Faire un don
Card. Ladaria @ José Santamaria Cruz / Wikipedia

Card. Ladaria @ José Santamaria Cruz / Wikipedia

«Je ne crois pas que la théologie soit en déclin», explique le card. Ladaria Ferrer

L’Osservatore Romano rencontre le préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi

« Je ne crois pas que la théologie soit en déclin. Nous sommes plutôt à une période d’assimilation et de critique, après le concile », explique le cardinal Ladaria dans un entretien accordé L’Osservatore Romano en italien du 11 août 2018 (Nicola Gori). Il insiste sur l’importance de la formation des catholiques.

Originaire de Majorque (Espagne), le théologien Luis Ladaria Ferrer, jésuite, créé cardinal le 28 juin 2018, est depuis 2017 préfet de la Congrégation pour la doctrine de la foi, après en avoir été pendant deux décennies consulteur, puis secrétaire, nommé par Jean-Paul II puis Benoît XVI.

Le préfet évoque ses études et son enseignement de la théologie, le travail du dicastère, de la Commission théologique internationale, le rapport de la Congrégation avec le pape, les abus sexuels et les mariages mixtes, et l’urgence de la formation des catholiques.

Voici notre traduction complète de l’entretien.
AB

Qui est Luis Ladaria Ferrer ? Comment est née l’idée d’être jésuite ?

Cardinal Luis Ladaria – Je suis né à Manacor, sur l’île de Majorque, dans une famille originaire de cette région. Mon père était médecin et je suis l’aîné de cinq enfants : trois filles et deux garçons. Je garde de mon enfance et de mon adolescence des souvenirs très beaux et très agréables. Après l’école secondaire, je suis allé à l’université à Madrid où j’ai fait des études de droit. Après l’université, j’ai décidé de devenir jésuite et c’est ainsi qu’à 22 ans, le 17 octobre 1966, je suis entré dans la Compagnie de Jésus. Sept ans plus tard, le 29 juillet 1973, j’ai été ordonné prêtre.

Quelle a été votre formation ?

J’ai étudié la philosophie et la théologie à l’Université pontificale Comillas, qui venait juste d’être transférée à Madrid. Puis je suis allé à Francfort, en Allemagne, pour poursuivre la théologie dans la célèbre Faculté de philosophie et de théologie Sankt Georgen. À cette époque, de grands maîtres, de très grands noms de la théologie allemande y enseignaient : il suffit de rappeler Karl Rahner, dont j’ai suivi un cours, et Alois Grillmeier, historien des conciles et auteur de la grande synthèse de référence sur la christologie antique, puis cardinal. Et c’est précisément Grillmeier qui m’a suggéré de venir à Rome pour un doctorat en patrologie, que j’ai ensuite obtenu à la Grégorienne avec une thèse sur Hilaire de Poitiers, dirigée par Antonio Orbe, évidemment bien connu de son confrère et collègue allemand.

D’où vient votre intérêt pour les Pères de l’Église ?

Pendant les leçons de théologie à Francfort, nous lisions souvent les textes patristiques. C’est ainsi qu’est né mon intérêt, qui a ensuite grandi à Rome à l’école du père Orbe, qui avait une connaissance extraordinaire des textes antiques. Je garde entre autre un souvenir particulier d’Eugenio Romero Pose, lui aussi son élève, puis évêque auxiliaire de Madrid, mort prématurément. C’était un ami très cher et une personnalité très compétente, sa disparition a été une perte énorme.

Après vos études, quelle voie avez-vous prise ?

J’ai d’abord enseigné à Comillas, puis à l’Université pontificale grégorienne où, en 1984, je suis devenu professeur titulaire en théologie dogmatique. J’ai aussi été vice-recteur de la Grégorienne de 1986  à 1994. Et j’ai continué à y enseigner pendant un an, après que Jean-Paul II m’a nommé secrétaire de la Congrégation pour la doctrine de la foi le 9 juillet 2004.

Quel souvenir avez-vous de la période où vous avez travaillé aux côtés du préfet, le cardinal Ratzinger ?

Il faut que nous fassions un pas en arrière parce que j’ai été nommé membre de la Commission théologique internationale en 1992 et j’y suis resté jusqu’en 1997. À partir de 1995, j’ai aussi été consulteur de la Congrégation pour la doctrine de la foi. Puis, à partir de 2004, j’ai eu la charge de secrétaire général de la Commission théologique internationale. Comme consulteur, je travaillais en contact direct avec le secrétaire du dicastère, plutôt qu’avec le préfet. Ce service a été une très bonne expérience que je réussissais à concilier, comme tous les autres consulteurs, avec les exigences de l’enseignement, tandis que cela est devenu impossible une fois que j’ai été nommé secrétaire.

Quelles matières avez-vous enseignées ?

Essentiellement la théologie dogmatique, excepté la partie sur l’ecclésiologie et les sacrements. Naturellement, mon enseignement était basé sur l’Écriture, les Pères de l’Église, la tradition et le magistère de l’Église. Et évidemment, je suivais les indications théologiques du concile Vatican II qui s’est déroulé pendant que j’étudiais le droit à Madrid.

Par rapport à l’époque du Concile, diriez-vous qu’aujourd’hui la théologie est un peu en déclin ?

Je ne dirais pas cela. Toutefois il y a toujours eu des grands moments et il faut considérer que le concile a été un de ceux-là. À Vatican II, il y avait d’illustres théologiens et j’ai ensuite connu personnellement certains d’entre eux. Aujourd’hui, ces grands noms manquent. Mais cela ne signifie pas qu’il n’y a pas un haut niveau théologique dans les universités et, en tous cas, je ne crois pas que la théologie soit en déclin. Nous sommes plutôt à une période d’assimilation et de critique après le concile.

