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P. Raniero Cantalamessa ofmcap © Vatican Media

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L’obéissance pour tous: 4e prédication de carême du p. Cantalamessa (traduction complète)

Payer ses impôts: un devoir moral et religieux

“Il y a (…) une obéissance qui nous concerne tous (…) : elle est la plus  importante de toutes, elle régit et vivifie toutes les autres ; et cette obéissance n’est pas l’obéissance de l’homme à l’homme, mais l’obéissance de l’homme à Dieu », affirme le p. Raniero Cantalamessa ofmcap.,  qui n’hésite pas à déclarer que « payer des impôts et plus généralement s’acquitter de son devoir envers la société n’est pas seulement un devoir civil, mais aussi un devoir moral et religieux. C’est une exigence du précepte de l’amour du prochain. »

Le capucin a parlé de l’obéissance dans sa quatrième prédication de Carême ce vendredi 16 mars 2018, dans la Chapelle Redemptoris Mater du Palais du Vatican. Elle est intitulée « Que chacun soit soumis aux autorités établies. L’obéissance à Dieu dans la vie chrétienne ». Tout part de l’obéissance à Dieu, « mais on ne peut l’oublier (…) Sinon, l’on ne comprend plus pourquoi obéir », explique le p. Cantalamessa.

Le religieux se demande ensuite « en quoi a consisté l’obéissance du Christ ». Et de répondre : « En Jésus resplendit à un degré suprême l’obéissance filiale », « antithèse de la désobéissance d’Adam ». Par le baptême, le chrétien se met « sous la juridiction du Christ » : « L’obéissance est donc, pour la vie chrétienne, un élément constitutif; c’est la conséquence pratique et nécessaire de l’acceptation de la seigneurie du Christ ». C’est donc « avant d’être une vertu », « un don » et « avant d’être une loi » « une grâce ».

HG

4ème prédication de Carême 2018

du p. Raniero Cantalamessa ofmcap.

“QUE CHACUN SOIT SOUMIS AUX AUTORITES ETABLIES”

L’obéissance à Dieu dans la vie chrétienne

  1. Le fil d’en haut

En esquissant les traits, ou les vertus, qui doivent briller dans la vie de ceux qui sont renés dans l’Esprit, après avoir parlé de la charité et de l’humilité, saint Paul, au chapitre 13 de la lettre aux Romains, en vient à parler aussi de l’obéissance :

“Que chacun se soumette aux autorités en charge. Car il n’y a point d’autorité qui ne vienne de Dieu, et celles qui existent sont constituées par Dieu. Si bien que celui qui résiste à l’autorité se rebelle contre l’ordre établi par Dieu” (Rm 13, 1 ss).

La suite du texte, qui parle de glaive et d’impôt, ainsi que la comparaison avec d’autres textes du Nouveau Testament sur le même sujet (cf. Tt 3, 1 ; 1 P 2, 13-15), indiquent clairement que l’Apôtre ne parle pas ici de l’autorité en général ou de toute autorité, mais uniquement de l’autorité civile et de l’État. Saint Paul traite d’un aspect particulier de l’obéissance qui était d’une actualité brûlante au moment où il écrivait et, peut-être, dans la communauté même à laquelle il s’adressait.

C’était le moment où mûrissait, au sein du judaïsme palestinien, la révolte zélote contre Rome qui aboutira quelques années plus tard à la destruction de Jérusalem. Le christianisme était né du judaïsme, de nombreux membres de la communauté chrétienne, même à Rome, étaient des juifs convertis. Le problème de savoir si l’on devait obéir ou non à l’État romain se posait, indirectement, même pour les chrétiens.

L’Église apostolique se trouvait face à un choix décisif. Saint Paul, comme d’ailleurs tout le Nouveau Testament, résout le problème à la lumière de l’attitude et des paroles de Jésus, spécialement de la parole au sujet de l’impôt à César (cf. Mc 12, 17). Le Royaume prêché par le Christ « n’est pas de ce monde », c’est-à-dire qu’il n’est pas de nature nationale et politique. Aussi, il est possible d’exister sous n’importe quel régime politique, en acceptant ses avantages (telle la citoyenneté romaine), ainsi que ses lois. Le problème, en somme, est résolu dans le sens de l’obéissance à l’État.

