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Le pape auprès d'une personne malade © Vatican Media

Le pape auprès d'une personne malade © Vatican Media

Journée mondiale des malades : « partir du Christ », par le card. Turkson

Les personnes qui souffrent, « véritables ressources d’humanité »

Si l’Église a toujours témoigné d’une « attention et d’une sollicitude particulières » à l’égard des malades et des personnes souffrantes, affirme le card. Turkson, elle s’interroge aussi sur la manière dont « l’action miséricordieuse du Christ à l’égard des malades et des personnes souffrantes, peut être plus fidèlement rendue présente ». La pensée du pape François sur les malades, explique le cardinal, part en effet du Christ, « suivant ainsi la vision et l’enseignement des Pères de l’Église basé sur le message de Matthieu 25 sur le jugement dernier »

Le cardinal Peter K.A. Turkson, préfet du dicastère pour le service du développement humain intégral, est intervenu au Séminaire pour la XXVII Journée mondiale des malades 2019, le 9 février à Kolkata (Calcutta, Inde), sur le thème : « La théologie de l’accompagnement du pape François et l’appel à prendre soin des malades et des personnes souffrantes ». Pour le pape, indique le cardinal, l’accompagnement « doit transmettre la certitude que toute personne peut faire l’expérience que Dieu partage sa douleur ».

Le pape François parle d’un « charisme de la souffrance » : « Les personnes fragiles et souffrantes ont un témoignage à donner, un rôle apostolique à jouer », explique encore le préfet du dicastère ; elles sont « un don pour l’Église » et « de véritables ressources d’humanité ». C’est pourquoi il invite à « apprécier et valoriser leur présence » pour leur permettre d’être des « sujets actifs » de l’action apostolique de l’Église. Enfin, mettant en garde contre la « fausse compassion » prônée par la « pensée dominante », le cardinal ghanéen rappelle les paroles du pape : « la fidélité à l’Évangile de la vie et le respect de la vie comme don de Dieu exigent parfois des choix courageux qui vont à l’encontre du courant ».

Voici notre traduction du discours du cardinal Turkson.

HG

Discours du cardinal Peter K.A. Turkson

Éminences,

Excellences,

Révérends pères, sœurs et frères,

Chers médecins, infirmiers et bénévoles catholiques

Vous tous, membres de l’Association catholique indienne pour la Santé et des diverses associations de professionnels catholiques des soins de santé,

Mesdames et Messieurs,

Depuis ses débuts, l’Église a toujours témoigné, par le travail de ses membres et de ses institutions, d’une attention et d’une sollicitude particulières à l’égard des malades et des personnes souffrantes, en défendant l’inviolable dignité humaine de ces personnes y compris pendant ces moments particuliers de l’existence humaine.

Dans la parabole du Bon Samaritain, qui a été un modèle et une image forte pour les institutions de soins de l’Église, le message le plus spécifique concerne non seulement le devoir de prendre soin de ceux qui sont blessés, dans ce cas précis un « homme à moitié mort », mais aussi l’obligation d’apporter cette sollicitude spécifique du commandement de l’amour envers son prochain.

Ces soins et cette sollicitude trouvent leur motivation fondamentale dans la mission « guérissez les malades » qui a été confiée par le Christ à son Église. Cette mission spécifique, qui se base sur l’enseignement et l’action du Seigneur Jésus, confère à l’Église la tâche de prendre soin des personnes malades, souffrantes, pauvres et nécessiteuses et de les guérir.

À côté de cette attention, nous devons mettre la proclamation du Royaume, parce qu’à la lumière du Christ la souffrance humaine acquiert une nouvelle signification. Il ne s’agit pas de minimiser ce que représente la douleur dans une vie humaine, ni de nier son aspect psychologique et spirituel, ni non plus de contredire l’obligation de soulager la douleur et de prévenir et empêcher les causes de toute maladie et de toute souffrance, mais d’affirmer que dans le Christ, la douleur et la souffrance sont une réalité qui, en dernière analyse, ouvrent à une autre forme de vie. Tout en cheminant dans l’histoire, les chrétiens n’ignorent pas le mal et la douleur mais ils savent qu’en elles, Dieu, par l’incarnation de son Fils, a placé une semence d’éternité et de salut.

