélisation, qui se fait le porte-voix du cri des pauvres. Bien qu’ouvertes, naturellement, au thème des droits sociaux, ces réflexions n’utilisent pas principalement ce langage : elle font plutôt directement appel à la responsabilité morale des individus et des sociétés devant le drame en acte de l’exclusion de couches entières de la population qui souffrent à cause d’un modèle économique qui opprime.

Un autre texte important aussi, l’encyclique Laudato si’, sur le soin de notre maison commune, tout en développant une thématique évidemment liée à la promotion des droits humains, n’en utilise pas systématiquement le langage, préférant la terminologie relative au bien commun et au développement humain intégral et/ou durable.

En parcourant les discours donnés par le pape François au Corps diplomatique, nous pouvons reconnaître la même approche. La référence aux droits humains, bien qu’elle soit présente dans ces discours, n’est pas approfondie pour elle-même. Et pourtant, les rappels relatifs à la protection et à la promotion de ces droits sont constants. En premier lieu, la question des migrants et des réfugiés, reprise et approfondie dans toutes les rencontres avec le Corps diplomatique, les appels pour la paix dans les nombreuses zones de conflit, le thème de la place réservée dans la société aux personnes âgées, handicapées, aux jeunes, aux personnes non nées, premières victime de ce que François appelle la « culture du rebut », le soutien donné à la Conférence de Paris sur le climat, le rôle joué dans le rapprochement entre les Etats-Unis et Cuba.

Dans le discours tenu à l’Assemblée générale des Nations Unies, le 25 septembre 2015, le pape François ne s’écarte pas beaucoup de cette posture : il commence, cette fois-ci oui, par une affirmation de principe, à savoir que la tâche des Nations Unies est le développement et la promotion de la souveraineté du droit. Il dénonce ensuite le fait que le panorama mondial présente de nombreux faux droits, tandis qu’il laisse d’amples secteurs sans protection adéquate, en particulier deux, sur lesquels il s’arrêtera dans son intervention : l’environnement naturel et le vaste monde des exclus. À ce point, le discours du pape se développe dans l’approfondissement de ces deux situations concrètes. Dans cette intervention, la terminologie des droits est davantage présente : que ce soit dans la référence à l’environnement (le pape François revendique un « droit de l’environnement »), dans la référence aux exclus (droit à une maison, à l’instruction, au travail ; droit à la vie et droits de la famille…) ou au sujet du thème, développé ensuite, de la paix et du désarmement.

Quelques réflexions de fonds, en matière de droits humains, émergent en revanche dans le discours tenu au Parlement européen. Reconnaissant le rôle de l’Union européenne dans la promotion des droits fondamentaux et de la dignité de la personne, le Saint-Père met en garde, dans la continuité avec ce qu’a affirmé ses prédécesseurs, quant à un « abus paradoxal » du concept des droits humains qu’il décrit ainsi : « Il y a en effet aujourd’hui la tendance à une revendication toujours plus grande des droits individuels – je suis tenté de dire individualistes –, qui cache une conception de la personne humaine détachée de tout contexte social et anthropologique (…) je considère qu’il est plus que jamais vital d’approfondir aujourd’hui une culture des droits humains qui puisse sagement relier la dimension individuelle, ou mieux, personnelle, à celle de bien commun, de ce « nous-tous » formé d’individus, de familles et de groupes intermédiaires qui s’unissent en communauté sociale » (Discours au Parlement européen, 25 novembre 2014).

À côté de ces réflexions, peut se trouver la mise en garde, plusieurs fois exprimée par le Saint-Père, sur les possibles « colonisations idéologiques », à savoir l’imposition, sous forme de valeurs universelles et de droits de l’homme, de visions dérivant d’un développement particulier de la culture occidentale, comme par exemple la fameuse théorie du genre.

Comme pour ses prédécesseurs, dans le cas du pape François aussi, tout cela se traduit en lignes qui dessinent un programme d’action pour la présence internationale du Saint-Siège, ainsi que dans des directives pastorales adressées à la communauté ecclésiale.