L’obéissance à l’État n’est qu’une conséquence et un aspect d’une obéissance bien plus importante que l’Apôtre appelle « l’obéissance à l’Évangile » (cf. Rm 10, 16). L’avertissement sévère de l’Apôtre montre que payer des impôts et plus généralement s’acquitter de son devoir envers la société n’est pas seulement un devoir civil, mais aussi un devoir moral et religieux. C’est une exigence du précepte de l’amour du prochain. L’état n’est pas une entité abstraite; c’est la communauté des personnes qui le composent. Si je ne paie pas mes impôts, si je pollue l’environnement, si je viole les règles de la circulation, je blesse les autres et leur manifeste du mépris. Sur ce point, nous les Italiens (et peut-être pas seulement nous) devrions ajouter quelques questions à nos examens de conscience.

Tout cela est très actuel, mais nous ne pouvons pas limiter la réflexion sur l’obéissance au seul aspect de l’obéissance à l’État. Saint Paul nous indique le point où se situe la réflexion chrétienne sur l’obéissance ; mais il ne nous dit pas, du moins en ce seul texte, tout ce que l’on peut dire de cette vertu. Il tire ici les conséquences de principes posés précédemment, dans la même lettre aux Romains et aussi ailleurs, et c’est à nous d’aller à la recherche de ces principes pour présenter l’obéissance d’une manière qui soit utile et actuelle pour nous aujourd’hui. Il nous faut aller à la découverte de l’obéissance « essentielle », d’où découle toute obéissance particulière y compris celle qui est due aux autorités civiles. Il y a en effet une obéissance qui nous concerne tous – supérieurs et sujets, religieux et laïcs -; elle est la plus importante de toutes, elle régit et vivifie toutes les autres ; et cette obéissance n’est pas l’obéissance de l’homme à l’homme, mais l’obéissance de l’homme à Dieu.

Après le Concile Vatican II on a écrit que: “S’il y a aujourd’hui un problème de l’obéissance, ce n’est pas celui de la docilité directe à l’Esprit Saint – à laquelle au contraire chacun se réclame volontiers – mais plutôt celui de la soumission à une hiérarchie, à une loi, à une autorité humainement exprimées”. Je suis convaincu, moi aussi, qu’il en est ainsi. Mais c’est précisément pour rendre à nouveau possible cette obéissance concrète à la loi et à l’autorité visible qu’il nous faut revenir à l’obéissance à Dieu et à son Esprit.

L’obéissance à Dieu est comme « le fil d’en haut » qui soutient la splendide toile d’araignée suspendue à une haie. En descendant le long d’un fil qu’elle-même produit, l’araignée construit sa toile, parfaite et bien tendue à chaque angle. Cependant, ce fil d’en haut qui a servi à construire la toile n’est pas coupé une fois l’œuvre terminée. Au contraire c’est lui qui, du centre, soutient toute la toile tissée ; sans lui, tout s’affaisse. Si l’on détache un fil latéral (j’ai moi-même essayé une fois), l’araignée accoure et répare rapidement sa toile, mais si l’on coupe le fil qui vient d’en haut, elle s’éloigne : n’y a plus rien à faire.

Quelque chose de semblable se produit dans les relations de l’autorité et de l’obéissance dans une société, un ordre religieux et dans l’Eglise. Chacun de nous vit dans un dense réseau de dépendances envers les autorités civiles, et celles ecclésiastiques; parmi ces dernières, envers le supérieur local, l’évêque, la Congrégation pour le clergé ou pour les religieux, le Pape. L’obéissance à Dieu est le fil d’en haut : tout s’est construit à partir de cette obéissance ; mais on ne peut l’oublier, pas même une fois que la construction est terminée. Sinon, l’on ne comprend plus pourquoi obéir.

  1. L’obéissance du Christ

Il est relativement simple de découvrir la nature et l’origine de l’obéissance chrétienne: il suffit de voir à partir de quelle conception de l’obéissance Jésus est défini par l’Écriture « l’obéissant ». Nous découvrons ainsi immédiatement que le vrai fondement de l’obéissance chrétienne, ce n’est pas une idée d’obéissance, c’est un acte d’obéissance ; il ne s’agit pas du principe abstrait d’Aristote selon lequel « l’inférieur doit se soumettre au supérieur », mais un événement; il ne réside pas dans la « droite raison », mais dans le kérygme, et ce fondement le voici: le Christ « s’est fait obéissant jusqu’à la mort » (Ph 2,8); Jésus « apprit, de ce qu’il souffrit, l’obéissance; et après avoir été rendu parfait, il est devenu pour tous ceux qui lui obéissent principe de salut éternel » (He 5,8-9). Le point lumineux, qui éclaire toute la réflexion sur l’obéissance dans la lettre aux Romains, c’est Rm 5, 19: « Par l’obéissance d’un seul tous seront constitués justes ». Celui qui connaît la place qu’occupe la justification dans la lettre aux Romains, peut comprendre, d’après ce texte, la place qu’y occupe l’obéissance !