La parabole du Bon Samaritain dans l’Évangile de Luc (10,25-37), qui a déjà été citée, offre un résumé des enseignement et de l’action du Christ sur ce que signifie prendre soin des malades et des personnes souffrantes, en tant qu’Église. C’est la raison pour laquelle il n’est pas surprenant que certains Pères de l’Église aient souligné que le premier grand « Bon Samaritain » est le Christ lui-même. Il fut le premier, en tant que Fils de Dieu qui a pris sur lui notre humanité (comme ils le disaient dans leur langage), pour descendre de sa « montagne » et s’approcher de l’homme blessé par le péché ; il a pris soin de lui et l’a emmené à l’ « auberge » (l’Église) où il a laissé ce qui était nécessaire à son salut complet (la Parole de Dieu, les sacrements de la foi et la proximité des pasteurs et de la communauté). L’attitude du Samaritain était décrite comme une attitude de compassion (« il le vit et fut saisi de compassion ») et d’accompagnement pratique : « il s’approcha », « il pansa ses blessures en y versant de l’huile et du vin », « il le chargea sur sa propre monture », « le conduisit dans une auberge » et « prit soin de lui ».

Devant le comportement miséricordieux du Christ, l’Église a toujours été appelée, et elle s’interroge encore aujourd’hui sur la manière dont, dans les situations actuelles, l’action miséricordieuse du Christ à l’égard des malades et des personnes souffrantes, peut être plus fidèlement rendue présente.

S’il y a une personne aujourd’hui qui, par sa parole et son exemple, exhorte fortement les chrétiens à tendre la main à nos frères et sœurs pauvres, malades, souffrants et nécessiteux, et à ceux des périphéries de la société, c’est bien le pape François. Il n’est pas surprenant que, dans son Message pour la 27èmeJournée mondiale des malades, il invite les croyants à promouvoir une culture de la générosité, faisant observer que la joie de « donner généreusement est un baromètre de la santé du chrétien ». « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10,8).

J’aimerais réfléchir brièvement avec vous sur l’enseignement du pape François sur cette ouverture à ceux qui sont dans le besoin, ce que nous avons appelé sa « Théologie de l’accompagnement et son appel à prendre soin des malades et des personnes souffrantes ». Nous le faisons afin de répondre à la question : « Comment pouvons-nous rendre effectivement présente dans les situations actuelles l’action miséricordieuse du Christ envers les malades et les personnes souffrantes ? »

  1. Voir le Christ dans le visage des malades et des personnes souffrantes

Une première réponse du pape François à cette question se trouve dans l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, lorsqu’il exprime toute sa souffrance devant une sous-culture « du rejet et du rebut », devant l’indifférence envers ceux qui, très nombreux, souffrent parce qu’ils sont malades, pauvres et abandonnés, et devant les très nombreuses formes de souffrances causées par un mauvais usage de la liberté humaine.

Inspiré par l’enseignement de l’Évangile (Mt 25,31-46), l’enseignement traditionnel de l’Église a toujours pensé au visage du Christ – qui était blessé, souillé de sang et défiguré – présent dans les pauvres et le pape François reprend cette pensée sur le visage du Christ, l’identifiant au visage blessé et défiguré de l’humanité souffrante.

La pensée du pape sur les malades part donc du Christ, suivant ainsi la vision et l’enseignement des Pères de l’Église basé sur le message de Matthieu 25 sur le jugement dernier.

Il y a une autre image forte que le pape François a offerte pour exprimer cette présence silencieuse du Christ dans les personnes souffrantes et dans les malades – celle de la chair du Christ, présent presque physiquement « dans les pauvres, dans ceux qui souffrent, dans les enfants, y compris ceux qui ne sont pas voulus, dans les personnes qui ont un handicap physique ou mental et dans les personnes âgées ». C’est une présence réelle, presque eucharistique : de même que le Christ, qui s’offre sur la croix, est présent dans le pain et le vin consacré, ainsi le Christ blessé et souffrant est dans la chair souffrante des malades et des pauvres, dans les blessures des malades, blessures dans les blessures, chair dans la chair. Pour le pape François, ces blessures mêmes sont la médiation entre Jésus au ciel, qui nous montre ses blessures, signe de victoire et d’espérance, et nous ici sur terre, quand nous prenons soin des mêmes blessures dans la personne d’un frère ou d’une sœur malade.

