Pauvreté urbaine © Wikimedia commons / Nikkul

Pauvreté urbaine © Wikimedia commons / Nikkul

Sciences sociales: « Non! » à la « tyrannie de l’argent qui ne garantit des privilèges qu’à quelques-uns » (traduction complète)

Print Friendly, PDF & Email

« Les pires dégradations de la dignité humaine »

Share this Entry
Print Friendly, PDF & Email

Le pape François appelle à dire « Non! » à la « tyrannie de l’argent qui ne garantit des privilèges qu’à quelques-uns », dans un message pour l’Assemblée de l’Académie pontificale des sciences sociales qui se tient les 3 et 4 octobre 2021 au Vatican.

Le pape commente la béatitude des Pauvres en esprit et il fustige « l’avarice », la cupidité, et la misère: « La pauvreté comme privation du nécessaire – c’est-à-dire la misère – est socialement, comme L. Bloy et Péguy l’ont bien vu, une sorte d’enfer, car elle affaiblit la liberté humaine et qu’elle met ceux qui la subissent en situation d’être victimes des nouveaux esclavages (travail forcé, prostitution, trafic d’organes et autres) pour survivre. »

C’est même « criminel », a ajouté le pape: « Ce sont des conditions criminelles qui, en stricte justice, doivent être dénoncées et combattues sans relâche. Chacun, selon sa propre responsabilité, et en particulier pour les gouvernements, les entreprises multinationales et nationales, la société civile et les communautés religieuses, doivent le faire. Ce sont les pires dégradations de la dignité humaine et pour un chrétien, les plaies ouvertes du corps du Christ qui crie de sa croix : « J’ai soif ». »

Voici notre traduction, rapide, de travail,  du message du pape François, publié en espagnol.

AB

MESSAGE DU PAPE FRANÇOIS
POUR L’ASSEMBLÉE DE
L’ACADÉMIE PONTIFICALE DES SCIENCES SOCIALES
À PROPOS DE LA PREMIÈRE BÉATITUDE

[3-4 octobre 2021, Casina Pio IV]

Chers frères et sœurs,

Selon saint Augustin, toute la perfection de notre vie est contenue dans le « Sermon sur la montagne » (cf. Mt 5s) ; ce qui est démontré par le fait que Jésus-Christ y inclut la fin à laquelle il nous conduit, c’est-à-dire la promesse du bonheur. [1] Être heureux c’est ce à quoi l’être humain aspire le plus. C’est pourquoi le Seigneur promet le bonheur à ceux qui veulent vivre selon son style et être reconnus comme bienheureux.

Tout bonheur est inclus dans ces paroles bénies du Christ. Maintenant, alors que tous les humains désirent le bonheur, ils diffèrent dans leurs jugements spécifiques à son sujet : certains désirent ceci, certains cela. On rencontre aujourd’hui un paradigme dominant, largement diffusé par la « pensée unique », qui confond utilité et bonheur, se divertir et bien vivre et prétend devenir le seul critère valable de discernement. Une forme subtile de colonialisme idéologique. Il s’agit d’imposer l’idéologie selon laquelle le bonheur ne consisterait qu’en ce qui est utile, dans les choses et dans les biens, dans l’abondance des choses, la renommée et l’argent. Déjà le psalmiste regrette cette fausse déclaration : « Heureux les gens qui ont tout ça ! (Ps 144, 15).

