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Le pape émérite Benoît XVI et le pape François 28/06/2016 © L'Osservatore Romano

Le pape émérite Benoît XVI et le pape François 28/06/2016 © L'Osservatore Romano

Les 90 ans du pape Benoît XVI en dix images, par le P. Federico Lombardi (2/2)

« Une théologie nourrie de foi et profondément imprégnée de spiritualité »

L’héritage de Benoît XVI en tant que théologien et pape est celui « d’une foi vécue personnellement, mais dans l’Église, avec et en solidarité avec l’Église, au service de la vérité qui dernièrement est Dieu lui-même », estime le p. Federico Lombardi.

Le directeur de la salle de presse du Saint-Siège de 2006 à 2016 et, depuis le 1er août, président de la Fondation vaticane Joseph Ratzinger-Benoît XVI a analysé pour la revue espagnole « Vida Nueva » l’héritage du pape émérite (qui aura 90 ans le 16 avril 2017) en tant que théologien, cardinal et évêque de Rome à travers 10 moments qui ont marqué sa vie et celle de l’Église. Dans la deuxième partie de ses réflexions, il a évoqué sa contribution théologique et son renoncement historique pour lequel « tous ses successeurs lui seront reconnaissants ».

« Une théologie nourrie de foi et profondément imprégnée de spiritualité: voilà quel est selon moi son principal héritage comme théologien, a affirmé le père Lombardi. Son service comme pape est le prolongement de cela. Rappeler à l’Église la primauté de Dieu et de la foi. Une foi vécue naturellement dans ce monde et en ce temps, capable de rester en rapport avec l’expérience et avec la culture contemporaine. »

La décision du renoncement du pape Benoît a été « animée » par « l’esprit de responsabilité devant Dieu et l’Église » et « l’esprit de foi avec lequel il confiait à l’esprit du Seigneur l’accompagnement de l’Église », a souligné le père Lombardi. « Car l’Église appartient en effet au Seigneur et non au pape, a-t-il ajouté, il aurait donc poursuivi avec confiance et sérénité son chemin. »

Voici notre traduction de la deuxième partie des réflexions du père Federico Lombardi. 

MD

Réflexions du père Federico Lombardi :

  1. La trahison de Vatileaks

Comment le pape émérite a-t-il vécu cette période ? Et vous en tant que directeur de la Salle de presse ce moment fut-il le plus difficile ?

La diffusion de documents confidentiels n’est pas un procédé nouveau, propre au Vatican. Cette méthode est plutôt répandue dans le monde, pour influer sur l’opinion publique selon les intérêts, ou pour influer sur quelque événement en cours, pour lutter ou pour discréditer quelqu’un. Il n’est pas difficile de trouver des journalistes ou des voies pour faire ces opérations. Cela peut arriver, hélas, comme nous le savons, aussi au Vatican.  Surtout en situation ou période de tensions, comme ce fut le cas pour « Vatileaks », survenu dans un contexte de discussions autour de questions de nature  administrative, nouvelles et techniquement complexes. L’aspect particulièrement douloureux pour le pape Benoît c’est que la source principale de la fuite des documents était très proche de lui, venait d’une personne avec qui il était proche et entretenait des liens de confiance. Pour lui, a-t-il dit, comment cela a pu arriver reste un mystère. Il est vrai que le cœur de l’homme est souvent mystérieux. Le pape a voulu que la « justice humaine » du Tribunal du Vatican suive son cours et prononce une juste condamnation envers le majordome pour ce qu’il avait fait; mais il a voulu ensuite tirer un trait sur cette affaire par un geste de grâce et de miséricorde, en le rencontrant personnellement, comme nous nous en souvenons. Pape Benoît a clairement  dit que son renoncement ne doit pas être  vu comme une conséquence de ces événements, mais à la lumière d’une réflexion devant Dieu pour déterminer s’il avait encore suffisamment de forces ou pas pour porter le poids de telles responsabilités comme celle de gouverner l’Église universelle. Il avait déjà parlé explicitement de cela, à une période sans trouble, bien avant l’affaire Vatileaks, par exemple dans son livre Lumière du monde. Si on réfléchit à ce que comportent les engagements de voyages, ou ne serait-ce que les  grandes célébrations publiques présidées par le pape, les assemblées synodales ou autres réunions prolongées, la série continue d’audiences importantes avec des personnalités ecclésiastiques ou politiques, la nécessité de prendre des décisions importantes les unes après les autres et d’en discuter, et au fait que pape Benoît XVI avait déjà plus de 85 ans, on n’a certes pas besoin de Vatileaks ou de mystérieux complots pour comprendre qu’il a pris cette décision hautement responsable en toute liberté pour le bien de l’Eglise. Il suffit d’observer qu’il avait déjà commencé depuis longtemps à avoir recours à la petite estrade mobile pour parcourir la nef de Saint-Pierre (comme faisait Jean Paul II les dernières années). Comment aurait-il pu présider les fonctions de la Semaine sainte qui tombait un peu plus d’un mois après son renoncement ? Comment aurait-il gouverné l’Église – encore des années peut-être ! – dans une période difficile avec des forces de toute évidence en déclin ? La réponse pour une personne lucide et humble comme Benoît était presqu’évidente. Pour moi elle est évidente et je pense toujours que tous ses successeurs lui seront reconnaissants d’avoir « ouvert » cette possibilité. En ce qui me concerne, l’époque de la grande fuite de documents fut très difficile pour moi aussi, et très désagréable, comme pour tout le monde. J’ai toujours cherché à faire ce que demandait mon service, informer et faire une évaluation objective des situations, en toute bonne conscience mais sans angoisse. Je dois dire que l’affaire des abus sexuels, dans laquelle je me suis senti très impliqué, en harmonie avec le pape Benoît, essayant d’interpréter et de faire comprendre sa ligne et son comportement, a été et reste pour moi la plus douloureuse de toutes les affaires auxquelles j’ai été confronté.