Pour les professionnels de la santé et pour tous ceux qui s’occupent d’une personne malade ou souffrante, la question se pose aussitôt de la raison de la souffrance humaine. Le pape François dit que Jésus « n’a pas supprimé la maladie et la souffrance de l’expérience humaine mais, en les prenant sur lui, il les a transformées et leur a donné un nouveau sens. Une nouveau sens parce qu’elles n’ont plus le dernier mot qui est au contraire la vie nouvelle et abondante ; il les a transformées parce qu’en union avec le Christ, de négatives elles deviennent positives ».

À propos de la souffrance humaine liée à la maladie, le pape François note que « la santé est certainement une valeur importante, mais elle ne détermine pas la valeur d’une personne » ; « la santé en soi n’est pas la garantie du bonheur ». « Celui-ci peut exister même en présence d’une mauvaise santé ». Il n’y a pas de contradiction entre « la plénitude vers laquelle tend toute vie humaine » et « une condition de maladie et de souffrance ». « L’appel à la réalisation humaine n’exclut pas la souffrance ».

Mais nous trouvons là le problème de la culture d’aujourd’hui. C’est cette « mentalité répandue de l’utile » que le pape François appelle, comme nous l’avons fait observer, « la culture du gaspillage » ou la culture du jetable « qui asservit aujourd’hui les cœurs et les intelligences de beaucoup de personnes » et qui exige l’élimination des êtres humains, surtout s’ils sont physiquement ou socialement plus faibles. La culture actuelle du jetable « tend plutôt à cacher la fragilité physique, à ne la considérer que comme un problème, qui demande résignation et piété ou parfois même à écarter les personnes ».

 C’est précisément à cause de cette « culture du jetable », indique le pape François, que « la préoccupation pour la vie humaine dans sa totalité est devenue ces dernières années une réelle priorité pour le Magistère de l’Église, spécialement pour les plus démunis, c’est-à-dire les personnes handicapées, les malades, les nouveau-nés, les enfants, les personnes âgées, ceux dont la vie est la moins protégée ». Les choses ont un prix et on peut les vendre ou s’en débarrasser, mais les personnes ont une dignité, une dignité inaliénable.

  1. Les malades sont un trésor précieux pour l’Église

Les personnes fragiles et souffrantes ont un témoignage à donner, un rôle apostolique à jouer. Il faut apprécier et valoriser leur présence, développer une attention pastorale inclusive à leur égard, dans les paroisses et dans les associations chrétiennes. Cela leur inspirera aussi un sentiment fort d’appartenance, avec leur place et leur rôle dans la communauté. Avec leurs souffrances, en les supportant avec patience, la joie dans le cœur, les malades représentent « un trésor précieux pour l’Église », note le pape François. C’est, dit-il, un « charisme de la souffrance », un charisme qui fait de la personne qui souffre en ayant l’espérance et la paix dans le cœur un « don pour l’Église ».

Les professionnels de la santé et tous ceux qui se consacrent à l’accompagnement des malades dans leurs épreuves sont donc invités par le pape François à aller au-delà d’un simple accompagnement, au-delà du devoir de solidarité, et à apprécier réellement la présence et le témoignage des personnes fragiles et souffrantes, non seulement comme des destinataires de l’œuvre d’évangélisation, mais aussi comme des sujets actifs de cette action apostolique.

  1. L’accompagnement selon l’exemple de Dieu qui partage la douleur humaine

La foi, fait observer le pape François « illumine la vie et la société. Si elle possède une lumière créative pour chaque nouveau moment de l’histoire, c’est parce qu’elle situe tous les événements en relation avec l’origine et la destinée de toutes les choses dans le Père ». C’est une foi qui illumine aussi la souffrance afin de lui donner un sens. Mais qui invoque aussi des réponses de sollicitude, de proximité, d’espérance et d’amour. C’est un accompagnement qui doit transmettre la certitude que toute personne peut faire l’expérience que Dieu partage sa douleur. Pas simplement par la proximité mais par une présence intérieure, aimante et silencieuse qui partage cette situation douloureuse.

Le verset 8,17 de l’Évangile de Matthieu est ici porteur de sens : après avoir parlé de Jésus qui chasse un démon par sa parole et qui guérit beaucoup de malades, il fait référence à un texte d’Isaïe (53,4) : « En fait, c’étaient nos souffrances qu’il portait, nos douleurs dont il était chargé ». C’est presque une manière de souligner combien nous pouvons voir, dans l’action pleine de compassion de Jésus, le signe de la participation de Dieu lui-même à la souffrance de l’homme.