On profite de la peur des gens, de la peur de manquer du nécessaire, car ils savent que c’est terrifiant de subir de manques à l’avenir. Toute forme de pénurie provoque la cupidité. De là naît le désir immodéré de posséder des richesses, qui n’est autre que ce que saint Paul appelle « avarice ». Une telle avarice peut s’emparer à la fois des individus et des familles et des nations, surtout les plus riches, bien que les plus démunis n’en soient pas exempts non plus. Elle peut aussi provoquer chez les uns et les autres un matérialisme suffocant et un état général de conflit que la seule chose qui permet d’atteindre est de multiplier la pauvreté pour la majorité. Cette situation est la cause d’énormes souffrances et porte atteinte à la fois à la dignité des personnes et à celle de la planète – notre Maison Commune -.
Tout cela, dans l’intérêt de soutenir la tyrannie de l’argent qui ne garantit des privilèges qu’à quelques-uns. On peut être très attaché à l’argent, posséder beaucoup de choses, mais au final on ne les emportera pas avec nous. Je me souviens toujours de ce que ma grand-mère m’a appris : « Le linceul n’a pas de poches».
Aujourd’hui, nous constatons que le monde n’a jamais été aussi riche, pourtant, malgré une telle abondance, la pauvreté et les inégalités persistent et, pire encore, s’accroissent. En ces temps d’opulence, où il devrait être possible de mettre fin à la pauvreté, les pouvoirs de la pensée unique ne disent rien des pauvres, des personnes âgées, des immigrés, des enfants à naître, ou des enfants à naître gravement malades. Invisibles pour la plupart, ils sont traités comme jetables. Et lorsqu’elles sont rendues visibles, elles sont souvent présentées comme une charge indigne du Trésor public. C’est un crime contre l’humanité qu’en raison de ce paradigme avare et égoïste dominant, nos jeunes soient exploités par le nouvel esclavage croissant du trafic des personnes, en particulier dans le travail forcé, la prostitution et la vente d’organes.
Étant donné les énormes ressources disponibles d’argent, de richesse et de technologie que nous avons, notre plus grand besoin n’est ni de continuer à accumuler, ni plus de richesse, ni plus de technologie, mais de mettre en oeuvre le paradigme toujours nouveau et révolutionnaire des béatitudes de Jésus, en commençant par la première que vous considérez avec tant d’attention : « Heureux (μακάριοι) les pauvres en esprit (οἱ πτωχοὶ τῷ πνεύματι), car le Royaume des cieux est à eux » (Mt 5,3). Paradoxalement, l’esprit de pauvreté est ce tournant qui nous ouvre le chemin du bonheur à travers un changement complet de paradigme.
Ceci, tout en nous privant de l’esprit mondain, nous amène à utiliser nos richesses et nos technologies, nos biens et nos talents en faveur du développement humain intégral, du bien commun, de la justice sociale et du soin et de la protection de notre maison commune. Le paradoxe de la pauvreté en esprit, auquel nous sommes appelés, consiste en ce qu’étant la clé du bonheur pour tous — individuellement et socialement —, tout le monde ne veut pas l’entendre : « Comme il est difficile pour les riches d’entrer dans le royaume de Dieu ! ! » (Lc 18,24).
La pauvreté d’esprit est donc ce chemin surprenant et insolite, « étroit et resserré » (Mt 7,14), mais sûr d’atteindre la plénitude à laquelle nous sommes appelés en tant qu’individus et en tant que société.
Mais attention, Jésus ne dit pas que la pauvreté « matérielle » est une bénédiction, comprise comme la privation de ce qui est nécessaire pour vivre dignement : nourriture, travail, logement, santé, vêtements, éducation, opportunités, etc. Cette pauvreté est causée la plupart du temps par l’injustice et l’avarice, et pas tant par les forces de la nature (réchauffement climatique, calamités, pandémies, tremblements de terre, inondations, tsunamis, etc.), elle est plus dans certaines de ces dernières, que souvent on remarque aussi la manipulation humaine.
La pauvreté comme privation du nécessaire – c’est-à-dire la misère – est socialement, comme L. Bloy et Péguy l’ont bien vu, une sorte d’enfer, car elle affaiblit la liberté humaine et qu’elle met ceux qui la subissent en situation d’être victimes des nouveaux esclavages (travail forcé, prostitution, trafic d’organes et autres) pour survivre.
Ce sont des conditions criminelles qui, en stricte justice, doivent être dénoncées et combattues sans relâche. Chacun, selon sa propre responsabilité, et en particulier pour les gouvernements, les entreprises multinationales et nationales, la société civile et les communautés religieuses, doivent le faire. Ce sont les pires dégradations de la dignité humaine et pour un chrétien, les plaies ouvertes du corps du Christ qui crie de sa croix : « J’ai soif ».
« Heureux, vous les pauvres, car le Royaume de Dieu est à vous ! Comme l’affirme saint Luc (cf. 6,20), c’est un appel à la liberté qui donne la priorité à la nécessité d’aider les malades et les pauvres avec de la nourriture, de la santé, un abri, des vêtements et d’autres besoins de base. De plus, Jésus proclame qu’au jugement dernier toutes les personnes, familles, associations, ainsi que tous les peuples seront mesurés selon le protocole d’aide aux frères dans le besoin : « Je t’assure que chaque fois que tu l’as fait au plus petit de mes frères, ils l’ont fait à moi » (Mt 25,40).
Les pauvres d’esprit sont riches de cet « instinct » de l’Esprit Saint, ils sont riches en fraternité et désireux d’amitié sociale. C’est ainsi que le jeune François d’Assise, fils d’un riche marchand, à l’aube de l’ère industrielle, du capitalisme et de la banque, a renoncé à la richesse et au confort pour devenir pauvre parmi les pauvres, témoin de cette béatitude lors de ce que l’on appelle les épousailles avec Dame pauvreté.
Mû par l’esprit de pauvreté, il comprend dans la souffrance du lépreux que la vraie richesse et la vraie joie ne sont pas des choses, l’avoir, le paradigme mondain, mais l’amour du Christ et le service solidaire des autres. Dans un sens tout à fait sérieux et enthousiaste – affirme Chesterton – saint François pourrait dire : « Heureux celui qui n’a rien ou n’espère rien parce qu’il possédera tout et jouira de tout. » [2]
De même, touchée par la souffrance de la multitude de pauvres de notre temps qu’elle considérait comme la siens, la miséricorde a été pour Mère Teresa de Calcutta l’eau vive et le pain vivant qui ont donné de la beauté à chacune de ses œuvres, et l’énergie qui a rassasié et nourri ceux qui n’avaient rien d’autre que « faim et soif de justice ».
De la même manière, beaucoup d’hommes et de femmes de foi vivante – et pas seulement – ont reçu des grâces des pauvres, car en chaque frère et en chaque sœur en difficulté nous embrassons la chair du Christ souffrant.

