À l’heure où la foi est souvent mesurée à l’aune de l’intensité des sentiments ou de l’impact viral sur les réseaux sociaux, les évêques espagnols proposent une orientation théologique. Dans une note doctrinale intitulée « Cor ad cor loquitur » – « le cœur parle au cœur » –, la Commission pour la doctrine de la foi de la Conférence épiscopale espagnole ne propose ni un intellectualisme froid ni une spiritualité guidée par les émotions, mais une réintégration de la personne dans sa totalité dans l’acte de croire.
Approuvé lors de la 265e réunion de la Commission, le 20 février 2026, et autorisé à la publication par la Commission permanente lors de sa 272e session à Madrid, les 24 et 25 février, ce document paraît dans un contexte que les évêques décrivent comme des signes de « renouveau de la foi chrétienne » en Espagne, notamment au sein de la génération Z, née entre le milieu des années 1990 et le début des années 2000. Dans une société longtemps marquée par la sécularisation, de nouvelles initiatives de « première proclamation » ont vu le jour, souvent caractérisées par des formats dynamiques, des témoignages poignants, des rassemblements rythmés par la musique et de fortes expériences communautaires.
Les évêques ne rejettent pas ces évolutions. Au contraire, ils reconnaissent la créativité des mouvements et associations qui cherchent à faciliter la rencontre avec le Christ. Mais ils identifient également un risque théologique : une réduction « émotiviste » de la foi, où l’authenticité spirituelle se trouve assimilée à l’intensité du sentiment.
Le titre de la note souligne son origine théologique. « Cor ad cor loquitur » était la devise épiscopale de saint John Henry Newman, récemment proclamé Docteur de l’Église. S’inspirant de saint François de Sales, Newman décrivait la vie spirituelle comme un échange de cœur à cœur : le cœur de Dieu touchant le cœur humain, et le cœur humain répondant dans la liberté et l’obéissance. Les évêques rappellent que la foi n’est pas une simple confiance (fiducia) ni une adhésion purement intellectuelle ; elle est un don total de soi – affectif, intellectuel et volontaire – au Dieu qui prend l’initiative.
Cette globalité anthropologique devient la clé d’interprétation du document. La personne humaine, créée à l’image de Dieu, ne saurait être réduite à des facultés isolées. Les sentiments et les émotions sont intrinsèques à la vie spirituelle, car l’Incarnation elle-même affirme la dignité de l’affectivité humaine. Les Évangiles présentent le Christ éprouvant compassion, tristesse, colère et amour. Nier les émotions dans l’acte de foi reviendrait, selon les évêques, à nier l’humanité même assumée par le Verbe fait chair.
Pourtant, cette note propose une critique nuancée de ce que les philosophes contemporains appellent l’émotivisme. Dans la culture postmoderne, observent les évêques, la mentalité « Je ressens, donc je suis » remplace souvent la primauté classique de la raison. Les émotions, détachées de la vérité et du bien moral, deviennent souveraines. Dans les contextes religieux, cela peut engendrer une spiritualité dépendante de la gratification émotionnelle – ce que le document décrit comme une quête consumériste d’expériences marquantes. La foi, réduite à de simples sensations agréables, devient fragile, fluctuant au gré de l’humeur et des circonstances.
Les évêques rappellent une mise en garde formulée dès 2003 dans le directoire pastoral espagnol sur le ministère familial : une conception purement émotive compromet la capacité d’un engagement stable et alimente la crainte de l’avenir. Dans le même esprit, la note met en garde contre les formes de manipulation spirituelle, notamment les pressions émotionnelles au sein des groupes ou l’exploitation de prétendus phénomènes mystiques pour contrôler les consciences – phénomènes que l’Église prend désormais très au sérieux à la lumière des normes récentes sur le discernement des événements supposément surnaturels.
S’opposant au réductionnisme rationaliste et à l’excès de sentimentalisme, ce document propose ce que l’on pourrait appeler un humanisme ecclésial. La foi prend naissance au nom de la Trinité – Père, Fils et Saint-Esprit – et se déploie dans un horizon sacramentel et communautaire. Les évêques soulignent que la prière, la catéchèse et l’évangélisation chrétiennes doivent conserver leur structure trinitaire. Le Christ n’est pas une inspiration abstraite, mais le Fils incarné qui révèle le Père par l’Esprit.
Le texte insiste également sur le fait qu’une rencontre authentique avec le Christ implique une formation doctrinale. Il ne peut y avoir de cheminement spirituel durable sans connaissance du contenu de la foi. Les évêques soulignent la nécessité d’une formation intégrale et continue qui englobe les dimensions intellectuelle, affective, relationnelle et spirituelle. Les parcours catéchétiques et un accompagnement soutenu sont particulièrement recommandés pour ceux qui vivent une conversion initiale à travers des expériences émotionnellement fortes.
L’appartenance ecclésiale constitue un autre critère de discernement. Nul ne devient chrétien seul. La profession de foi est à la fois personnelle et communautaire ; lorsque le croyant dit « je crois », il dit aussi « nous croyons ». Les charismes et les méthodes d’évangélisation doivent donc être soumis au discernement épiscopal, conformément à l’enseignement du Concile Vatican II. La diversité enrichit le Corps du Christ, mais aucune méthode ne saurait être érigée en dogme.
La dimension éthique et caritative constitue une autre épreuve. Une foi qui demeure confinée à l’expérience intérieure est incomplète. S’appuyant sur des passages bibliques tels que 1 Jean 4,20 et Jacques 2,17, les évêques rappellent que l’amour de Dieu est indissociable de l’amour concret du prochain. Un « cœur qui voit », selon l’expression de Benoît XVI, doit traduire la rencontre en service, notamment envers les pauvres, les malades et les personnes marginalisées.
La vie liturgique fait l’objet d’une attention particulière. La note met en garde contre la réduction du culte à de simples dévotions émotionnelles, détachées de la célébration eucharistique. Si l’adoration eucharistique est fortement encouragée, elle doit demeurer intrinsèquement liée à la messe et fidèle aux normes liturgiques. La beauté de la liturgie, écrivent les évêques, n’est pas un ornement esthétique, mais une participation au mystère sacramentel qui fait des croyants un « sacrifice vivant » (Romains 12, 1).
L’exhortation finale nous ramène au cœur. Les évêques invitent les fidèles à embrasser la foi dans toutes ses dimensions, reconnaissant le rôle légitime des émotions au sein d’une affectivité saine, orientée vers la vérité et la charité. La Vierge Marie est proposée comme modèle de foi intégrale : elle a reçu le message de l’ange, y a consenti de tout son être et a permis au Verbe de s’incarner en elle.
Le document porte les signatures de Mgr Francisco Conesa Ferrer, évêque de Solsona, président de la Commission, de Mgr Ramón Valdivia Giménez, évêque auxiliaire de Séville, vice-président, et de neuf autres membres, parmi lesquels des évêques résidents et émérites. Son ton pastoral est délibéré. Plutôt que d’édicter des interdictions, il vise à accompagner une génération qui redécouvre le christianisme par l’expérience.
En réalité, les évêques espagnols ne rejettent pas l’émotion, mais la réaffirment. En inscrivant l’affectivité dans l’édifice plus vaste de la vérité, de la liberté et de la communion ecclésiale, « Cor ad cor loquitur » offre une réponse nuancée à une culture oscillant entre abstraction froide et excès émotionnel. La foi, affirment-ils, n’est ni une idée ni une simple sensation. C’est une rencontre vivante qui engage la personne tout entière – esprit, volonté et cœur – en communion avec le Dieu qui a aimé le premier l’humanité.
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