ROME, Dimanche 13 Novembre 2005 (ZENIT.org) – « Il n’y a pas de meilleure façon d’être réellement citoyen de son pays dans le monde troublé d’aujourd’hui », affirmait le ministre français de la Justice, M. Pascal Clément, en évoquant la figure de Charles de Foucauld et la « fraternité universelle » qu’il vivait, non sans rappeler que le mot de « fraternité » est inscrit aux façades des monuments de la Nation.

M. Clément et Mme Dominique de Villepin, épouse du Premier ministre, ont en effet représenté les autorités françaises lors de la messe de béatification de Charles de Foucauld en la basilique Saint-Pierre.

Voici le discours de M. Clément, prononcé lors du dîner du samedi 12 novembre, à la Villa Bonaparte, siège de l’ambassade de France près le Saint-Siège (cf. http://www.france-vatican.org/actu.php?view=129).

Eminences,
Excellences,
Messeigneurs,
Monsieur le Conseiller du Président de la République Algérienne,
Mes Révérends Pères,
Mes Révérendes Mères,
Petits Frères et Petites Sœurs,
Mesdames et Messieurs,

Je suis particulièrement heureux et honoré de vous accueillir ce soir à l’Ambassade de France près le Saint-Siège et de représenter demain avec Madame Dominique de Villepin les autorités françaises à l’occasion de la béatification de Charles de Foucauld.

Je veux en premier lieu féliciter Son Eminence le Cardinal Roger Etchegaray pour son élévation récente à la dignité de Vice-doyen du Sacré Collège, qui consacre son très grand rayonnement.

Pour évoquer une figure d’exception dont l’existence s’est construite peu à peu dans le choix irrévocable du désert, de la vie cachée et du service des plus humbles, il importe d’être sobre, et de mesurer sa parole.

Et pourtant, comment ne pas évoquer les jalons de cette vie extraordinaire, qui a fasciné ses contemporains incrédules et dérangé ses supérieurs militaires, puis religieux ?

Elle sort de l’ordinaire, c’est sûr. Elle a surtout gardé en elle quelque chose que nous ne comprenons pas complètement, même aujourd’hui. Et pourtant nous percevons mieux que Charles de Foucauld construisait un autre ordre, qui parle aux croyants, certes, mais aussi à tous les hommes de bonne volonté.

Les étapes de cette vie, à vrai dire, vous les résumez tous ce soir par votre présence. Je salue les représentants d’une large et nombreuse famille, la délégation de l’Ecole spéciale militaire de Saint Cyr, qui forma cet officier déconcertant, courageux et, finalement, exemplaire, devenu l’explorateur fasciné du Maroc.

Merci à Mgr Vincent Landel, Archevêque de Rabat et Président de la Conférence épiscopale du Maghreb, d’être avec nous ce soir. Charles de Foucauld se convertit à Paris, à Saint-Augustin, et je suis heureux d’accueillir Mgr André Vingt-Trois, Archevêque de Paris, ainsi que le curé de la paroisse.

Songeant aux Trappes de l’Ardèche, d’Akbès en Syrie et de Staoueli en Algérie, je salue le Père Abbé Général des Cisterciens de la Stricte Observance, ainsi que les Abbés de Notre-Dame des Neiges et de Tre Fontane. La présence de Mgr François Blondel, Evêque de Viviers, nous rappelle l’ordination, le 9 juin 1901, qui conclut les quatre ans de séjour à Nazareth et ouvre les quinze années en Algérie.

Je suis heureux de saluer Mgr Claude Rault, Evêque de Laghouat, dont relève Tamanrasset, mais aussi premier ermitage de Charles de Foucauld, celui de Béni Abbès et Mgr Alphonse Georger, Evêque d’Oran.

Je salue enfin M.Abdel Kader Djeghloul, Conseiller du Président Bouteflika, venu d’Alger pour conduire la délégation officielle de son pays.

Mais le rayonnement de Charles de Foucauld, c’est aussi sa descendance spirituelle qui, dans la plus parfaite fidélité à ses intuitions, demeure en perpétuel état de fondation, plus encore que de simple renouvellement.

En effet, quel témoignage plus vivant de la richesse et de la fécondité de son œuvre que la réunion ici ce soir des responsables des 19 branches de ses communautés : une famille spirituelle de quelque 15.000 membres, présente sur tous les continents, dans plus de 90 pays. Partout, mais surtout dans les pays en développement et souvent en crise, voire en guerre, ces communautés, « enfouies » comme le Frère Charles, témoignent, dialoguent et portent secours.

Permettez-moi de retenir un mot de la grande leçon de vie que nous donne encore aujourd’hui Charles de Foucauld, celui de fraternité, « inscrite sur nos murs » comme il le rappelait lui-même quand il luttait contre les restes d’esclavage en Afrique du Nord.

Nous connaissons son vœu magnifique d’être un « frère universel », non pas comme une référence absolue, bien sûr, mais comme un frère sans condition, sans catégorie, sans exception, c’est-à-dire tourné vers le plus faible, le plus délaissé, le plus oublié.

Trois étapes retiennent l’attention dans ce grand chemin de fraternité : l’étude approfondie, la découverte passionnée et finalement la rencontre vraie de l’autre. Quand il écrit « Reconnaissance du Maroc », ce nomade très moderne ouvre une perspective qu’il ne quittera plus, passant du territoire aux âmes, si l’on peut dire, mais sans jamais oublier la règle de la connaissance la plus attentive.