Essayons de connaître la nature de cet « acte » d’obéissance sur lequel est fondé le nouvel ordre; en d’autres termes, essayons de savoir en quoi a consisté l’obéissance du Christ. Jésus, enfant, obéit à ses parents ; puis, adulte, il se soumet à la loi mosaïque, au Sanhédrin, à Pilate. Cependant saint Paul ne se réfère à aucune de ces obéissances ; il se réfère plutôt à l’obéissance du Christ au Père. L’obéissance du Christ est considérée comme l’antithèse exacte de la désobéissance d’Adam: « Comme en effet par la désobéissance d’un seul homme la multitude a été constituée pécheresse, ainsi par l’obéissance d’un seul la multitude sera constituée juste » (Rm 5, 19 ; cf. 1 Co 15, 22). Mais à qui donc Adam a-t-il désobéi ? Certainement pas à ses parents, ni à l’autorité, ni aux lois. Il a désobéi à Dieu. À l’origine de toutes les désobéissances, il y a une désobéissance à Dieu et à l’origine de toutes les obéissances il y a l’obéissance à Dieu.

L’obéissance enveloppe toute la vie de Jésus. Si saint Paul et la lettre aux Hébreux mettent en lumière la place de l’obéissance dans la mort de Jésus, saint Jean et les Synoptiques complètent le tableau en mettant en lumière la place que l’obéissance a eue dans la vie de Jésus, dans son quotidien. « Ma nourriture – dit Jésus dans l’Évangile de Jean – est de faire la volonté du Père », et « Je fais toujours ce qui lui plaît » (Jn 4, 34 ; 8, 29). La vie de Jésus est comme guidée par un sillon lumineux formé des paroles écrites pour lui dans la Bible : « Il est écrit! Il est écrit! ». C’est par là que passe la victoire sur les tentations dans le désert. C’est dans les Écritures que Jésus puise ce « il faut » (dei) qui régit toute sa vie.

La grandeur de l’obéissance de Jésus se mesure objectivement « à ce qu’il souffrit » et subjectivement à l’amour et à la liberté avec lesquels il a obéi. En Jésus resplendit à un degré suprême l’obéissance filiale. Même dans les moments les plus extrêmes, comme lorsque le Père lui offre à boire le calice de la Passion, jamais ne s’éteint sur ses lèvres le cri filial: « Abba! Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’as-tu abandonné ? » s’écria-t-il sur la croix (Mt 27,46); mais il ajoute aussitôt, selon Luc : « Père, en tes mains je remets mon esprit » (Lc 23,46). Sur la croix, Jésus « s’abandonna au dieu qui l’abandonnait ! » (quoiqu’on entende par cet abandon du Père). Telle est l’obéissance jusqu’à la mort; tel est « le roc de notre salut ».

  1. L’obéissance comme grâce : le baptême

Au chapitre 5 de la lettre aux Romains, saint Paul nous présente le Christ comme le modèle des obéissants, en opposition à Adam qui est le modèle des désobéissants. Au chapitre suivant, le sixième, l’Apôtre révèle comment nous entrons dans la sphère de cet événement, c’est-à-dire à travers le baptême. Saint Paul établit avant tout ce principe : si tu te places librement sous la juridiction de quelqu’un, ensuite tu es tenu de le servir et de lui obéir:

Ne le savez-vous pas ? Celui à qui vous vous présentez comme esclaves pour lui obéir, c’est de celui-là, à qui vous obéissez, que vous êtes esclaves : soit du péché, qui mène à la mort, soit de l’obéissance à Dieu, qui mène à la justice? (Rm 6, 16).

