Le cardinal Pierbattista Pizzaballa, patriarche latin de Jérusalem depuis 2020, est l’une des figures les plus éminentes de l’Église catholique en Terre Sainte. Franciscain italien, il vit au Moyen-Orient depuis plus de trente ans et connaît en profondeur les réalités religieuses, sociales et politiques de la région.
Homme libre par les paroles et les actes, il a été créé cardinal par le pape François en 2023. Il œuvre inlassablement au service des communautés chrétiennes et du dialogue entre les peuples et les religions. Zenit l’a rencontré à Paray-le-Monial, lors de son voyage effectué en France du 8 au 14 juin 2026.
Zenit : Comment avez-vous vécu votre séjour en France, et notamment à Paris où vous avez reçu les insignes de chevalier de la Légion d’honneur ?
Cardinal Pierbattista Pizzaballa : Ce titre honorifique ne m’a pas été confié à moi seul, car il est destiné à toute l’Église de Terre Sainte, avec une attention particulière pour les institutions catholiques françaises qui sont nombreuses, surtout à Jérusalem. Nous apprécions leur présence sur place et tout ce qu’elles accomplissent, bien au-delà de la communauté chrétienne. Voilà comment j’interprète l’honneur qui m’a été fait !

Le cardinal Pizzaballa recevant le titre de chevalier de la Légion d’honneur le 9 juin 2026 © facebook.com/Latin.patriarchate.of.jerusalem
Et puis ces trois jours à Paris ont vraiment été très intéressants. Nous avons eu de nombreuses réunions institutionnelles, au cours desquelles j’ai rencontré le président de la République, le ministre des Affaires étrangères, le Sénat et d’autres instances.
J’ai été très impressionné par leur connaissance et leur analyse de la situation dans notre pays, mais aussi par leur intérêt à connaître notre point de vue. Les responsables chrétiens se montrés également très préoccupés par notre présence en Terre sainte.
Zenit : Vous êtes allé ensuite à Paray-le-Monial pour vivre les fêtes du Sacré-Cœur. Quelle importance revêt Jérusalem dans la spiritualité du Cœur de Jésus ?
Cardinal P. Pizzaballa : La signification profonde du Sacré-Cœur de Jésus, c’est une vie donnée par amour. Jérusalem est le lieu où cela s’est concrétisé, au Calvaire. Mais ce n’est pas seulement une vie donnée par amour, c’est aussi le pardon donné par amour. Cela revêt donc une grande importance pour nous, en Terre Sainte, où la haine alimente fortement les conflits, les tensions politiques, sociales et religieuses.
Le Sacré-Cœur nous rappelle d’où nous venons, et comment nous sommes nés à la vie chrétienne. Il nous donne également une orientation pour notre vie : d’une certaine manière, le Sacré-Cœur indique notre position politique, si l’on peut employer cette expression, c’est-à-dire une vie donnée par amour.
Zenit : Mais comment porter ce message d’amour et de miséricorde sur cette terre déchirée ?
Cardinal P. Pizzaballa : Au Calvaire, les disciples dormaient, ils ont trahi Jésus, l’ont quitté. Jésus était donc totalement seul, rejeté et abandonné. Dans ce contexte, le Sacré-Cœur est une leçon que nous devons continuer à transmettre au monde entier, et notre communauté chrétienne de Terre sainte est appelée à le faire.
Il est très facile de parler d’amour, de miséricorde et de pardon quand tout va bien. C’est pour cela que nous devons apporter notre propre témoignage. Nous sommes une petite communauté chrétienne en Terre sainte, et nous ne pouvons pas prétendre tout comprendre ou affirmer que notre attitude changera l’avenir. Mais nous devons rester sur cette terre, même si nous sommes peu nombreux. Car notre présence montre une autre façon de vivre au cœur du conflit.
Zenit : Concrètement et spirituellement, que signifie pour vous d’être le pasteur de ce diocèse, étendu sur quatre pays si différents ?
Cardinal P. Pizzaballa : Ce n’est pas simple, car les frontières ne facilitent pas les choses entre la Jordanie, Israël, la Palestine et Chypre. Se déplacer et voyager est compliqué en permanence. Pourtant, je me rends chaque semaine dans une paroisse pour aller à la rencontre de ceux qui souffrent, qu’ils soient croyants ou non, et je vais aussi en Cisjordanie. En ce qui me concerne, je peux voyager, mais tout le monde ne le peut pas.

