La vie liturgique de l’Église est scandée par l’année calendaire et par les saisons qui reflètent le mystère de Dieu. Habités par l’office divin comme réactualisation de la prière du Seigneur, les cycles liturgiques convergent dans la Pâque du Christ qui oriente le pèlerinage de l’Église sur la terre. Les fidèles chrétiens cheminent en communion non seulement avec la hiérarchie de la terre, mais encore en compagnie de la Mère de Dieu et des saints qui nous ont précédés. Ne peut-on déceler ici une importante marge de progrès pour l’appliquer les orientations du Concile, via une piété populaire renouvelée et activement promue ?
Chapitre IV : L’office divin
Ces trois premiers articles – 83, 84 et 85 – qui sont consacrés à l’office divin, montrent bien, dès le début de cette importante réflexion, qu’il existe un sacerdoce spécifique de la Nouvelle alliance : « En effet, il (le Christ) continue à exercer cette fonction sacerdotale par son Église elle-même qui, non seulement par la célébration de l’Eucharistie, mais aussi par d’autres moyens et surtout par l’accomplissement de l’office divin, loue sans cesse le Seigneur et intercède pour le salut du monde entier. » (Art. 83, §2)
Et il me semble que la réponse, à ceux qui accusent le Concile d’avoir éloigné le Christ de son Église catholique, se trouve au début de l’article 84 : « L’office divin, d’après l’antique tradition chrétienne, est constitué de telle façon que tout le déroulement du jour et de la nuit soit consacré par la louange de Dieu. Lorsque cet admirable cantique de louange est accompli selon la règle par les prêtres ou par d’autres, députés à cela par l’institution de l’Église ou par les fidèles, priant avec le prêtre selon la forme approuvée, alors c’est vraiment la voix de l’Épouse elle-même qui s’adresse à son Époux ; et mieux encore, c’est la prière du Christ que celui-ci, avec son Corps, présente au Père. »
86. La valeur pastorale de l’office divin
Cet article rappelle que la vie de prière est essentielle au ministère sacerdotal et à l’apostolat des personnes consacrées. De toute évidence, le tourbillon de changements extérieurs du post-concile aura ouvert une brèche aux esprits de confusion et de corruption dans les élans pastoraux ordinaires, dans la vie de nombreuses paroisses et de communautés chrétiennes de base. Les prêtres ou agents pastoraux ont pu oublier que l’union au Christ était la condition indispensable de fécondité spirituelle, personnelle et communautaire, temporelle et éternelle. Mais l’écho de Sacrosanctum Concilium résonne encore.
Et le cours traditionnel des Heures, là où il avait été dénaturé, « sera restauré, de telle façon que les Heures retrouveront la vérité de temps dans la mesure du possible et qu’il soit tenu compte des conditions de la vie présente, surtout pour ceux qui s’appliquent aux œuvres d’apostolat. » (Art. 88) Il doit y avoir forcément des différences d’heures entre ceux qui vivent la vie monastique et le clergé séculier. Et tout ce qui suit l’article 87 donne le détail de ces changements, qui sont allés de pair avec la révision du psautier et une meilleure sélection des textes bibliques et de commentaires émanant de la Tradition. En ce qui concerne la vie des saints, le Concile demande qu’on retienne ce qui est le plus proche de la vérité historique. À ce sujet, je regrette que pour les messes de semaine on fasse si peu usage du sanctoral qui permettrait de faire mieux connaître au peuple la vie des grands saints honorés par l’Église.
L’article 100 invite à la participation des fidèles, si importante pour une communauté, donnant d’heureux résultats pour la pratique de tous. « Les Pasteur veilleront à ce que les Heures principales, surtout les vêpres, les dimanches et jours de fêtes solennelles, soient célébrées en commun dans l’église. On recommande aux laïcs eux-mêmes la récitation de l’office divin, soit avec les prêtres, soit lorsqu’ils sont réunis entre eux, voire individuellement ».
Le chapitre sur l’office divin se termine avec l’article 101. Il faut le citer, parce qu’il restitue bien l’importance que le Concile donnait au latin :
« Selon la tradition séculaire du rite latin dans l’office divin, les clercs doivent garder la langue latine ; toutefois, pouvoir est donné à l’Ordinaire de concéder l’emploi d’une traduction en langue du pays, composée conformément à l’article 36, pour des cas individuels, aux clercs chez qui l’emploi de la langue latine est un empêchement grave à acquitter l’office divin comme il faut. »
Encore une fois, le Concile rappelle que la langue officielle de l’Église est le latin. Mais il tient compte de la triste réalité du moment, qu’on ressentira jusque dans les traductions françaises des documents conciliaires, voire de la messe de Paul VI : la baisse du niveau des études latines et leur raréfaction. Et cette permission est aussi accordée aux contemplatifs. Je ne crois pas illégitime de se demander si on n’aurait pas dû faire le contraire, pour les instituer vrais gardiens de cette tradition ?