Le principe une fois établi, saint Paul rappelle le fait: les chrétiens, se sont mis en fait, librement, sous la juridiction du Christ, le jour où, par leur baptême, ils l’ont accepté comme leur Seigneur:« Vous qui étiez esclaves du péché, vous avez maintenant obéi de tout votre cœur au modèle présenté par l’enseignement qui vous a été transmis. Libérés du péché, vous êtes devenus esclaves de la justice » (Rm 6, 17). Dans le baptême a eu lieu un changement de maître, un changement de camp: du péché à la justice, de la désobéissance à l’obéissance, d’Adam au Christ. La liturgie baptismale a exprimé tout cela, par l’opposition du: « Je renonce – Je crois ».

L’obéissance est donc, pour la vie chrétienne, un élément constitutif; c’est la conséquence pratique et nécessaire de l’acceptation de la seigneurie du Christ. Il n’y a pas de seigneurie en acte, s’il n’y a pas, de la part de l’homme, l’obéissance. Au baptême nous avons accepté un Seigneur, un Kyrios, mais un Seigneur « obéissant », lui qui, précisément, est devenu Seigneur à cause de son obéissance (cf. Ph 2,8- 11), et dont sa seigneurie est, pour ainsi dire, fondée sur l’obéissance. L’obéissance ici est moins soumission que ressemblance ; obéir à un tel Seigneur, c’est lui ressembler, car c’est bien par son obéissance jusqu’à la mort qu’il a obtenu le nom de Seigneur qui est au-dessus de tout nom (cf. Ph 2, 8-9).

Nous découvrons, par là, que l’obéissance, avant d’être une vertu, est un don, avant d’être une loi, est une grâce. La différence entre les deux, c’est que la loi ordonne de faire, tandis que la grâce donne de faire. L’obéissance est d’abord œuvre de Dieu dans le Christ, ensuite elle est donnée au croyant pour qu’il l’exprime, à son tour, dans sa vie par une fidèle imitation. En d’autres termes, nous n’avons pas seulement le devoir d’obéir, mais désormais nous avons aussi la grâce d’obéir!

L’obéissance chrétienne s’enracine donc, dans le baptême ; par le baptême tous les chrétiens sont « voués » à l’obéissance; en un certain sens, ils en ont fait eux aussi le « vœu ». La redécouverte de cette donnée commune à tous, fondée sur le baptême, répond à un besoin vital des laïcs dans l’Église. Le Concile Vatican II a énoncé le principe de l’« appel universel à la sainteté » du peuple de Dieu (LG, 40), et comme il n’y a pas de sainteté sans obéissance, affirmer que tous les baptisés sont appelés à la sainteté revient à dire que tous sont appelés à l’obéissance et qu’il y a également un appel universel à l’obéissance.

  1. L’obéissance comme « devoir »: l’imitation du Christ

Dans la première partie de la lettre aux Romains, saint Paul nous présente Jésus-Christ comme un « don » à accueillir par la foi, alors que dans la seconde partie – parénétique – il nous présente le Christ comme un « modèle » à imiter par la vie. Ces deux aspects du salut sont également présents à l’intérieur de chaque vertu ou fruits de l’Esprit. En toute vertu chrétienne, il y a un élément qui relève du mystère et un élément ascétique, une partie qui est confiée à la grâce et une partie qui est confiée à la liberté. Il nous faut maintenant considérer ce second aspect, c’est-à-dire notre imitation effective de l’obéissance du Christ. L’obéissance comme devoir.

Dès que l’on essaye de rechercher, dans le Nouveau Testament, en quoi consiste le devoir de l’obéissance, on fait une découverte surprenante : l’obéissance est vue presque toujours comme une obéissance à Dieu. Certes, il est question aussi de toutes les autres formes d’obéissance : aux parents, aux maîtres, aux supérieurs, aux autorités civiles, « à toute institution humaine » (1 P 2, 13), mais beaucoup moins souvent et de manière beaucoup moins solennelle. Le substantif même « obéissance » est toujours et uniquement utilisé pour indiquer l’obéissance à Dieu ou, de toute manière, à des instances de nature divine, excepté le seul passage de la lettre à Philémon (v.21) où ce terme indique l’obéissance à l’Apôtre. Saint Paul parle d’obéissance à la foi (Rm 1, 5 ; 16,26), d’obéissance à l’enseignement (Rm 6, 17), d’obéissance à l’Évangile (Rm 10, 16; 2 Th 1,8), d’obéissance à la vérité (Ga 5, 7), d’obéissance au Christ (2 Co 10, 5). Ce même langage se retrouve aussi ailleurs dans le Nouveau Testament (cf. At 6, 7; 1 P 1, 2. 22).