Cette participation de Dieu à la souffrance de l’homme est indiquée à l’Église par l’emphase dans les lettres de saint Paul et dans l’Évangile de Jean sur « être dans le Christ » et « vivre dans le Christ ». C’est aussi le cas avec une force et une clarté extraordinaire dans l’Évangile de Matthieu (25,31-46) où Jésus s’assimile à tous les malades, les personnes qui souffrent, les pauvres et toutes les personnes nécessiteuses dont on prend soin, disant à ceux qui se sont occupés d’eux « tout ce que vous avez fait pour l’un de ces petits qui sont mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait » (25,40).

Cette déclaration est faite dans le contexte du « jugement dernier » qui nous exhorte constamment, en tant qu’Église et en tant que chrétiens, sur la manière dont nous entrons en relation et dont nous prenons soin des malades et des personnes souffrantes. Le pape Benoît XVI s’était exprimé avec une extrême clarté dans son encyclique Spe salvi, lorsqu’il observait : « La véritable mesure de l’humanité est essentiellement déterminée par notre relation à la souffrance et à ceux qui souffrent. Ceci est vrai pour l’individu comme pour la société. Une société incapable d’accepter ses membres souffrants et incapable d’aider à partager cette souffrance et à la porter intérieurement à travers la « com-passion » est une société cruelle et inhumaine ».

À cette déclaration, le pape François ajoute qu’ « une société accueille vraiment la vie lorsqu’elle reconnaît qu’elle est aussi précieuse dans la vieillesse, le handicap, dans la maladie grave et même quand la vie s’étiole » (…). Une société accueille vraiment la vie, poursuit le pape François dans le même message, quand elle apprend aux gens à voir dans les malades et les personnes souffrantes au-delà d’une simple appel à l’aide, mais aussi « un don pour toute la communauté, une présence qui les convoque à la solidarité et la responsabilité ». Le pape fait aussi observer : « c’est le signe d’une vraie citoyenneté, à la fois humaine et chrétienne ! Mettre les personnes les plus désavantagées au centre de l’attention sociale et politique ».

  1. Les conditions du service de la personne souffrante

Dans son enseignement, le pape François précise aussi les caractéristiques de l’accompagnement pratique. La première condition nécessaire pour le service de la personne souffrante, à la suite du Christ, est d’adopter une « style de vie » spécifique – celui d’un dévouement généreux. « La preuve d’une foi authentique dans le Christ », déclare le pape François, « est le don de soi et de propager l’amour de notre prochain, en particulier de celui qui ne le mérite pas, de celui qui souffre et de celui qui est marginalisé » (…) Le service de la personne souffrante requiert ensuite une seconde condition, qui consiste à laisser à la porte toute recherche de pouvoir parce que le « véritable pouvoir est le service. À son exemple, nous devons le suivre sur le chemin du service ». Une telle solidarité exige que l’on « partage » avec la personne qui souffre, en reconnaissant « sa dignité » et « sa valeur » ; cela suppose que l’on voit « la beauté de la vie humaine » dans les personnes souffrantes et que l’on comprenne que cette beauté « inclut sa fragilité ».

Une qualité fondamentale pour la personne qui se dévoue au service des malades et de savoir les écouter. Il est nécessaire d’écouter et de reconnaître les blessures de Jésus dans les blessures des malades (…) Le pape François demande encore une dernière qualité chez la personne qui accompagne un malade : celle de la « joie » du cœur. Il ne s’agit pas d’avoir, de manière artificielle, une attitude joyeuse, mais de vivre la joie qui vient de la foi. « Une joie qui soit sentie », commente le pape. Cela ne sert à rien de dire « sois fort, sois fort » à une personne malade quand, dans son cœur, on n’est pas entré dans la joie et qu’on ne rayonne pas la joie autour de soi. Pour avoir une telle joie, une joie sentie, pour vivre une telle joie, il n’y a pas d’autre voie que celle de la foi. C’est la foi chrétienne qui nous permet de dire à une personne malade « sois fort, sois fort » sans que cela soit ressenti comme artificiel et contingent. « C’est la foi, c’est l’acte de foi que Jésus demande ».