Parallèlement à l’augmentation massive de la pauvreté, l’autre conséquence du paradigme matérialiste prédominant est l’augmentation croissante du fossé des inégalités, qui provoque des troubles sociaux et généralise les conflits, non seulement mettant en danger la démocratie, mais affaiblissant également le bien social nécessaire. Cette augmentation tragique et systémique des inégalités entre groupes sociaux au sein d’un même pays et entre les populations de pays différents a également un impact économique, politique, culturel et même spirituel négatif. Et cela en raison de l’usure progressive de l’ensemble des relations de fraternité, d’amitié sociale, d’harmonie, de confiance, de fiabilité et de respect, qui sont l’âme de toute coexistence civile.

Naturellement, l’avarice qui anime le système a depuis longtemps mis de côté la principale conséquence économico-sociale et politique de « l’esprit de pauvreté », celle qui exige justice sociale et coresponsabilité dans la gestion des biens et des fruits du travail. des êtres humains. « Suis-je le gardien de mon frère ? » (Gn 4.9). Le Catéchisme de l’Église catholique rappelle que : « Le droit à la propriété privée, acquis ou reçu de manière équitable, n’annule pas la donation originelle de la terre à l’ensemble de l’humanité. La destination universelle des biens reste primordiale, même si la promotion du bien commun passe par le respect de la propriété privée, de son droit et de son exercice.» [3] Et peu après il ajoute : « Les biens de production -matériels ou immatériels- tels que la terre ou les usines, les professions ou les arts, nécessitent les soins de leurs propriétaires afin que leur fertilité profite au plus grand nombre.» [4] Si bien que ceux qui possèdent des biens doivent les utiliser dans un esprit de pauvreté, en réservant la meilleure part à l’hôte, au malade, au pauvre, au vieillard, au démuni, à l’exclus ; qui sont le visage, si souvent oublié, de Jésus, qui est celui que nous recherchons lorsque nous cherchons le bien commun. Le développement d’une société se mesure à la capacité d’aider avec sollicitude celui qui souffre.

En 1967 déjà, saint Paul VI écrivait dans l’encyclique Populorum progressio: « On sait avec quelle fermeté les Pères de l’Église ont précisé quelle doit être l’attitude de ceux qui possèdent, en face de ceux qui sont dans le besoin: « Ce n’est pas de ton bien, affirme ainsi saint Ambroise, que tu fais largesse au pauvre, tu lui rends ce qui lui appartient. Car ce qui est donné en commun pour l’usage de tous, voilà ce que tu t’arroges. La terre est donnée à tout le monde, et pas seulement aux riches.» [5] Un nouveau pas important a été franchi, en 1987,  par saint Jean-Paul II, qui a introduit pour la première fois la notion de « structures du péché » pour désigner l’une des principales causes d’inégalité sociale dans le système capitaliste, qui produit des esclaves. [6]

La bonne nouvelle c’est que, créé à l’image de Dieu, l’être humain est appelé à collaborer librement avec le Créateur et à développer durablement la terre et, à son tour, à façonner la société avec le caractère spirituel fraternel qu’il a lui-même reçu dans le programme des béatitudes. Bien que la mondialisation de l’indifférence semble être la voix dominante, pendant toute cette période de pandémie, nous avons vu comment la mondialisation de la solidarité pouvait s’imposer avec sa discrétion caractéristique dans les différents coins de nos villes. Il faut donc remettre la mondanité à plus tard pour que l’esprit des Béatitudes et, dans notre cas, la pauvreté en esprit, se dessine parmi nous et parmi les peuples. Pourtant, tous nos discours seront des paroles, comme dit le proverbe, que le vent emporte, si elles ne parviennent pas à s’enraciner et à s’incarner dans la vie des jeunes. Cela exige que nous travaillions avec décision et espérance sur des modèles éducatifs capables de promouvoir l’esprit des Béatitudes dans les jeunes générations.