Mais pouvons-nous parler aujourd’hui d’obéissance à Dieu, après que la nouvelle et vivante volonté de Dieu, manifestée dans le Christ, a été comme codifiée dans toute une série de lois et de hiérarchies ? Est-il permis de penser qu’il existe encore, après tout cela, de « libres » volontés de Dieu à accueillir et à accomplir ? Oui, sans aucun doute! Si l’on pouvait codifier et objectiver de manière exhaustive et définitive la vivante volonté de Dieu en une série de lois, de normes et d’institutions, dans un « ordre » institué et défini une fois pour toutes, l’Église finirait par se pétrifier.

La redécouverte de l’importance de l’obéissance à Dieu est une conséquence naturelle de la redécouverte de la dimension pneumatique – à côté de celle hiérarchique – de l’Église et de la primauté, en elle, de la Parole de Dieu. L’obéissance à Dieu, en d’autres termes, n’est concevable que lorsqu’on affirme clairement – comme le fait le Concile Vatican II – que l’Esprit Saint “il introduit dans la vérité tout entière, il assure l’unité de la communauté et du ministère, il bâtit et la dirige grâce à la diversité des dons hiérarchiques et charismatiques, il l’orne de ses fruits. Par la vertu de l’Évangile, il fait la jeunesse de l’Église et la renouvelle sans cesse, l’acheminant à l’union parfaite avec son époux”(LG, 4).

Ce n’est que si l’on croit à une « Seigneurie » actuelle et ponctuelle du Ressuscité dans l’Église, si l’on est intimement convaincu qu’aujourd’hui encore – comme dit le psaume – « il parle le Seigneur, le Dieu des dieux, il ne se taira pas » (Ps 50,1), qu’alors, mais alors seulement, on sera en mesure de comprendre la nécessité et l’importance de l’obéissance à Dieu. Elle est une attention que l’on prête à Dieu qui parle, dans l’Église, par son Esprit, lequel éclaire les paroles de Jésus et de toute la Bible et leur confère autorité en faisant d’elles des canaux de la vivante volonté de Dieu pour nous.

Mais de même que, dans l’Église, institution et mystère ne sont pas opposés mais unis, ainsi devons-nous montrer à présent que l’obéissance à l’Esprit ne détourne pas de l’obéissance aux autorités visibles et institutionnelles, mais au contraire, qu’elle la renouvelle, la renforce et la vivifie, à tel point que l’obéissance aux hommes devient le critère pour juger de l’existence et de l’authenticité de cette obéissance à Dieu. C’est le même principe qui s’applique à la charité. Le premier commandement, c’est aimer Dieu, mais le critère pour le juger c’est l’amour du prochain : « Celui qui n’aime pas son frère qu’il voit, -écrit saint Jean- ne saurait aimer le Dieu qu’il ne voit pas » (1 Jn 4, 20). On doit dire la même chose de l’obéissance : si tu n’obéis pas aux supérieurs que tu vois, comment peux-tu dire que tu obéis à Dieu que tu ne vois pas ?

L’obéissance à Dieu se produit généralement de cette manière. Dieu te fait entrevoir sa volonté sur toi; il s’agit d’une « inspiration » qui, ordinairement, naît d’une parole de Dieu entendue ou lue dans la prière. Tu te sens « interpellé » par cette parole ou cette inspiration; tu sens qu’elle te « demande » quelque chose de nouveau et tu dis « oui ». Si c’est une décision qui aura des conséquences pratiques, tu ne peux pas agir uniquement sur la base de ton inspiration. Tu dois remettre ton appel entre les mains des supérieurs ou de ceux qui ont, de quelque manière, une autorité spirituelle sur toi, en croyant que si cela vient de Dieu, Dieu lui-même le fera reconnaître comme tel par ses représentants.

Mais que faire lorsqu’un conflit se profile entre les deux obéissances et que le supérieur humain te demande de faire une chose différente et opposée à celle qui, tu le crois, t’est commandée par Dieu? Il suffit de se demander ce que fit Jésus dans un tel cas ? Il accepta l’obéissance extérieure et se soumit aux hommes ; mais, ce faisant, loin de renier son obéissance au Père, il l’accomplit au contraire. C’était cela, précisément, que le Père voulait. Sans le savoir et sans le vouloir, -parfois en toute bonne foi, parfois non, – les hommes, comme il en fut jadis de Caïphe, Pilate et la foule, deviennent des instruments, afin que s’accomplisse la volonté de Dieu et non la leur.