  1. Trois encycliques en huit ans

Benoît XVI a écrit trois encycliques. Quelle contribution chacune d’entre elles, selon vous, représente pour les catholiques et pour le monde en général?

Deus Caritas est est probablement la plus « personnelle » des trois encycliques, surtout la première partie, qui est merveilleuse et me paraît précieuse pour faire comprendre les liens profonds et mutuels qui existent entre l’amour de Dieu et l’amour humain, et entre l’homme et la femme. L’amour miséricordieux de Dieu est un des grands thèmes de Jean Paul II et de François: de toute évidence ça l’était aussi pour Benoît, et comment pouvait-il en être autrement,  cet amour étant le cœur de l’annonce chrétienne ? Spe salvi saisit en profondeur le besoin d’espérance qui est très répandu, mais a du mal à venir à la lumière et à toucher la conscience commune; l’encyclique affronte sincèrement le problème du mal dans le monde comme un défi pour notre foi, et repropose clairement la question de la vie éternelle, de l’espérance au-delà de la mort, dont Josef Ratzinger a d’ailleurs toujours parlé tout au long de sa vie, avant même son pontificat, et dont on peine aujourd’hui à parler: pourtant il est juste d’en parler, car nous devons tous mourir. Caritas in veritate est une grande encyclique qui s’inscrit dans la ligne du magistère social de l’Eglise et dont on a senti la nécessité dans le contexte de la grande crise économique des récentes années, de la mondialisation et d’une crise écologique émergente. Elle est un trait d’union très important entre les encycliques sociales de Jean Paul II et l’encyclique Laudato si’ de François, dont elle anticipe et prépare tant d’aspects.

  1. Un renoncement historique

Auriez-vous imaginé de vivre un tel moment ?

Le renoncement de Benoît Benedetto XVI est historique. Inutile de le souligner encore. J’ai essayé de vivre ces journées en harmonie avec lui et d’être un intermédiaire pour les journalistes et le public  de l’esprit de responsabilité devant Dieu et l’Eglise  qui avait animé le pape en prenant cette décision, et de l’esprit de foi avec lequel il confiait à l’esprit du Seigneur l’accompagnement de l’Eglise. Car l’Eglise appartient en effet au Seigneur et non au pape, il aurait donc poursuivi avec confiance et sérénité son chemin. Naturellement la situation était nouvelle, je devais donc accompagner les journalistes et le public sur un chemin où chercher progressivement les réponses opportunes aux nouvelles questions de toutes sortes qui se posaient jour après jour: questions sur les motivations du pape, sur comment vivre spirituellement la situation, sur les normes canoniques ou d’une autre nature à observer, sur la préparation au siège vacant et au conclave, d’un point de vue également organisationnel ou logistique … jusqu’au nom qu’il aurait fallu lui donner et comment se serait habillé celui qui avait été pape (l’appellation «  Pape émérite » n’existait pas encore et fut justement une des réponses à l’époque …), ou sur la composition chimique de la fumée blanche ou noire qui devait sortir de la petite cheminée de la Sixtine. Ce furent des journées intenses, au cours desquelles je consultais constamment un grand nombre de sources différentes, du substitut  de la secrétairerie d’Etat au secrétaire du pape, de la gendarmerie aux services techniques du gouvernorat, au Maître des cérémonies, etc… de manière à arriver préparé au rendez-vous quotidien avec les journalistes, qui était diffusé de plus en plus largement sur les médias du monde. Bref, nous marchions ensemble, avec l’Eglise et avec un public très vaste, accompagnant les dernières journées émouvantes du pontificat de Benoît et arrivant jusqu’à l’élection de François et début du nouveau pontificat. La foi et la spiritualité de Benoît nous aidèrent vraiment à sentir que nous vivions un passage historique, tenus par la main du Seigneur. Naturellement je n’avais jamais imaginé de vivre un tel moment. Mais chaque jour est un nouveau jour et peut présenter des surprises. Si on a la foi il n’y a pas de raison d’avoir peur.