Je veux terminer par l’écho que l’esprit de pauvreté enseigné par le Christ a chez saint Paul. Il ne fait aucun doute que Paul trouve légitime de vouloir le nécessaire et, par conséquent, travailler pour l’obtenir est un devoir : « Celui qui ne veut pas travailler, qu’il ne mange pas » (2 Th 3,10). Mais en même temps, il met en garde son disciple Timothée contre l’avarice comme source de nombreux maux personnels et sociaux : à mort, ruine et perdition »(1 Tm 6,9).

« Car la racine de tous les maux, c’est l’amour de l’argent (φιλαργυρία). Pour s’y être attachés, certains se sont égarés loin de la foi et se sont infligé à eux-mêmes des tourments sans nombre » (1 Tm 6,10). Pour beaucoup, ce texte semblera de valeur religieuse ou ascétique, mais pas économique. De plus, cela ressemblera à un destructeur de l’économie. Cependant, c’est un texte éminemment socio-économique et politique, comme le sont les béatitudes du Christ et surtout celle de l’esprit de pauvreté dont il s’inspire. Car Paul individualise avec une lucidité extrême : « d’innombrables souffrances ont été causées », c’est-à-dire que l’avarie ne leur a pas procuré le bien-être économique et social qu’ils recherchaient, ni la liberté et le bonheur qu’ils désiraient.

Au contraire, l’avarice asservit le pouvoir en place sans pitié et sans justice dans la lutte sans merci pour le veau d’or et la domination, comme le montre l’économie moderne. Pour cette raison, le bien-être même de chaque personne, de l’économie et de la société locale et globale exige l’esprit de pauvreté, d’être capable de réguler le désir de profit et l’avarice, de se laisser guider par l’Esprit Saint, dont les fruits sont « l’amour, la joie et la paix, la magnanimité, la bonté, la bonté et la confiance, la douceur et la maîtrise de soi » (Ga 5, 22s).

Pour vaincre cette avarice, nous sommes appelés à réaliser un mouvement mondial contre l’indifférence qui crée ou recrée des institutions sociales inspirées des Béatitudes et nous pousse à rechercher la civilisation de l’amour. Un mouvement qui met une limite à toutes ces activités et à ces institutions qui, par leur propre inclination, ne tendent qu’au profit, en particulier celles que saint Jean-Paul II appelait les « structures de péché ». Parmi elles, ce que j’ai défini comme « la mondialisation de l’indifférence ». Demandons au Seigneur de nous donner son « esprit de pauvreté ». Cherchons et il nous aidera à le trouver. Frappons pour que la porte du chemin des béatitudes et du bonheur authentique nous soit ouverte.

Rome, Saint Jean de Latran, 2 octobre 2021.

François

 

NOTES

[1] «Si quelqu’un considère pieusement et sobrement le sermon que notre Seigneur Jésus-Christ a prononcé sur la montagne, tel que nous le lisons dans l’Évangile selon Matthieu, je crois qu’il y trouvera, en ce qui concerne la plus haute morale, une norme parfaite de vie chrétienne» (Saint Augustin, Sur le Sermon sur la montagne, I, 1).

[2] G.K. Chesterton, Saint François d’Assise, cap. 5, Le jongleur de Dieu.

[3]  Catéchisme de l’Eglise catholique, n. 2403.

[4]  Ibid. n. 2405.

[5] Cf. n. 23.

[6] Cf. Lettre encyclique Sollecitudo Rei Socialis, 36-40.

Share this Entry

Anita Bourdin

Journaliste française accréditée près le Saint-Siège depuis 1995. Rédactrice en chef de fr.zenit.org. Elle a lancé le service français Zenit en janvier 1999. Master en journalisme (Bruxelles). Maîtrise en lettres classiques (Paris). Habilitation au doctorat en théologie biblique (Rome). Correspondante à Rome de Radio Espérance.

FAIRE UN DON

Si cet article vous a plu, vous pouvez soutenir ZENIT grâce à un don ponctuel