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Mgr Ivan Jurkovic © RV

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ONU: le risque de surendettement des pays en développement, par Mgr Jurkovic

Intervention du Saint-Siège à la Conférence des Nations Unies sur le commerce et le développement

« À l’heure actuelle, 40% des pays en développement à faible revenu sont considérés comme présentant un risque élevé de surendettement », soit « deux fois plus qu’il y a cinq ans », alerte Mgr Jurkovič. Il pointe du doigt « l’influence croissante des marchés financiers sur le bien-être matériel de la plupart des êtres humains » qu’il désigne comme un « obstacle majeur au progrès, à la réforme et à la promotion du développement humain intégral ».

Mgr Ivan Jurkovič, observateur permanent du Saint-Siège auprès de l’Organisation des Nations Unies et d’autres organisations internationales à Genève, est intervenu à la CNUCED, au Groupe intergouvernemental d’experts sur le financement du développement, le 7 novembre 2018.

Le porte-parole du Saint-Siège a en outre souligné qu’ « aucun domaine de l’action humaine ne peut légitimement prétendre être en dehors des principes éthiques basés sur la liberté, la vérité, la justice et la solidarité, qui remettent au cœur de la gouvernance économique mondiale la promotion du développement intégral de chaque personne, de chaque communauté humaine et de toutes les personnes ».

Voici notre traduction de la déclaration de Mgr Jurkovič.

HG

Déclaration de Mgr Ivan Jurkovič

Monsieur le Président,

L’une des plus grandes vulnérabilités auxquelles sont actuellement confrontés les pays en développement est le « nouveau piège de la dette ». On estime que le stock total de la dette extérieure des pays en développement a augmenté de 8,5% par an au cours de la dernière décennie, pour atteindre 7,64 milliards de dollars US en 2017. La même année, les pays en développement ont dépensé en moyenne près de 14% de leurs recettes, fruit des exportations sur le service de leur dette extérieure. À l’heure actuelle, 40% des pays en développement à faible revenu, dont la viabilité de la dette extérieure est régulièrement évaluée par le FMI, sont considérés comme présentant un risque élevé de surendettement.

C’est deux fois plus qu’il y a cinq ans et la plupart des pays classés dans la catégorie « à risque élevé de surendettement » se trouvent en Afrique subsaharienne. Ce fardeau insoutenable du service de la dette met en péril les principales réalisations des principales initiatives d’allégement de la dette des années 2000. Les économies émergentes à différents stades de leur développement sont touchées de la même manière : les stocks de la dette extérieure des petits États insulaires en développement (PEID) ont plus que doublé depuis la crise financière mondiale, et certains d’entre eux sont confrontés à des ratios insoutenables dette / PIB bien supérieurs à 100 pour cent.

  1. Sur les causes de la nouvelle vulnérabilité de la dette dans les pays en développement

Alors que les États sont invités « à se protéger avec une gestion appropriée du système public au moyen de réformes structurelles judicieuses, d’une répartition judicieuse des dépenses et d’un investissement prudent » afin d’éviter un endettement insoutenable ainsi que « des pertes économiques créées par des personnes privées et déchargées sur les épaules du système public » (1), les initiatives internationales et les efforts visant à réaliser « des réductions raisonnables et concourantes de la dette publique » dans les économies en développement semblent indispensables.

La crise imminente de la dette des pays en développement, à laquelle cette deuxième session de l’IGE FfD envisage de s’attaquer, est un résultat inhérent au « mal » principal de notre économie mondiale actuelle. Le Saint-Siège a déjà souligné, lors du dernier Conseil du commerce et du développement en juin, que le système actuel ne respecte pas « sa “vraie” nature [qui] consiste à favoriser l’utilisation des ressources économisées là où elles peuvent promouvoir l’économie réelle, le bien-être et le développement de l’homme tout entier et de tous les hommes ». (2)