Chapitre V : L’année liturgique
Le Concile va porter une grande attention au sujet de l’année liturgique. À l’article 102, il explique pourquoi :
« Tout en célébrant ainsi les mystères de la Rédemption, elle ouvre aux fidèles les richesses des vertus et des mérites de son Seigneur ; de la sorte, ces mystères sont en quelque manière rendus présents tout au long du temps, les fidèles sont mis en contact avec eux et remplis par la grâce du salut. »
Le rôle de Marie dans l’année liturgique
Je pense utile aussi utile de citer le début de l’article 103 qui répond à des questions que semblent se poser des catholiques :
« En célébrant ce cycle annuel des mystères du Christ, la sainte Église vénère avec un particulier amour la bienheureuse Marie, mère de Dieu, qui est unie à son Fils dans l’œuvre salutaire par un lien indissoluble ; en Marie, l’Église admire et exalte le fruit le plus excellent de la Rédemption, et, comme dans une image très pure, elle contemple avec joie ce qu’elle-même désire et espère être tout entière. »
Récemment en effet (le 4 novembre 2025), le Dicastère pour la doctrine de la foi a publié le document Mater populi fidelis sur les titres qui convenaient à Marie et écarter celui de co-rédemptrice que certains souhaitaient. Dès le concile Vatican II, la même mouvance catholique lui reprochait d’avoir « minoré » le rôle de Marie dans l’œuvre du salut. En effet, la mariologie qu’n’avait pas donné lieu à un chapitre spécial, mais seulement à un développement particulier dans Lumen gentium, document consacré à l’Église.
Le texte que j’ai cité l’annonce, tout en reconnaissant très clairement un rôle exceptionnel à Marie dans l’œuvre du salut, au point de le déclarer indissoluble de celui du Rédempteur. Et c’est cela qui compte et rend indispensable une théologie mariale dans l’évangélisation, avec la piété qui doit l’accompagner. Et de cela le Concile est bien conscient, puisqu’il aborde la question de Marie déjà dans son décret sur la liturgie. Mais il le fait dans la Tradition catholique, respectant l’Écriture Sainte et la Tradition des Pères.
Mère de la grâce divine
Étant la créature la plus proche de la Sainte Trinité, Marie reste du côté de l’humanité et l’Église, comme le dit justement notre texte : « en Marie, l’Église admire et exalte le fruit le plus excellent de la Rédemption, et, comme dans une image très pure, elle contemple avec joie ce qu’elle- même désire et espère être tout entière ». Ce texte nous montre bien que Marie, tout comme nous, a eu besoin du salut. Elle l’a reçu, ce qui lui vaut le titre de « fruit le plus excellent de la Rédemption ».
Dès sa conception, elle a pu bénéficier des grâces de la croix, parce qu’elle allait mettre au monde, par la seule puissance de l’Esprit, Celui qui allait y mourir pour l’expiation de nos péchés. Aussi a-t-elle droit à une grande vénération, supérieure à tous les saints, les Apôtres compris. Et celle-ci sera d’autant plus grande qu’elle sera singulière. Marie n’est pas dans la sphère du divin, tout en n’en étant la plus proche, et cependant elle reçoit un culte plus important que tous les autres saints, à cause de sa maternité divine. C’est alors que le Concile peut dire en toute vérité et continuité de la foi catholique que l’Église est Corps du Christ, qui par le baptême et l’Eucharistie exerce aussi une maternité divine en engendrant et nourrissant des enfants de Dieu. En Marie, « l’Église contemple avec joie ce qu’elle même désire et espère être tout entière. »
Tout est dit. Il n’y a rien à ajouter pour nous, car la bienheureuse Vierge Marie nous est désignée comme la meilleure accompagnatrice sur la voie du salut : elle nous mène toujours à son Fils en nous disant : « Quoiqu’il vous dise, faites-le ». (Jean 2, 5).