Trente ans après, il est encore engagé dans ses « travaux de tamacheq », c’est-à-dire l’étude de la langue touareg : à ce que d’autres savants considèrent comme « un dialecte berbère parlé par quelques centaines d’individus », il consacre, lui, dix heures de travail par jour pendant des années, dans des conditions précaires. Finalement, il en perdra la vie dans le plus complet anonymat.

Dans ce parcours qui, très vite, va bien au-delà de l’exploration, de la philologie et de l’ethnologie, la découverte de l’islam joue un rôle fondamental.

L’année même de son ordination sacerdotale, il le dit sans ambages : « l’islam produit en moi un profond bouleversement…. la vue de cette foi, de ces âmes vivant dans la continuelle présence de Dieu, m’a fait entrevoir quelque chose de plus grand et de plus vrai que les occupations mondaines : ad majora nati sumus ».

La rencontre de l’autre n’est pas un danger, mais un don, une chance, un appel à mieux être soi-même dans sa propre tradition. Point n’est besoin d’insister pour comprendre l’importance très actuelle de cette expérience fondatrice.

On voit ainsi comment l’incessante étude de l’autre, qui domine la « vie cachée » de Charles de Foucauld, part d’un acte fondamental de respect qui permet de contourner les abîmes d’ignorances sur lesquels se construit la haine. Oui, un simple geste de respect sincère, entier, fondamental, peut surmonter les plus hautes murailles de la défiance, du mépris, du rejet de l’autre. Il faut et il suffit de le faire vraiment, inlassablement. Loin de toute complaisance, de toute démission ou de toute caricature, il s’agit tout simplement d’être soi-même en écoutant véritablement l’autre.

Je mesure bien toute la dimension spirituelle que les croyants peuvent y trouver à la suite de Charles de Foucauld. Mais je veux dire aussi qu’il n’y a pas de meilleure façon d’être réellement citoyen de son pays dans le monde troublé d’aujourd’hui.

Depuis des années, le Président de la République, Jacques Chirac, a ainsi invité tous les pays à contribuer à la sauvegarde des cultures du monde, et nous nous réjouissons, avec le Saint-Siège, de l’adoption par l’Unesco de la Convention sur la diversité culturelle, il y a deux semaines. C’est aussi dans cet esprit que mon collègue Philippe Douste Blazy, Ministre des Affaires Etrangères, a rencontré il y a un mois le grand imam de la mosquée d’Al Azhar, le Cheikh Mohamed Tantaoui.

Depuis longtemps, avec Vatican II, le Saint-Siège avait montré la voie. Le Pape Paul VI, puis le Pape Jean-Paul II, dont la mémoire reste très présente en France comme ici à Rome, ont déjà salué, en Charles de Foucauld, le promoteur inimitable d’un dialogue toujours plus nécessaire entre les peuples et les traditions. Je veux aussi rendre hommage au travail quotidien discret, patient, que mène l’Eglise de France. Nous comprenons mieux chaque jour l’urgence qu’il y a à prévenir à tous les niveaux le risque d’un conflit des religions ou des civilisations, qui serait en fait un conflit des ignorances.

Au bout de son parcours, le centurion Charles de Foucauld est devenu ermite. Loin de toute errance, le désert a permis l’accomplissement de soi.

Par un retournement que l’on reconnaît dans les grands destins, celui qui a tant cherché devient celui que tous recherchent, croyants et incroyants, chrétiens et musulmans, touaregs, haratins, militaires, savants... Ecoutons Lyautey, venu le voir en 1906, et établissant ainsi le premier lien entre Foucauld et Louis Massignon : « une masure et un ermitage… Eh bien je n’ai jamais vu dire la messe comme la disait le Père de Foucauld. Je me croyais dans la Thébaïde. C’est une des plus grandes impressions de ma vie ». Et comment ne pas penser aussi à Jacques Maritain, Ambassadeur de France près le Saint-Siège, nommé par le Général de Gaulle en 1944, qui prépara l’installation de la France dans cette Villa Bonaparte et, après la mort de son épouse, Raïssa, acheva sa vie à Toulouse comme petit frère de Charles de Foucauld ?

Eminences,
Excellences,

Un siècle plus tard, notre regard est différent, ô combien, et pourtant l’œuvre de Charles de Foucauld garde une nouveauté radicale, qui continue de nous étonner. Elle est d’une richesse humaine qui ne cesse de trouver de nouvelles illustrations. L’intuition fondatrice, le feu intérieur ont été portés jusqu’à leur plein déploiement dans la vie la plus quotidienne : « ne nous bornons pas aux grands services, disait-il, ayons cette tendre délicatesse qui entre dans les détails et sait par des riens mettre tant de baume dans les cœurs ». Cette lente dépossession de soi, nous pouvons aujourd’hui encore la comprendre de plusieurs manières, et nous mesurons ainsi la justesse du portrait-éclair de Jean Guitton : « un homme qui ne cesse de naître ».

En levant tout à l’heure notre verre, dans un geste d’hommage, de joie et d’échange tourné vers la cérémonie de demain, que couronnera le geste de vénération de Sa Sainteté Benoît XVI, écoutons, chacun à notre façon, la voix du bienheureux Charles de Foucauld, tout simplement.