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Université catholique pontificale du Chili @ Vatican Media

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Interview de Valentina Alazraki (4) : Les médias, le Chili, les nominations…

Le pape et les médias : à l’aise et détendu

Le pape François se sent « à l’aise avec les médias. Dans la fosse aux lions, mais à l’aise et détendu » ! C’est ce qu’il a confié à la journaliste Valentina Alazraki, correspondante au Vatican de la télévision mexicaine, Televisa, dans un long entretien en espagnol, paru dans L’Osservatore Romano du 28 mai 2019 et dont Zenit a déjà publié 3 parties (le 28 mai – sur la violence fait aux femmes -, le 29 mai – sur le cas McCarrick et le 3 juin – sur la finance et les injustices au Mexique).

Le pape est revenu sur le voyage apostolique au Chili et sur le cas Barros : « la vérité, a-t-il dit, est que, dans les dossiers préparés, il n’y avait pas ces choses-là parce que la majeure partie des personnes ici ne le savaient pas, aucun de mes collaborateurs, ni le secrétaire d’État ni le chargé des relations avec les États ne le savaient ».

Il dit aussi avoir eu un dialogue avec des personnes victimes d’abus au Chili : « J’en ai reçu certaines ici, elles se sont rendu compte que l’Église les aime et qu’elle est prête à mettre un point final à cette question, avec tout ce que cela comporte d’effort et aussi de prière ».

Enfin, « au gens impatients, qui disent “il n’a rien fait” », le pape rappelle qu’il « n’a pas à publier tous les jours ce qu’il fait (…) Il y a des cas très longs, qui nécessitent davantage de temps ».

Voici notre traduction de cette partie de l’interview à partir de la version italienne publiée par le quotidien du Vatican.

HG

Entretien sur les médias, le Chili, les nominations

VA – Pape François, il faut que nous changions de sujet maintenant. Vous avez commencé la sixième année de votre pontificat et je pense – et je crois que ce n’est pas une nouveauté pour vous – que cette sixième année a peut-être été la plus difficile.

Pape François – Elle a commencé en janvier.

VA – Il y a eu beaucoup de scandales, certaines erreurs ont peut-être été faites, il y a eu des silences, il y a eu des attaques croissantes y compris de la part de groupes catholiques et de fidèles qui ne sont pas d’accord avec votre prise de position sur différentes questions. On vous a même accusé d’être hérétique, on a demandé votre renonciation, en somme, rien n’a manqué. Vous jouissez d’une énorme popularité dans les médias. Je ne sais pas si vous êtes au courant, mais savez-vous comment on vous a appelé pendant des années ? « Teflon », parce tout glissait sur vous. Quoi que vous fassiez, même si ce n’était peut-être pas très correct, vous était pardonné par les médias, ce que nous n’avons pas vu avec votre prédécesseur, le pape Benoît qui, quoi qu’il fasse, avait tout le monde contre lui. Maintenant, il me semble que cette lune de miel avec les médias s’est un peu dissipée. Et je voudrais, si possible, que vous me disiez si vous avez perçu ce changement, ces difficultés. Et comment les avez-vous vécues ?

Pape François – Tu me parles des médias. Le terme ‘lune de miel’ me semble trop doux.

VA – Mais c’était cela, c’est ce qui se disait, non ?

Pape François – Souvenez-vous que ma première phrase, quand je suis arrivé à la conférence de presse dans l’avion, a été : « dans la fosse aux lions ».

VA – C’est moi qui vous ai demandé si vous aviez peur d’entrer dans les cages des lions.

Pape François – Moi, avec les médias, je me sens à l’aise, je crois qu’en six ans j’ai dû seulement à une ou deux occasions, avec beaucoup de respect, interrompre quelqu’un qui avait mal posé sa question sur les maladies africaines et une autre, mais je ne me souviens pas sur quoi. Je me sens à l’aise avec les médias, vraiment. Dans la fosse aux lions, mais à l’aise et détendu. Et en général, les questions sont respectueuses. Il est clair que, quand les problèmes sont plus brûlants, cela peut être plus difficile de répondre pour moi, mais cela ne signifie pas que je me sens détaché des médias, non, au contraire, je suis à l’aise avec vous. Et je vous remercie parce que vous avez de la patience. En outre, j’éprouve de la compassion pour vous, dans le bon sens du terme. En voyage, serrés comme des sardines. Et je vous admire en cela. Je me sens à l’aise avec vous et le fait de vous saluer n’est pas un geste diplomatique, je sens de tout cœur que vous méritez qu’au moins quelqu’un vous salue et vous demande comment vous allez.