Il est impossible, a-t-on dit, d’offrir une synthèse complète d’un enseignement en plein développement qui aura certainement encore beaucoup à dire sur le thème de la promotion des droits humains. La sensation est que l’approche centrée sur les problèmes concrets a en premier lieu la fonction de rappeler tout le monde, catholiques et non catholiques, à la nécessité de se dépenser réellement pour la cause des droits, en particulier pour les personnes qui souffrent d’en être davantage privées. En second lieu, une telle approche permet de se soustraire au moins en partie aux critiques que la position catholique reçoit de la part de la culture dominante en Occident, qui fait de la cause des nouveaux droits, en particulier ceux liés au genre, la nouvelle frontière des droits humains.

En guise de conclusion, par ailleurs ouverte, nous devons avant tout constater que le fossé entre les différentes anthropologies se fait toujours plus ample et cela, certainement pas parce que la vision chrétienne de l’homme serait changée, mais plutôt parce que la culture contemporaine porte  aux extrêmes conséquences l’idée d’une liberté individuelle complètement détachée de toute réalité qui la précède : que celle-ci soit la société et la culture dans laquelle elle est insérée par la force des choses, la commune nature humaine, l’origine familiale et même la corporéité et l’identité sexuelle.

Ce résultat, peut-être cet épilogue de la modernité occidentale, prend forme dans une société qui est tout sauf homogène, marquée au contraire par un taux croissant de multiculturalité, en raison des migrations comme en vertu d’une mondialisation qui, au lieu d’aplanir, exalte parfois les appartenances et les différences culturelles, nationales et religieuses. Dans ce contexte, cela devient une entreprise de garantir, sinon une société cohésive, au moins une coexistence pacifique.

Une entreprise ardu, mais en même temps indispensable, que ce soit du point de vue de l’engagement civil ou de celui du témoignage ecclésial. Une entreprise dans laquelle la référence aux droits de l’homme reste en même temps problématique et incontournable. Problématique parce que le fossé croissant actuel entre les différentes compréhensions de ces droits, expression de la divergence évoquée des anthropologies (bien que soit unanime l’affirmation des droits humains, il serait presque impossible aujourd’hui de trouver un accord pour ébaucher une nouvelle Déclaration universelle des droits de l’homme). Incontournable parce que renoncer aux droits de l’homme signifierait, y compris du point de vue de la doctrine catholique, renoncer à l’existence d’une rationalité et d’une nature humaine commune, fondement de la dignité transcendante de chaque personne singulière. Sans considérer que les systèmes dans lesquels les droits humains ne sont pas respectés sont de loin plus hostiles aussi pour la vie de l’Église. En paraphrasant la célèbre phrase de Churchill, nous pourrions dire que le système des droits humains est le pire qui existe… à l’exception de tous les autres.

En tant que chrétiens, nous ne devons pas désespérer : d’un côté demeure une certaine confiance dans la raison humaine, dans son ouverture constitutive à la vérité qui se fait jour dans l’histoire, même au milieu de tant d’incertitudes et contradictions. De l’autre, en dépit de toutes les divergences qui ont été évoquées, l’humanité peut se reconnaître unie justement la où la dignité de l’homme est piétinée. Devant les violations, diffuses et pesantes, des droits humains auxquelles nous devons malheureusement encore assister, dans les nombreux théâtres de conflit, mais aussi dans nos sociétés considérées comme avancées (que l’on pense à la violence sur les femmes), devant la situation des pauvres et les permanents déséquilibres qui traversent le monde et notamment devant la responsabilité commune que l’humanité d’aujourd’hui comprend qu’elle a, pour la première fois dans l’histoire, envers la survie de la planète, il est facile de trouver d’amples espaces de convergence y compris avec ceux qui professent des visions de l’homme qui ne sont pas, en partie, compatibles avec celle révélée par le Christ.

L’unité qui en découle est réelle, même si elle est imparfaite, et elle est possible à condition de respecter réciproquement les diversités : de ce point de vue, sera cruciale, à l’avenir, la question du plein respect de la liberté religieuse sans laquelle il pourrait devenir très ardu, pour les croyants, de pouvoir vivre librement de manière cohérente avec la foi qu’ils professent, en respectant le caractère sacré de la vie et la famille fondée sur le mariage.

© Traduction de Zenit, Constance Roques

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