  1. Apporter « l’espoir et le sourire de Dieu dans les contradictions du monde »

Nous pouvons maintenant nous demander quel est l’objectif de ce service chrétien. S’approcher de la personne souffrante avec « un amour tendre », dit le pape François, c’est apporter « l’espoir et le sourire de Dieu dans les contradictions du monde ». Apporter le sourire de Dieu, c’est « faire du bien par sa propre souffrance et faire du bien à ceux qui souffrent ». Mais ce dévouement n’est pas un processus à sens unique : quand on apporte le sourire de Dieu à un malade, quand on se dévoue pour cette personne sans rechercher le pouvoir, dans un véritable esprit de solidarité et de partage, quand on s’approche de lui, ou d’elle, avec la tendresse de Dieu, ce service nous fait « grandir en humanité » parce que « ceux qui sont dans une grande détresse… sont de véritables ressources d’humanité ».

Le pape François a aussi des paroles qui concernent directement le ministère pastoral de l’Église envers les malades, spécifiquement en offrant le sacrement de l’onction des malades. Le pape a fait allusion aux difficultés que ce sacrement rencontre encore aujourd’hui, étant historiquement marqué par l’idée commune que c’est le dernier rite, et il a souligné fortement que la visite d’un prêtre à une personne malade n’est pas pour l’effrayer mais, au contraire, pour lui « donner de l’espoir ».

Si, dans le sacrement de l’onction, c’est Jésus lui-même qui prend soin de l’homme souffrant et qui verse l’huile et le vin sur ses blessures, les équipes pastorales, affirme le pape François, sont les aubergistes à qui le Christ confie « ceux qui sont affligés dans leur corps et leur esprit, pour que nous puissions répandre sur eux sans mesure toute sa miséricorde et son salut ». Ce n’est pas un miracle ni un effet thérapeutique, poursuit le pape : le réconfort que le patient reçoit de cette onction « vient du fait que c’est le Seigneur Jésus lui-même… qui nous prend par la main, qui nous caresse comme il l’a fait avec les malades et qui nous rappelle que nous lui appartenons déjà et que rien – pas même le mal et la mort – ne peut nous séparer de lui ».

Le pape François va plus loin et il a des paroles pour les personnes malades elles-mêmes. Premièrement, il les assure que même quand elles vivent une situation de solitude, elles ne sont pas seules : Dieu est avec elles. « Dieu, dans son amour miséricordieux pour l’homme et pour le monde, épouse même les situations les plus inhumaines ». « En lui, toute douleur humaine, toute angoisse, toute souffrance a été assumée par amour, par pur désir d’être proche de nous, d’être avec nous ». Deuxièmement, il fait observer que « l’Église voit dans les malades une présence spéciale du Christ souffrant ». Le pape François ajoute ensuite qu’à côté de la souffrance humaine, et même à l’intérieur, il y a la souffrance du Christ qui porte son fardeau avec la personne malade et en révèle le sens.

  1. La réaction humaine à la souffrance

Il existe, dit le pape, deux réactions à la souffrance quand elle tombe sur quelqu’un et qu’elle change totalement sa vie et ses projets. Ces réactions sont : demander pourquoi et pleurer. La première attitude est le « pourquoi », pourquoi cette maladie ? Pourquoi suis-je dans cette situation ? Au sujet de cette prière du pourquoi, le pape François fait cette remarque : « Dans ces moments de grande souffrance, ne vous lassez pas de demander pourquoi, comme le font les enfants… Ce faisant, vous attirez le regard du Père sur votre peuple, vous attirez l’affection de notre Père qui est aux Cieux sur vous. Comme un enfant qui demande « Pourquoi ? Pourquoi ? ». Dans les moments de douleur, que cette force soit une prière : la prière du « Pourquoi ? », sans demander d’explication, en demandant seulement que notre Père nous regarde ». Après les « pourquoi », vient le moment de pleurer. La vérité, fait observer le pape, c’est qu’il y a de nombreuses raisons de pleurer dans la vie ; la vie humaine et la vie chrétienne ne sont pas toujours « une fête ». Pour une personne malade, une personne souffrante tentée par les pleurs et le désespoir, par le repliement sur soi, il est important de reconnaître que cette situation de vie que l’on doit affronter est « une épreuve, c’est sûr, c’est le moment de l’épreuve », annoncée par le Seigneur, le moment d’obscurité où il est difficile de voir, où l’on ne peut vraiment pas voir la joie.