VA – C’est très apprécié.

Pape François – Cela me vient du cœur. C’est pourquoi je n’ai pas l’impression que vous vous soyez éloignés, non. Je me sens à l’aise, même quand j’ai dû corriger certaines choses en janvier, ou au début de l’année dernière, pendant mon voyage au Chili. Les choses ont été dites avec respect. Et je fais allusion aux médias avec lesquels vous avez dialogué. Parce qu’ils diront n’importe quoi. Certains m’ont même aidé, certaines questions m’ont donné à réfléchir. Surtout lors du voyage au Chili, je me suis rendu compte que l’information que j’avais ne coïncidait pas avec ce que j’avais vu. Et je crois que ce sont certaines des questions posées avec beaucoup de politesse, pendant le voyage du retour, qui me l’ont fait comprendre.

VA – J’allais précisément poser une question sur le voyage au Chili parce que certainement, de tous ceux dont je me souviens, il me semble que cela a été le plus complexe. Parce que c’est clair, vous êtes arrivé là-bas et vous avez compris que vous vous étiez trompé. Je ne crois pas que vous vous en soyez rendu compte tout de suite parce que je me souviens que, pendant le voyage du retour, vous avez défendu Mgr Barros. Mais évidemment, vous avez dû voir quelque chose qui vous a fait penser que cela n’allait pas bien.

Pape François – Oui, c’est à la fin, quand j’ai répondu à cette journaliste, vous vous en souvenez ? À la fin. Avant la messe. À ce moment, voyant la réaction, j’ai réfléchi, j’ai pensé : il se passe quelque chose ici. Le voyage de retour m’a pas mal aidé à comprendre et quand je suis arrivé ici, j’ai réfléchi, j’ai prié, j’ai demandé conseil et j’ai décidé d’envoyer un visiteur apostolique, qui a dévoilé tout ce que je ne savais pas. Cela a été une aide, je me suis senti aidé.

VA – Je ne sais pas quelle leçon vous en avez tirée, mais cela a été de toutes façons un grand geste d’humilité de votre part de reconnaître que vous vous étiez trompé, parce que tout le monde ne le fait pas. Cependant, je crois que cette occasion a montré de manière assez évidente tous les filtres qui existent. Il semblerait normal de penser que toute l’information arrive sur le bureau du pape, mais nous avons vu – y compris lors de cas précédents, comme le cas Maciel, le cas Barros et d’autres cas au Pérou, aux États-Unis – que tout n’arrive pas sur le bureau du pape. Je veux dire qu’il y a des filtres, à commencer par les nonces, les évêques et certains cardinaux. C’est donc un symptôme de la corruption à l’intérieur de l’Église. Voyez-vous cela de cette manière ? Comment le voyez-vous et comment peut-on le résoudre pour que cela ne se répète pas ?

Pape François – Il est clair qu’il faut le résoudre et j’emploie tous mes efforts à résoudre des cas similaires. Ce n’est pas toujours de la corruption, parfois c’est le style de la Curie. Oui, en substance, il y a une loi de la corruption, mais c’est un style qu’il faut aider à corriger. On travaille bien sur ce point, mes collaborateurs travaillent bien dans ce sens. Ce sont des personnes loyales, qui se bougent pour cela, mais il est clair que c’est vrai : l’information qui arrive ne correspond pas à la réalité. Oui, après quelqu’un dit : « mais nous avions informé, nous avions dit… » Mais la vérité est que, dans les dossiers préparés, il n’y avait pas ces choses-là parce que la majeure partie des personnes ici ne le savaient pas, aucun de mes collaborateurs, ni le secrétaire d’État ni le chargé des relations avec les États ne le savaient.