La crise financière mondiale de 2008 a très clairement montré que la multiplication des « innovations financières » favorise des pratiques obscures dissociées de l’activité économique sous-jacente réelle et que les marchés privés dominés par de telles pratiques n’évaluent pas le risque systémique de manière adéquate. Les chances de réforme ont toutefois été manquées en 2008 et, dix ans après la crise financière mondiale, « l’influence croissante des marchés financiers sur le bien-être matériel de la plupart des êtres humains » reste un obstacle majeur au progrès, à la réforme et à la promotion du  développement humain intégral. (3)

  1. Réponses politiques à la crise de la dette en évolution des pays en développement

En réponse, le Saint-Siège a souligné la nécessité de s’éloigner de la croyance trompeuse selon laquelle les débats sur les questions économiques et financières sont par nature techniques et sans valeur. Au lieu de cela, aucun domaine de l’action humaine ne peut légitimement prétendre être en dehors des principes éthiques basés sur la liberté, la vérité, la justice et la solidarité, qui remettent au cœur de la gouvernance économique mondiale la promotion du développement intégral de chaque personne, de chaque communauté humaine et de toutes les personnes.

Cela signifie que nous « reconnaissons la validité des stratégies économiques qui visent avant tout à promouvoir l’égalité globale de la vie, qui, avant l’expansion aveugle des profits, ouvre la voie au bien-être intégral de la personne entière et de chaque personne. Aucun profit n’est en réalité légitime s’il n’atteint pas l’objectif de la promotion intégrale de la personne humaine, de la destination universelle des biens et  de l’option préférentielle pour les pauvres » (4).

Un corollaire important est la nécessité de maîtriser les pratiques économico-financières qui aggravent les inégalités enracinées et accordent la primauté aux intentions spéculatives d’investisseurs privés. « Ce qui est moralement inacceptable, ce n’est pas simplement de faire du profit, mais de se prévaloir d’une inégalité pour son propre avantage, afin de créer d’énormes profits dommageables pour les autres ; ou d’exploiter sa position dominante afin de profiter injustement du désavantage des autres, ou de s’enrichir en nuisant et en perturbant le bien commun collectif » (5).

En conclusion, Monsieur le Président

Le rôle de la CNUCED consistant à aider les pays en développement à atteindre un tel niveau de soutenabilité de la dette à long terme revêt une grande importance et restera indispensable dans un avenir proche. La délégation du Saint-Siège appelle la CNUCED et la communauté internationale à prendre au sérieux leur responsabilité de promouvoir un environnement économique international propice au développement, dans lequel les pays en développement puissent utiliser leur dette extérieure de manière productive pour protéger le bien-être de leurs citoyens. Un environnement qui réduise donc ces pratiques économico-financières qui « constituent des exemples d’immoralité immédiate, c’est-à-dire des occasions générant facilement le type d’abus et de tromperie pouvant causer des dommages à des contreparties moins favorisées » et « où l’égoïsme et l’abus de pouvoir ont un potentiel énorme de nuire à la communauté » (OPQ, para 14). Comme l’a déclaré le pape François : « Il est important que l’éthique joue à nouveau le rôle qui lui revient dans le monde financier et que les marchés servent les intérêts des peuples et le bien commun de l’humanité » (6). La délégation du Saint-Siège se réjouit de cette session et espère que les résultats de cette semaine aideront à atténuer la vulnérabilité de la dette dans les pays en développement.

Merci Monsieur le Président.

1 Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel, §32.

2 Pape Paul VI, Lettre encyclique Populorum Progressio, par. 14; Conseil pontifical «Justice et paix» (2009). Un nouveau pacte financier international. Note sur le financement et le développement en vue de la conférence organisée par l’Assemblée générale des Nations Unies à Doha, 18 novembre 2008, Cité du Vatican, p. 9.

3 Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel, §1.

4 Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel, §10.

5 Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects du système économique et financier actuel, §17.

6 Discours du pape François devant les participants à la conférence sur l’impact des investissements pour les pauvres, Rome,16 juin 2014. Disponible à l’adresse:

https://w2.vatican.va/content/francesco/fr/speeches/2014/june/documents/papafrancesco_20140616_convegno-justpeace.html

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

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