Pendant des siècles, la théologie a surtout été européenne. Et maintenant ?

À cet égard, il est très intéressant de considérer la position actuelle de la Commission théologique internationale. Depuis qu’elle a été instituée, il y a presque un demi siècle, la présence en son sein de personnes qui proviennent de pays non européens a grandi : Asiatiques, Africains, Américains. Au cours de ces dernières décennies, la théologie, comme la Curie romaine, est devenue plus universelle. Depuis que je suis entré dans la Commission, en 1992, la plus grande nouveauté a été, toutefois, la présence de quelques femmes qui ont apporté leur compétence spécifique. Je crois cependant que les membres ne doivent pas être choisis parce que ce sont des hommes ou des femmes mais parce qu’ils se montrent capables et compétents. Et l’attention au rôle des femmes dans l’Église de la part du dicastère s’est concrètement manifestée aussi lors de l’organisation d’un séminaire sur ce thème en 2016, séminaire dont les actes sont déjà parus.

De quels sujets s’occupe la Congrégation pour la doctrine de la foi ?

Essentiellement de ceux auxquels le dicastère est tenu de donner des réponses : en ce moment en particulier, d’ecclésiologie, de liberté religieuse, des sacrements. Et nous sommes en train de conclure une réflexion sur l’anthropologie biblique, de laquelle nous attendons des réponses aux questions de notre temps. Il faut aussi rappeler le récent document sur la morale et l’économie, Oeconomicae et pecuniariae questiones, qui a reçu un large écho y compris dans les milieux laïcs.

Dans le travail du dicastère, quelle place occupe la communication ?

Après le concile Vatican II, outre la protection et la défense de la foi, la congrégation s’est vue confier aussi la charge de la promouvoir. Mais n’oublions pas que nos interlocuteurs directs sont les évêques et les théologiens. Il est difficile que nos documents arrivent au grand public mais au fond, ce n’est pas cela notre but.

Parmi les questions qui ont émergé ces derniers temps, il y a celle des abus sexuels sur des mineurs par des ecclésiastiques. Quelles sont les tâches du dicastère ?

Parmi ses compétences, la congrégation a celle d’étudier et de juger les cas d’abus commis par des clercs. Nous autorisons les évêques à agir contre un coupable présumé. Je dois dire que beaucoup des cas qui arrivent au dicastère en matière d’abus sur les mineurs se réfèrent à il y a des décennies. Cela pourrait faire espérer qu’il s’agit surtout d’un phénomène du passé, mais nous n’avons malheureusement pas la certitude que cela soit terminé.

Un autre sujet crucial est la question œcuménique. Où en est le récent débat sur la question de la communion pour l’époux non catholique dans les mariages mixtes ?

C’est une question qu’il faut étudier avec attention et à laquelle il faut donner une réponse au niveau universel. Sans oublier que la question, qui a été soulevée en Allemagne, est de la compétence de trois dicastères : celui pour la promotion de l’unité des chrétiens, celui pour les textes législatifs et, naturellement, le nôtre. Je crois que nous étudierons des normes générales.

Êtes-vous aussi impliqués dans les travaux du prochain synode sur les jeunes ?

Certainement. Le thème, Jeunes, foi et discernement des vocations, nous met directement en cause. Naturellement, nous serons engagés avec les autres dicastères, en premier lieu avec le secrétariat général du Synode des évêques. Par ailleurs, la transmission de la foi est toujours une question d’une grande actualité. Dans le synode sur l’Amazonie, prévu pour 2019, ce nœud s’est aussi imposé avec une grande force. Et il est clair qu’il ne s’agit pas d’une préoccupation limitée à certaines zones géographiques : il n’est pas nécessaire de s’éloigner de Rome pour constater combien elle est d’actualité.

Jusqu’à la fin du concile Vatican II, le pape était préfet de la congrégation. Aujourd’hui, quels rapports a-t-il avec le dicastère ?

Paul VI a voulu un préfet aussi pour le dicastère, mais de fait, avant le concile, même si le pape était formellement le préfet, concrètement, c’était le secrétaire qui remplissait ce rôle. Quoi qu’il en soit, cela ne signifie pas que maintenant le pape suit avec moins d’intérêt l’activité de la congrégation. Et je peux témoigner qu’avec Benoît XVI et avec François, le pape a toujours suivi, et il suit encore notre travail, directement et avec une grande attention.

Y a-t-il cette urgence de la formation des catholiques à laquelle s’est souvent référé Benoît XVI et que le pape rappelle aujourd’hui ?

Oui, certainement. Beaucoup n’ont pas eu de catéchèse et aujourd’hui il faut un effort et un engagement plus grands dans ce parcours de formation. Pendant les dernières décennies, la sécularisation a été très forte, surtout dans les pays européens. En Asie et en Afrique, en revanche, il y a une véritable floraison de vie chrétienne et de vocations, surtout dans certaines nations comme le Vietnam et la Corée.

Le cardinal Ratzinger, avec ses voyages sur différents continents, a commencé à apporter la congrégation dans le monde. Cette nouveauté s’est-elle poursuivie ?

Oui, en tant que secrétaire, je suis déjà allé en Tanzanie, en Inde et en Hongrie. Et nous avons en projet d’autres voyages en dehors de l’Europe. Et je parle au pluriel parce qu’avec le préfet, il y a toujours le secrétaire et quelques officials du dicastère.

© Traduction de ZENIT, Hélène Ginabat

 

About Hélène Ginabat

Share this Entry

FAIRE UN DON

Si cet article vous a plu, vous pouvez soutenir ZENIT grâce à un don ponctuel