L’importance des saints…
Vient tout naturellement à l’article 104 une très belle explication de l’importance spirituelle de la vénération des martyrs, qui nous ramène aux pratiques de l’Église primitive, et des saints. En plus de leur intercession, les saints vénérés embellissent le Corps du Christ, comme le Concile nous explique : « Dans les anniversaires des saints, l’Église proclame le mystère pascal en ces saints qui ont souffert avec le Christ et sont glorifiés avec lui, et elle propose aux fidèles leurs exemples qui les attirent tous au Père par le Christ, et par leurs mérites elle obtient les bienfaits de Dieu. »
Cette « proclamation du mystère pascal dans les saints » impose, me semble-t-il, qu’on se serve plus souvent du sanctoral, parce qu’il nous fournit les textes les plus appropriés montrant comment ils ont vécu le mystère pascal. Cela dit, il arrive souvent que les textes de la férie puissent remplir ce rôle. Ce qui implique une préparation du célébrant. Une exhortation de quelques minutes est souvent aussi difficile à préparer qu’une homélie. Et comme le Concile recommande de s’en tenir le plus possible à la vérité historique les concernant, je ne saurais trop recommander, aussi bien aux célébrants qu’aux fidèles, de posséder une « fleur des saints ». Je me permets de conseiller La Fleur des saints de l’abbé Omer Englebert, qui correspond bien aux exigences de Vatican II. Si j’ai mentionné aussi ce devoir pour les fidèles, c’est parce que l’article 105 formule expressément la nécessité de leur formation.
… et du dimanche
On ne s’étonnera donc pas qu’à propos de celle-ci, le Concile inclue dans ses orientations la revalorisation du dimanche.
« L’Église célèbre le mystère pascal, en vertu d’une tradition apostolique qui remonte au jour même de la résurrection du Christ, chaque huitième jour, qui est nommé à bon droit le jour du Seigneur. » (Art. 106)
J’avoue avoir été très triste de voir de nombreux États permettre de travailler le dimanche et si peu de voix catholiques protester. Mais il y a eu des aménagements et je ne pense pas, avec le recul, que cela ait gêné les catholiques pour leur pratique dominicale. Néanmoins, pour le principe, je maintiens qu’il aurait dû y avoir plus de protestations, et pas seulement pour des raisons religieuses. C’est pourquoi je crois nécessaire de citer la fin de l’article :
« Aussi, le jour dominical est-il le jour de fête primordial qu’il faut proposer et inculquer à la piété des fidèles, de sorte qu’il devienne aussi jour de joie et de cessation du travail. Les autres célébrations, à moins qu’elles ne soient véritablement de la plus haute importance, ne doivent pas l’emporter sur lui, car il est le fondement et le noyau de toute l’année liturgique. »
Le calendrier liturgique
L’article 107 qui traite de la révision de l’année liturgique se montre d’abord soucieux de la Tradition. Il est en effet tout d’abord affirmé à propos de la révision qu’elle se fasse « de telle sorte que, en gardant ou en restituant les coutumes et les disciplines traditionnelles attachées aux temps sacrés, en se conformant aux conditions de notre époque, on maintienne leur caractère natif pour nourrir comme il faut la piété des fidèles par les célébrations des mystères de la Rédemption chrétienne, mais surtout du mystère pascal. »
Il est réaffirmé que le propre du temps l’emportera toujours sur les fêtes des saints. C’est de longue tradition pour le dimanche, et en principe, il n’y a pas de problème. Mais pour la semaine, je repose la question de l’utilisation du sanctoral pour les mémoires non-facultatives. Si les textes de la férie conviennent, on peut les garder, mais ce n’est quelquefois pas le cas. J’estime que ce qu’écrit le Concile laisse libre, c’est pourquoi personnellement j’utilise le sanctoral.
Le Carême et la mystagogie baptismale
Au sujet du Carême, deux choses importantes sont énoncées au début de l’article 109 : « Le double caractère du temps du Carême, à savoir que, surtout par la commémoration ou la préparation du baptême et par la pénitence, il invite plus instamment les fidèles à écouter la parole de Dieu et à vaquer à la prière et les dispose ainsi à célébrer le mystère pascal, ce double caractère, aussi bien dans la liturgie que dans la catéchèse liturgique, sera mis plus pleinement en lumière. » Quand par la suite en a) le Concile déclare « les éléments baptismaux de la liturgie quadragésimale seront employés plus abondamment », il entend par là la célébration de l’appel décisif, les trois scrutins – respectivement le troisième, le quatrième et le cinquième dimanche, la remise du Credo et du Notre Père, rites autant liés au baptême qu’à la pénitence.
La même idée guide le choix des lectures, surtout pour l’année A du lectionnaire : la Samaritaine, pour illustrer l’eau vive (Jean 4), l’aveugle né, pour la lumière (Jean 9) et la résurrection de Lazare pour la vie (Jean 11). Ces récits sont bien sûr aussi liés au baptême et à la pénitence.
Et le Concile ajoute au b) ces déclarations qui montrent son souci de restaurer les traditions anciennes : « on en dira autant des éléments pénitentiels. En ce qui concerne la catéchèse, on inculquera aux esprits des fidèles, en même temps que les conséquences sociales du péché, cette nature propre de la pénitence, qui déteste le péché, en tant qu’il est une offense à Dieu ; on ne passera pas sous silence le rôle de l’Église dans l’action pénitentielle, et on insistera sur la prière pour les pécheurs ».