  1. Deux papes dans la ville éternelle

Comment avez-vous vécu cette cohabitation entre le pape François et le pape émérite Benoît ? Allez-vous quelquefois chez le pape émérite ?

La cohabitation entre le pape François et le pape émérite Benoît correspond bien à ce que je pouvais imaginer. J’étais absolument sûr que Benoît, dans sa discrétion, n’aurait donné aucun problème à son successeur et que François aurait sentie sa présence privée comme une richesse, comme une ressource spirituelle pour l’Eglise, et plus spécifiquement pour son ministère. Ce que je ne pouvais connaître avant c’est la  délicatesse des gestes d’attention de François pour son prédécesseur, ou la beauté des images de leurs rencontres: les étreintes cordiales et les moments de recueillement l’un à côté de l’autre devant le Seigneur. Je me réjouis aussi vraiment de voir cette affection avec laquelle un très grand nombre de personnes suit cette dernière étape de la vie de Benoît XVI, se sent uni à lui spirituellement, l’admire et apprécie l’amour sincère qui unit François et Benoît. Tout cela est très beau ! J’ai quelque fois l’occasion de voir le pape émérite, de parler avec lui. On s’assoit dans un fauteuil à côté de lui, on parle de tout normalement: l’échange est très naturel et agréable, car son esprit et sa mémoire sont extrêmement lucides, et il ne manque également pas de finesse et d’humour, et je suis impressionné par l’attention qu’il porte à son  interlocuteur, impression que j’avais toujours eue par le passé. Il est préférable de ne pas rester trop longtemps car il s’implique vraiment et peut donc se fatiguer. Ce sont pour moi de très belles expériences, car je l’admire mais je l’aime aussi vraiment beaucoup. Mais j’essaie aussi d’être discret. Je sais qu’à son âge même les rencontres qu’on apprécie peuvent devenir fatigantes et tant d’autres personnes désirent le voir. Mr Gänswein est un guide parfait pour savoir comment il est opportun de se régler et quand il est juste de demander une rencontre.

  1. Un héritage vivant

Quelle est d’après vous la meilleure contribution de Joseph Ratzinger comme théologien ? Et comme pape ?

L’œuvre de Joseph Ratzinger théologien est très vaste, j’aurais du mal à la résumer en quelques mots. On peut peut-être insister sur sa façon d’être théologien. La réflexion sérieuse, sincère et rigoureuse dans la foi et sur la foi, sans éviter, je dirais même en cherchant à intercepter les questions les plus cruciales des personnes et de la culture de notre temps. Et il s’agit d’une foi vécue personnellement mais dans l’Eglise, avec et en solidarité avec l’Eglise, au service de la vérité qui dernièrement est Dieu lui-même: « Cooperatores Veritatis – Coopérateurs de la Vérité » est la devise que lui-même a choisi quand il a été nommé archevêque de Munich, mais qui traduit naturellement aussi son identité avant même ce service. Son témoignage de ce qu’est le service du théologien croyant, une théologie nourrie de foi et profondément imprégnée de spiritualité: voilà quel est selon moi son principal héritage comme théologien. Son service comme pape est le prolongement de cela. Rappeler à l’Eglise la primauté de Dieu et de la foi. Une foi vécue naturellement dans ce monde et en ce temps, capable de rester en rapport avec l’expérience et avec la culture contemporaine. Je pense que on engagement à écrire et compléter sa grande œuvre sur Jésus de Nazareth, pendant son pontificat et avant son renoncement, est un message pour nous. Il montre que les relations vivantes avec la personne du Christ étaient le centre et l’âme de sa vie, dans toutes ses étapes, même lorsqu’il était pape et maintenant dans la dernière phase. Les historiens diront tant de choses et feront tant de commentaires et interprétations sur ce pontificat, mais il me semble qu’à la fin, si l’on veut comprendre l’intention et le sens de ce pontificat, de toute sa vie il faut arriver ici.

Traduction de Zenit, Océane Le Gall

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