Pour commencer, Jésus nous invite à avoir du courage, à surmonter l’épreuve avec patience mais, poursuit le pape, le courage n’est pas suffisant en soi. Il y a un besoin d’espérance qui vient de la lumière pascale. Le courage et l’espérance ensemble : « l’espérance parce que dans le plan d’amour de Dieu, même la nuit de la douleur cède à la lumière de Pâques et le courage, qui nous permet d’affronter toutes les difficultés en sa compagnie, en union avec lui.

  1. L’Église est appelée à « avoir compassion »

Il y a aussi la nécessité de savoir comment « avoir compassion », en commençant par les affections des liens naturels. Ici, le pape François note que les premiers à offrir de l’aide sont les parents, les familles, qui atteignent souvent les limites de leurs forces physiques, psychologiques et spirituelles, mais qui continuent néanmoins à apporter aide et assistance, ainsi que leurs prières silencieuses, accompagnées de gestes d’amour tout en restant au chevet des membres malades de leur famille. Le pape fait observer que « c’est seulement à partir d’une connaturalité affective que donne l’amour que nous pouvons apprécier la vie théologale présente dans la piété des peuples chrétiens, spécialement dans les pauvres ». Il fait ensuite référence à la foi solide de ces mères qui « au pied du lit de leur enfant malade s’accrochent à leur chapelet, alors qu’elles savent peut-être à peine énoncer les phrases du Credo ; ou à tous ces actes chargés d’espérance manifestés par une bougie que l’on allume dans un humble foyer pour demander l’aide de Marie ».

Ces rôles d’une Église qui sort vers toutes les périphéries » et d’une « Église aux portes ouvertes », décrits un certain nombre de fois par le pape, doivent être soulignés. L’un et l’autre sont liés aux personnes malades ou handicapées qui – à cause de leurs infirmités, souvent dans des formes chroniques ou dégénératives, et en raison de l’extrême précarité des systèmes de santé dans de nombreux pays du monde – représentent, sous une forme et une condition particulières, des « périphéries ». Et il y a aussi l’Église comme « hôpital de campagne » qu’il faut encourager dans les domaines des soins de santé.

Dans le discours de Job qui contient les paroles « j’étais les yeux de l’aveugle, les pieds du boiteux », est mise en évidence la dimension du service à ceux qui en ont besoin, de la part de l’homme juste qui jouit d’une certaine autorité et a une place importante parmi les anciens de la ville. Sa stature morale se manifeste dans le service du pauvre qui demande de l’aide, et également en prenant soin de l’orphelin et de la veuve (v. 12-13).

Le pape François ajoute : « Que de chrétiens rendent témoignage aujourd’hui encore, non par leurs paroles mais par leur vie enracinée dans une foi authentique, d’être « les yeux de l’aveugle » et les « pieds du boiteux » ! Des personnes qui sont proches des malades ayant besoin d’une assistance permanente, d’une aide pour se laver, s’habiller, se nourrir. Ce service, surtout lorsqu’il se prolonge dans le temps, peut devenir fatigant et pénible. Il est relativement facile de servir pendant quelques jours, mais il est difficile de soigner une personne pendant des mois, voire des années, surtout si celle-ci n’est plus à même de remercier. Et pourtant, voilà un grand chemin de sanctification ! Dans ces moments, on peut compter de manière particulière sur la proximité du Seigneur, et on est également un soutien spécial à la mission de l’Église.

L’Église, a déclaré le pape, est consciente qu’en dépit de tout, le bien continue d’être plus fort que le mal et que de très nombreux « Bons Samaritains » continuent de travailler aujourd’hui encore et de prendre soin avec amour de toutes les personnes qui souffrent. « La souffrance nous rappelle que le service rendu par la foi au bien commun est toujours service d’espérance, qui regarde en avant, sachant que c’est seulement de Dieu, de l’avenir qui vient de Jésus ressuscité, que notre société peut trouver ses fondements solides et durables. En ce sens, la foi est reliée à l’espérance parce que, même si notre demeure terrestre vient à être détruite, nous avons une demeure éternelle que Dieu a désormais inaugurée dans le Christ, dans son corps (cf. 2 Co 4, 16-5, 5). Le dynamisme de foi, d’espérance et de charité (cf. 1 Th 1, 3 ; 1 Co 13, 13) nous fait ainsi embrasser les préoccupations de tous les hommes, dans notre marche vers cette ville, « dont Dieu est l’architecte et le constructeur » (He 11,10), parce que « l’espérance ne déçoit point » (Rm 5,5).