Mais le Seigneur nous aide, vous avez vu, on travaille bien, et même le dialogue avec les personnes victimes d’abus au Chili avance bien. J’en ai reçu certaines ici, elles se sont rendu compte que l’Église les aime et qu’elle est prête à mettre un point final à cette question, avec tout ce que cela comporte d’effort et aussi de prière. Et je demande au Seigneur de m’éclairer pour ne pas me tromper dans les nominations.

VA – Le discernement au moment de choisir vos collaborateurs est quelque chose qui est sous les yeux de tout le monde. De fait, nous pouvons aussi en parler, de la manière dont vous choisissez vos collaborateurs, qui n’ont pas toujours donné d’excellents résultats. Nous en parlerons et, si vous voulez, nous pouvons le faire tout de suite. Il me vient à l’esprit le C9, il a commencé comme C9 et maintenant nous sommes à 6. Il y a le cardinal Pell, il y a le cas du cardinal chilien toujours pour dissimulation. En somme, que se passe-t-il, on juge mal les collaborateurs, on les choisit mal ? Les avez-vous mal choisis ou étiez-vous peu informé, et par conséquent vous les avez nommés et ensuite il est arrivé que… ?

Pape François – Le cardinal Pell travaillait ici à la Curie et c’est moi qui l’ai choisi parce qu’on me l’avait demandé. Il devait être nommé ici déjà avant, il y avait eu quelque indice, mais c’était un processus duquel il était sorti propre. Et d’abord, pourquoi 9 ? Ils étaient un par continent plus un pour le Gouvernatorat, un coordinateur. Maintenant 6, pourquoi ? Parce que 3 sont partis à la retraite, ou mieux, sont partis. Celui du Chili, le cardinal Pell et celui du Congo. Nous fonctionnons bien à six, par conséquent pourquoi en ajouter d’autres si cela fonctionne bien pendant cette phase ? C’est cela.

VA – Vous avez dit qu’ils sont partis à la retraite. Ou bien est-ce le pape François qui les a envoyés à la retraite ?

Pape François – Le cardinal Pell, évidemment, est en prison et il a été condamné. Il a fait appel mais il a été condamné. Le cardinal Errázuriz ne pouvait pas continuer, c’était évident. Et le cardinal Monsengwo avait atteint 80 ans. Alors il est parti pour raison d’âge. Sont restés, à 75 ans, Rodríguez Maradiaga parce qu’il est le coordinateur et Bertello, qui a plus de 75 ans, parce qu’il est le gouverneur. Je ne peux pas me passer du gouverneur et du coordinateur.

VA – À propos du coordinateur, on a dit…

Pape François – On dit n’importe quoi sur lui, mais il n’y a rien de sûr, non, il est honnête et je me suis occupé de bien examiner les choses. Ce sont des calomnies.

VA – À propos du cardinal Maradiaga…

Pape François – Oui. Parce que personne n’a rien pu prouver. Il se peut qu’il se soit trompé pour quelque chose, qu’il ait commis des erreurs, mais pas au niveau qu’on veut lui faire endosser. C’est cela l’important, et c’est pourquoi je le défends. Et puis il y a les autres.

VA – Cela concernait le C9. Toujours au sujet du manque d’information, ou du fait que tout n’arrive pas ; en Argentine, par exemple, les médias disent qu’ils avaient informé au sujet de Mgr Zanchetta, que vous le saviez, ici, au Vatican. Vous l’avez amené ici, vous l’avez mis à un poste que vous avez créé pour lui pratiquement à partir de rien, cela, les gens ne le comprennent pas.

Pape François – Non, mais il faut l’expliquer aux gens.

VA – C’est ce que j’aimerais que vous expliquiez.

Pape François – Voulez-vous que je l’explique maintenant ? Je le fais volontiers.

VA – Si vous voulez…

Pape François – Oui. Alors, il y avait eu une accusation et, avant de lui demander sa renonciation, je l’ai fait aussitôt venir ici avec la personne qui l’accusait. Une accusation avec un téléphone.

