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Vilnius, monument aux victimes de l'Occupation, place Lukiškės © Laima Penek

Vilnius, monument aux victimes de l'Occupation, place Lukiškės © Laima Penek

Lituanie: «J’étais atterré: cela m’a fait réfléchir à la cruauté»

Déclaration du pape François dans l’avion qui le ramenait des Pays baltes à Rome (5/5)

« J’étais atterré: cela m’a fait réfléchir à la cruauté » : dans l’avion qui le ramenait de Tallinn à Rome, le pape François a évoqué le martyre de la Lituanie sous les différentes dictatures et les souffrances des Pays baltes.

Le pape évoque le massacre des juifs sous le nazisme et les tortures soviétiques dans ce passage qu’il a spontanément ajouté à sa rencontre avec la messe internationale à bord de l’avion d’Air Baltic.

Le martyre de la Lituanie a été décrit par exemple par Vladas Terlackas dans « Pages tragiques de l’histoire de la Lituanie (1940-1953) » (ISBN 978-609-408-898-8). Le frère de l’auteur a été déporté au goulag. Vladas Terlackas a été membre du Conseil suprême du parlement restauré de la République de Lituanie de 1990 à 1992 et signataire de l’Acte de rétablissement de l’Indépendance de la Lituanie du 11 mars 1990. Il est professeur, docteur en Sciences sociales.

AB

Déclaration pape François

Très bien. J’aimerais vous parler de quelques points du voyage que j’ai vécus avec une force particulière.

Le fait de votre histoire, l’histoire des pays baltes : une histoire d’invasions, de dictatures, de crimes, de déportations… Quand j’ai visité le musée, à Vilnius : « musée » est un mot qui nous fait penser au Louvre… Non. Ce musée est une prison, une prison où des prisonniers, pour des raisons politiques ou religieuses, ont été emmenés. Et j’ai vu des cellules de la taille de ce siège, où on ne pouvait se tenir que debout, des cellules de torture. J’ai vu des lieux de torture où, dans le froid qu’il fait en Lituanie, on amenait les prisonniers nus et jetait de l’eau sur eux, et où on les faisait rester des heures et des heures pour briser leur résistance. Et puis je suis entré dans la salle, la grande salle d’exécution. On y emmenait les prisonniers avec la force et les tuait d’un coup à la nuque ; puis on les sortait sur un tapis roulant et les chargeait sur un camion qui les jetait dans la forêt. On en tuait une quarantaine par jour. A la fin, il y a eu environ quinze mille personnes qui ont été tuées là-bas. Cela fait partie de l’histoire de la Lituanie, mais aussi d’autres pays.

Ce que j’ai vu était en Lituanie. Puis je suis allé au Grand Ghetto, où des milliers de Juifs ont été tués. Puis, dans l’après-midi, je me suis rendu au Monument à la mémoire des condamnés, tués, torturés et déportés. Ce jour-là – je vous le dis franchement – j’étais atterré: cela m’a fait réfléchir à la cruauté. Mais je vous le dis, d’après les informations dont nous disposons aujourd’hui, la cruauté n’est pas terminée. On trouve la même cruauté dans de nombreux lieux de détention, aujourd’hui, dans de nombreuses prisons ; la surpopulation d’une prison est un autre système de torture, un mode de vie sans dignité. Une prison, aujourd’hui, qui n’envisage pas de donner au détenu une perspective d’espoir, est déjà une torture. Puis nous avons vu, à la télévision, la cruauté des terroristes de l’’Isis : ce pilote jordanien brûlé vif, ces chrétiens coptes massacrés sur la plage de Libye, et bien d’autres. Aujourd’hui, la cruauté n’est pas terminée. Il y en a dans le monde entier. Et, vous qui êtes journalistes, je voudrais vous transmettre ce message : c’est un scandale, un grave scandale de notre culture et de notre société.

Une autre chose que j’ai vue dans ces trois pays, c’est la haine[de l’ancien régime] de la religion, quelle qu’elle soit. La haine. J’ai vu un évêque jésuite, en Lituanie ou en Lettonie, je ne me souviens pas bien, qui a été déporté en Sibérie, dix ans, puis dans un autre camp de concentration… Maintenant il est vieux, souriant… tant d’hommes et femmes, pour avoir défendu leur foi, qui était leur identité, ont été torturés et déportés en Sibérie, et ne sont pas revenus ; ou ils ont été tués. La foi de ces trois pays est grande, c’est une foi qui découle précisément du martyre, et c’est quelque chose que vous avez peut-être vu, en parlant avec les gens, comme vous faites, vous les journalistes, pour avoir des nouvelles sur le pays.

De plus, cette importante expérience de foi a produit un phénomène singulier dans ces pays : une vie œcuménique comme il n’y en a pas ailleurs, si généralisée. Il y a un véritable œcuménisme : œcuménisme entre luthériens, baptistes, anglicans et aussi orthodoxes. Dans la cathédrale hier, à la rencontre œcuménique en Lettonie, à Riga, nous l’avons vu : une grande chose ; des frères, des voisins, ensemble dans une église…, des voisins. L’œcuménisme a pris racine ici.

Et il y a un autre phénomène dans ces pays qu’il est important d’étudier, et peut-être pouvez-vous faire beaucoup dans votre profession, en l’étudiant : le phénomène de la transmission de la culture, de l’identité et de la foi. Habituellement, la transmission passait par les grands-parents. Pourquoi ? Parce que les pères travaillaient, le papa et la maman devaient travailler, et devaient être encadrés dans le parti – sous le régime soviétique comme le régime nazi – mais aussi éduqués à l’athéisme. Les grands-parents ont su transmettre la foi et la culture. À une époque où l’usage de la langue lituanienne était interdite en Lituanie, avait été retirée des écoles, lorsqu’ils allaient au service religieux – protestants ou catholiques – ils prenaient des livres de prières pour voir s’ils étaient en lituanien, en russe ou en allemand. Et beaucoup – toute une génération, à l’époque – ont appris leur langue maternelle avec leurs grands-parents : ce sont les grands-parents qui leur apprenaient à écrire et à lire leur langue maternelle. Cela fait réfléchir, et ce serait bien de voir des articles, des reportages télévisés sur la transmission de la culture, de la langue, de l’art, de la foi dans les moments de dictature et de persécution. On ne pouvait penser à un autre moyen, parce que tous les médias, peu nombreux à l’époque – la radio – étaient pris par l’Etat. Quand un gouvernement devient, veut devenir dictatorial, la première chose qu’il fait, c’est prendre le contrôle des médias.

Voilà les choses que je voulais souligner.

 

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