Aux fêtes du Sacré-Cœur à Paray-le-Monial le 12 juin 2026 © Anne van Merris
Les Palestiniens ne peuvent pas se rendre en Israël, les Jordaniens ont du mal à venir en Israël, les Israéliens ne peuvent pas entrer en Palestine, et ainsi de suite. C’est donc compliqué d’un point de vue pratique ! C’est pour cette raison que maintenir l’unité du diocèse représente toujours un défi, et que cela reste une exigence pour nous. D’un point de vue spirituel, je dois rester moi-même et essayer de présenter à Dieu tous ces défis.
Zenit : Vous avez écrit à Pâques une lettre pastorale : « Ils sont retournés à Jérusalem avec une grande joie ». Quel était votre message aux catholiques de votre diocèse ?
Cardinal P. Pizzaballa : Cette longue lettre pastorale est d’abord un état des lieux, un constat sur le conflit intense et profond que nous vivons en Terre sainte. Je pars de cette analyse et je pose des questions : comment, en tant que chrétiens, pouvons-nous vivre au cœur de ce conflit ? Que devons-nous faire, quelle est notre vocation spécifique ? J’essaie d’y répondre avec des implications pastorales pratiques.
J’utilise aussi l’image de la Jérusalem céleste pour présenter une vision concrète de Jérusalem, qui est l’image de l’Église. Tout d’abord, cette Jérusalem possède des murs, mais ses portes sont toujours ouvertes. Et il s’agit d’adopter cette attitude : être toujours ouvert à l’autre, ne pas se fermer dans un contexte où l’identité tend à se refermer.
J’explique aussi que dans la Jérusalem céleste, il n’y a pas de temple, il n’y a pas d’église, et que la présence de Dieu est une lampe. Cela signifie que nous devons non seulement nous ouvrir aux autres, mais que nous devons aussi être capables de lire cette réalité à la lumière de l’événement pascal, du salut. Et puis il y a un fleuve qui apporte la vie, avec l’arbre de vie, dont les feuilles ont pour but de guérir les nations. Nous devons donc lire la réalité de la Terre sainte à la lumière de Jésus, et nous devons aussi être des promoteurs de la guérison.
Zenit : Qu’est ce qui aujourd’hui vous permet de garder l’espérance d’une cohabitation entre les peuples et d’une paix durable malgré les difficultés ?

Dans les rues de Jérusalem en la fête du Corps et du Sang du Seigneur, 4 juin 2026 © facebook.com/Latin.patriarchate.of.jerusalem
Cardinal P. Pizzaballa : La cohabitation est inévitable, que cela plaise ou non, car les gens vivent ici, et la grande majorité restera en Terre sainte. Il faut donc trouver comment parvenir à cette cohabitation, ce n’est pas simple : c’est la grosse question pour l’avenir. Mais nous ne nous confondons pas espoir et solution, car il n’y a pas de solution pour l’instant. C’est pourquoi nous devons persévérer.
Pour moi, l’espérance est là quand je vois la jeunesse s’engager et que je rencontre des gens qui rejettent tous ces discours de haine. Ce sera la génération de demain qui reconstruira ce que nous avons détruit !
Actuellement, les pèlerinages sont malheureusement interrompus en raison de la situation, mais il semble qu’il y aura un accord de paix qui va être signé. Et cela se fera. Après quoi, nous pourrons commencer à rétablir petit à petit les canaux de communication. Les pèlerins nous manquent.
Zenit : Enfin, comment avez-vous accueilli l’annonce par le pape d’une grande rencontre œcuménique à Jérusalem en 2033 ?
Cardinal P. Pizzaballa : L’année 2033 est avant tout une date importante pour toutes les Églises, et cela arrivera vite ! Le cœur, bien sûr, c’est Jérusalem. Il est donc inévitable de considérer que, pour 2033, c’est à Jérusalem que nous devons réfléchir à la manière de procéder et de nous y préparer. Car Jérusalem reste, malgré toutes les blessures, le lieu où l’Église est née. Elle y est à la fois une et plurielle, et elle reste le symbole de l’unité.