Toutefois, même cette règle n’est pas absolue. Je ne parle pas ici du devoir positif de désobéir lorsque l’autorité –comme en certains régimes dictatoriaux – commande de faire quelque chose clairement immoral et criminel. En demeurant dans le domaine religieux la volonté de Dieu et sa liberté peuvent exiger de l’homme – ainsi pour Pierre, face à l’injonction du Sanhédrin – qu’il obéisse à Dieu, plutôt qu’aux hommes (cf. Ac 4, 19-20). Mais celui qui s’engage sur ce chemin doit accepter, comme tout vrai prophète de mourir à lui-même (et souvent aussi physiquement), avant de voir sa parole réalisée. Dans l’Église catholique, la vraie prophétie a toujours été accompagnée de l’obéissance au pape. Don Primo Mazzolari et don Lorenzo Milani en sont des exemples récents.

Obéir seulement quand ce que dit le supérieur correspond exactement à nos idées et à nos choix, n’est pas obéir à Dieu, mais à nous-mêmes; ce n’est pas faire la volonté de Dieu, mais sa propre volonté. Si, en cas d’avis divergents, au lieu de s’interroger, le supérieur, son discernement et sa compétence sont immédiatement remis en question, nous ne sommes plus obéissants mais objecteurs.

  1. Une obéissance ouverte toujours et à tous

L’obéissance à Dieu c’est l’obéissance qui est toujours possible. Il n’arrive que de temps en temps, trois ou quatre fois dans toute une vie, d’avoir à accomplir des actes d’obéissance aux ordres et aux autorités visibles; je parle, bien entendu, d’actes d’obéissance d’une certaine importance. Toutefois, obéir à Dieu, cela nous est demandé souvent. Plus on obéit, plus les ordres de Dieu se multiplient, car il sait que c’est le plus beau don qu’il puisse nous faire, celui-là même qu’il fit à Jésus son Fils bien-aimé. Lorsque Dieu trouve une âme décidée à obéir, il prend alors sa vie en main, comme on prend le timon d’un navire, ou comme on prend en main les rênes d’un attelage. Il devient pleinement, et non seulement en théorie, le « Seigneur », c’est-à-dire celui qui « régit », qui « gouverne », déterminant, pour ainsi dire, moment par moment, les gestes, les paroles de cette personne, sa manière d’employer le temps, tout.

J’ai dit qu’obéir à Dieu est une chose que l’on peut toujours faire. Je dois dire que c’est aussi une chose que nous pouvons tous faire, que nous soyons subalternes ou supérieurs. On a l’habitude de dire qu’il faut savoir obéir pour pouvoir commander. Il ne s’agit pas seulement d’une maxime de sagesse humaine ; une profonde raison théologique est à la base de cette affirmation. Cela signifie que la véritable source de l’autorité spirituelle réside plus dans l’obéissance que dans le titre ou la charge que quelqu’un reçoit. Concevoir l’autorité comme obéissance signifie ne pas se contenter de la seule autorité extérieure, mais chercher aussi l’autorité intérieure qui ne peut venir que du fait que Dieu est avec toi et appuie ta décision. Cela signifie s’approcher de ce type d’autorité qui émanait de la façon de faire du Christ et qui poussait les gens à s’émerveiller: “ Qu’est-ce que cela veut dire ? Voilà un enseignement nouveau, donné avec autorité!” (Mc 1, 27).

C’est en fait une autorité différente, c’est-à-dire un pouvoir réel et efficace, non pas un pouvoir purement nominal ou lié à la fonction, c’est un pouvoir intrinsèque et non pas extrinsèque. Lorsqu’un ordre est donné par un parent ou un supérieur qui s’efforce de vivre selon la volonté de Dieu, qui a prié auparavant et n’a aucun intérêt personnel à défendre, mais simplement le bien d’un frère ou de son enfant, l’autorité même de Dieu vient renforcer cet ordre ou cette décision. Si cela donne lieu à une contestation, Dieu dit à son représentant ce qu’il a dit un jour à Jérémie : « Voici que moi, aujourd’hui même, je t’ai établi comme ville fortifiée, un rempart de bronze (…) ils lutteront contre toi mais ne pourront rien contre toi, car je suis avec toi » (Jr 1, 18 ss.). Saint Ignace d’Antioche donnait ce sage conseil à l’un de ses disciples et confrères dans l’épiscopat, Saint Polycarpe : « Que rien ne se fasse sans ton consentement mais toi, ne fais rien sans le consentement de Dieu [1].