Si les premiers chrétiens ont connu un temps de jeûne assez court avant Pâques, le temps de quarante jours remonte au 4e siècle, quand le christianisme a cessé d’être persécuté dans l’Empire romain. Le Concile de Nicée mentionne une période de préparation à Pâques appelée « quadragésime ». Je pense que nous n’avons pas fini de tirer toutes les conséquences de cette insistance du Concile sur l’importance du Carême. Et je ferai d’abord remarquer que c’est au moment de l’office des Cendres, il y a quatre ans, que nous avons pu constater un retour à l’Église qui n’a pas cessé de s’accentuer, comme les demandes de baptême. Qu’il faille consacrer plus de temps à la prière et à la parole de Dieu est certain et le texte conciliaire nous en fournit l’occasion.
Prenons simplement deux exemples parmi les textes cités. La rencontre de Jésus et de la Samaritaine se trouve au chapitre 4 de l’Évangile de saint Jean. Il lui consacre 42 versets. Cet ensemble forme un tout, sauter des versets est absolument impossible. Comment une homélie de 10 minutes peut-elle en rendre compte ? Je crois la chose impossible, mais je ne demande qu’à voir. Est-il déraisonnable de penser qu’on peut demander à ceux qui veulent vivre véritablement le Carême, comme le Concile nous y invite, qu’il faut faire le sacrifice d’écouter un sermon forcément plus long, parce qu’il prendra en compte tous les versets. Cela inclurait aussi ce qui est sous-entendu dans ce récit, parce que l’auteur, à juste titre, le supposait connu de ses lecteurs. La même chose est à dire de l’aveugle né : tous les 41 versets du chapitre 9 du même l’évangile selon saint Jean ! L’expérience devrait être tentée dans quelques paroisses, celles qui ont le privilège de pouvoir offrir plusieurs messes le dimanche, les paroissiens étant prévenus.
Un temps de pénitence et d’annonce
L’article 110 est lui-aussi prophétique :
« La pénitence du temps de carême ne doit pas être seulement intérieure et individuelle, mais aussi extérieure et sociale. La pratique de la pénitence selon les possibilités de notre époque et des diverses régions, et selon les conditions des fidèles, sera favorisée et, par les autorités mentionnées à l’article 22, recommandée.
Cependant le jeûne pascal, le vendredi de la passion et de la mort du Seigneur, sera sacré ; il devra être partout observé et, selon l’opportunité, être étendu au Samedi saint pour que l’on parvienne avec un cœur élevé et libéré aux joies de la résurrection du Seigneur. »
En ces temps de faillite du matérialisme athée et du regain d’intérêt suscité par le christianisme, il faut rendre l’Église audible et visible dans la Cité, ce qui contredira la fausse interprétation de la loi de 1905 qui n’a jamais interdit à l’Église de s’exprimer publiquement, y compris sur des sujets politiques et sociaux. Et comme nous vivons en ce moment de fortes tensions entre l’Église et l’État sur des questions dites « sociétales », le temps de Carême peut être une occasion de sortir de nos églises. Outre des processions, allons à la rencontre de ceux qui ne sont pas engagés dans la pratique religieuse, pour savoir ce qu’ils attendent de l’Église sur le plan social.
Ce temps liturgique où l’on doit insister sur la pénitence et la charité me paraît propice pour mettre en pratique les orientations du Concile. Je suis sûr que nous pourrions engager beaucoup de dialogues enrichissants sur le rôle que peut jouer l’Église en matière d’éducation, de soins, d’aides aux personnes âgées ou handicapées, que notre société moderne menace de plus en plus dangereusement.
L’article 111 n’est nullement une minoration de la vénération du culte des saints, comme cela a été dit quelquefois. C’est simplement une remise en ordre intelligente de la liturgie ! Comme le dit si bien notre texte : « Pour que les fêtes de saints ne l’emportent pas sur les fêtes qui célèbrent les mystères mêmes du salut, le plus grand nombre d’entre elles seront laissées à la célébration de chaque église, nation ou famille religieuse particulière ; on n’étendra à l’Église universelle que les fêtes commémorant des saints qui présentent véritablement une importance universelle. » Je tiens faire remarquer que le Concile laisse entièrement libre « chaque Église, nation ou famille particulière » de célébrer des fêtes de saints qui leur sont spirituellement ou localement liées, tout comme les processions. Ainsi, les suppressions de fêtes ou processions autour des l’années 1970-1990 n’ont rien à voir avec le Concile, mais relève plutôt de la déficience théologique de certains prêtres en matière de catholicisme.
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Constitution sur la sainte liturgie – Sacrosanctum Concilium