Mais ce qui a été dit signifie que le souci d’apporter une assistance est une réalité qui, bien que de différentes manières ensemble, doit interpeller et impliquer chacun en tant que gardien « de ses frères et sœurs ». Pour les familles et l’action de l’Église, pour soutenir les diverses situations de souffrance, de pauvreté, l’engagement de tous est nécessaire, et en particulier de ceux qui ont des responsabilités. C’est ainsi que des structures étatiques et économiques doivent également être enfin créées pour restaurer la dignité des personnes dans le besoin et être en mesure d’aider efficacement les malades et les personnes souffrantes. Le Pape François observe que « la nécessité de résoudre les causes structurelles de la pauvreté ne peut être retardée, non seulement pour la raison pragmatique de son urgence pour le bon ordre de la société, mais parce que la société a besoin d’être soignée d’une maladie qui l’affaiblit et la frustre, et qui ne peut conduire qu’à de nouvelles crises ».

L’accompagnement et le souci des malades impliquent aussi des problématiques éthiques et bioéthiques. Le pape François déclare qu’il n’y a « aucun doute que, de nos jours, grâce aux progrès scientifiques et techniques, les possibilités de guérison physique se sont considérablement accrues […] En effet, les réalisations médicales et scientifiques peuvent contribuer à améliorer la vie humaine, à condition qu’elles ne soient pas séparées des racines éthiques de ces disciplines ».

La pensée dominante propose parfois une « fausse compassion » – celle qui croit que favoriser l’avortement constitue une aide pour une femme, que procurer l’euthanasie est un acte de dignité, que « produire » un enfant considéré comme un droit plutôt que de l’accueillir comme un cadeau est un progrès scientifique, ou que l’utilisation de vies humaines comme animaux de laboratoire pour sauver, on présume, d’autres vies. La compassion de l’Évangile, au contraire, est cette compassion qui accompagne les moments de besoin, c’est-à-dire la compassion du Bon Samaritain.

S’adressant aux médecins, le Pape a noté que « la fidélité à l’Évangile de la vie et le respect de la vie comme don de Dieu exigent parfois des choix courageux qui vont à l’encontre du courant, qui dans certaines circonstances peuvent devenir des points d’objection de conscience. Cette fidélité entraîne de nombreuses conséquences sociales. Nous vivons une époque d’expérimentation avec la vie. Mais c’est une expérimentation nuisible. Faire des enfants, plutôt que de les accepter comme un cadeau, comme je l’ai dit. Jouer avec la vie. Faites attention, parce que c’est un péché contre le Créateur : contre Dieu le Créateur, qui a créé les choses ainsi ».

Conclusion

En conclusion, je tiens à souligner que notre présence ici aujourd’hui à Calcutta, à l’occasion de la célébration solennelle de la 27ème Journée mondiale des malades, ainsi que notre réflexion sur le ministère de guérison, en particulier la théologie de l’accompagnement du pape François et l’appel à prendre soin des malades et des personnes qui souffrent, sont essentiels. Nous sommes dans un lieu qui est justement associé à une icône de la Charité de notre temps, Mère Teresa de Calcutta, qui a rendu visible l’amour de Dieu pour les pauvres et les malades. Nous ne pourrions trouver de meilleur exemple d’émulation dans cette mission.

Le thème choisi pour la célébration solennelle de la Journée mondiale des malades 2019, dit tout : « Vous avez reçu gratuitement, donnez gratuitement » (Mt 10,8). La célébration solennelle en Inde, entre autres, veut souligner la dimension de la gratuité, en particulier envers les plus pauvres et les exclus, y compris les malades, à la lumière de l’expérience de sainte Teresa de Calcutta. En particulier, la gratuité vécue par le disciple en recevant la grâce de Dieu, se reflète dans le fait qu’il est, à son tour, un signe de cette même gratuité, qui trouve une grande place dans le service volontaire, surtout en faveur des malades, des personnes seules ou âgées et des personnes handicapées psychiques ou physiques. Nous avons tous bénéficié de l’amour infini de Dieu et nous sommes appelés à tendre la main aux autres dans la même mesure. Saint Camille de Lellis, en suggérant la méthode la plus efficace pour soigner les malades, disait simplement : « Mettez plus de cœur dans ces mains ».  Mettez plus d’amour dans ces mains ! C’est aussi notre espoir et notre désir. Que la Bienheureuse Vierge Marie, Salus infirmorum, nous aide dans cette entreprise.

 Je vous remercie !

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

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