Cette voie de l’obéissance à Dieu n’a en soi, rien de mystique et d’extraordinaire. Elle est au contraire ouverte à tous les baptisés. Elle consiste à  » présenter les questions à Dieu »,” (cf. Ex 18, 19). Je peux décider seul de prendre une initiative, d’entreprendre ou non un voyage, un travail, de faire une visite, une dépense et, une fois la décision prise, prier Dieu pour que tout se passe bien. Mais si l’amour de l’obéissance en Dieu naît en moi, je procéderai de manière différente : je demanderai d’abord à Dieu, avec le moyen très simple de la prière dont nous disposons tous, si sa volonté est que je fasse ce voyage, ce travail, cette visite, cette dépense, puis je le ferai, ou non, mais il s’agira dans tous les cas d’un acte d’obéissance à Dieu, et non plus d’une initiative libre.

Il est clair que je n’entendrai normalement aucune voix au cours de ma brève prière, et que je ne recevrai aucune réponse explicite sur ce que je dois faire ou en tout cas, il n’est pas nécessaire que je la reçoive pour que ce que je fasse soit en obéissance. En faisant cela, en effet, j’ai soumis la question à Dieu, je me suis dépouillé de ma volonté, j’ai renoncé à décider seul et j’ai donné à Dieu une possibilité d’intervenir, s’il le souhaitait, dans ma vie. Indépendamment de ce que je déciderai alors de faire, en me basant sur les critères ordinaires de discernement, je ferai un acte d’obéissance à Dieu. C’est ainsi que je cède les rênes de ma vie à Dieu! La volonté de Dieu pénètre ainsi de plus en plus profondément dans le tissu d’une existence, en l’enrichissant et en faisant d’elle un « sacrifice vivant, saint et agréable à Dieu » (Rm 12, 1).

Nous terminons aujourd’hui encore avec les paroles d’un psaume qui nous permet de transformer en prière l’enseignement que nous a donné l’apôtre Un jour que le psalmiste était rempli de joie et de reconnaissance pour les bienfaits de son Dieu (“D’un grand espoir j’espérais le Seigneur : il s’est penché vers moi pour entendre mon cri […]; Il m’a tiré de l’horreur du gouffre…”), se trouvant dans un véritable état de grâce, le psalmiste se demande ce qu’il peut faire pour répondre à tant de bonté de la part de Dieu: offrir des holocaustes ? des victimes ? Aussitôt il comprend que ce n’est pas cela que Dieu attend de lui; c’est trop peu pour exprimer ce qu’il a dans le cœur. Et voici alors l’intuition et la révélation: ce que Dieu attend de lui, c’est une décision généreuse et solennelle, d’accomplir, désormais, tout ce que Dieu désire de lui, de lui obéir en tout. Alors il dit:

“ Voici, je viens.

Dans le livre, il est écrit pour moi,

que je fasse ta volonté.

Mon Dieu, voilà ce que j’aime :

ta loi me tient aux entrailles”.

En entrant dans le monde, Jésus a fait siennes ces paroles en disant: « Voici, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté » (He 10, 5 s.). Maintenant c’est notre tour. Toute notre vie, jour après jour, peut être vécue à la lumière de ces paroles : « Voici, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté! » Le matin, au commencement d’une nouvelle journée, puis, en allant à un rendez-vous, à une rencontre, en commençant un nouveau travail : « Voici, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté! »

Nous, nous ne savons pas ce que cette journée, cette rencontre, ce travail nous réserveront; nous ne savons avec certitude qu’une seule chose : c’est que nous voulons accomplir là la volonté de Dieu. Nous ne savons pas ce que l’avenir réservera à chacun d’entre nous ; mais il est bon de s’acheminer vers lui avec sur les lèvres ces paroles : « Voici, je viens pour faire, ô Dieu, ta volonté! »

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Traduit en Français par les Frères Mineurs Capucins de Lourdes

[1] S. Ignace d’Antioche, Lettre à Polycarpe 4, 1.

 

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