VA – Des images…

Pape François – Oui, mais à la fin, il s’est défendu en disant qu’il avait été piraté et il s’est bien défendu. Alors, devant l’évidence et une bonne défense, il reste le doute, mais « in dubio pro reo ». Et le cardinal de Buenos Aires est venu pour témoigner de tout cela. Et j’ai continué à le suivre de manière particulière. Certes, il avait une façon de traiter, au dire de certains, despotique, autoritaire, une gestion économique des choses pas du tout claire, semble-t-il, mais cela n’a pas été démontré. Il est indubitable que les clercs ne se sentaient pas bien traités par lui. Il se sont plaints jusqu’à faire, en tant que clercs, une dénonciation à la nonciature. J’ai appelé la nonciature et le nonce m’a dit : « Regardez, la question de la dénonciation pour mauvais traitements est sérieuse », abus de pouvoir, pourrions-nous dire. On ne l’a pas appelée comme cela, mais c’était cela. Je l’ai fait venir ici et je lui ai demandé sa renonciation. Honnêtement. Je l’ai envoyé en Espagne faire un test psychiatrique. Certains médias ont dit : « Le pape lui a offert des vacances en Espagne ». Mais il est parti là-bas pour faire un test psychiatrique, le résultat du test a été dans la norme, on lui a conseillé une thérapie une fois par mois. Il devait aller à Madrid pour y faire tous les mois une thérapie de deux jours, c’est pourquoi il ne convenait pas de le faire retourner en Argentine. Je l’ai gardé ici parce que le test disait qu’il avait des capacités de diagnostic en gestion, en conseil. Certains l’ont interprété ici, en Italie, comme une « voie de garage ».

VA – Et ils vous ont critiqué parce que vous avez dit qu’ici, il s’était bien comporté et vous l’avez mis à l’APSA.

Pape François – Cela ne s’est pas passé comme ça. Économiquement, il était désordonné mais il n’a pas mal géré, économiquement, les œuvres qu’il a faites. Il était désordonné mais il avait une bonne vision. J’ai commencé à chercher un successeur. Une fois le nouvel évêque installé, en décembre de l’année dernière, j’ai décidé de lancer l’enquête préliminaire des accusations prononcées contre lui. J’ai désigné l’archevêque de Tucumán. La Congrégation des évêques m’a proposé plusieurs noms. J’ai alors appelé le président de la Conférence épiscopale argentine, je l’ai fait choisir et il a dit que, pour cette charge, le meilleur choix était l’archevêque de Tucumán. C’est clair, mi-décembre en Argentine, c’est comme mi-août ici, et puis janvier et février comme juillet, août. Mais ils ont fait quelque chose. Il y a une quinzaine de jours, l’enquête préliminaire m’est parvenue officiellement. Je l’ai lue et j’ai vu qu’il était nécessaire de faire un procès. Je l’ai alors passée à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, ils font le procès. Pourquoi ai-je raconté tout cela ? Pour dire aux gens impatients, qui disent « il n’a rien fait », que le pape n’a pas à publier tous les jours ce qu’il fait mais dès le premier moment de ce cas, je ne suis pas resté sans rien faire. Il y a des cas très longs, qui nécessitent davantage de temps, comme celui-ci, et maintenant j’explique pourquoi. Parce que, pour une raison ou une autre, je n’avais pas les éléments nécessaires, mais aujourd’hui un procès est en cours à la Congrégation pour la Doctrine de la Foi. Cela signifie que je ne me suis pas arrêté.

VA – Je pense que cela a été important que vous racontiez tout cela, ne pensez-vous pas ?

Pape François – Je l’ai raconté maintenant. Mais je ne peux pas le faire à tout moment, mais je ne me suis jamais arrêté. Maintenant que le procès va se conclure, je le laisse dans leurs mains. De fait, en tant qu’évêque, c’est moi qui dois le juger, mais dans ce cas-ci, j’ai dit non. Qu’on fasse un procès, qu’on émette un jugement et je le promulguerai.

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

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