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Le pape au diocèse de Rome © Vatican News

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Diocèse de Rome : le pape souhaite des initiatives pastorales plus « libératrices »

Contre « l’hypertrophie de l’individu » (Traduction intégrale)

Le pape François souhaite pour le diocèse de Rome « de nouvelles conditions de vie et d’action pastorale, qui répondent davantage à la mission et aux besoins des romains de notre temps; plus créatives et plus libératrices ». Dieu « ne s’est pas trompé en nous mettant ici, dans cette époque, et avec ces défis devant nous », a-t-il affirmé le 14 mai 2018, devant des représentants du diocèse.

En fin de journée, le pape s’est en effet rendu en la basilique Saint-Jean-de-Latran, pour une rencontre diocésaine. Il a invité à « ne plus avoir peur de ce que nous sommes et du don que nous avons » et à lutter contre « l’hypertrophie de l’individu ».

Il a également encouragé à ne pas rester « renfermés en nous-mêmes et dans notre monde paroissial » car « le Seigneur se manifeste en s’incarnant ici et maintenant, c’est-à-dire en cette heure si difficile à interpréter, dans ce contexte si complexe et apparemment éloigné de Lui ». Il s’agit d' »écouter le cri du peuple ».

Voici notre traduction du discours que le pape a prononcé à cette occasion.

AK

Discours du pape François

Chers frères et sœurs,

Le travail sur les maladies spirituelles a eu deux résultats. Premier résultat, une croissance dans la vérité de notre condition de besoin, d’infirmité, apparue dans toutes les paroisses et réalités qui ont été appelées à se confronter sur les maladies spirituelles indiquées par Mgr De Donatis. Deuxième résultat, l’expérience que cette adhésion à notre vérité n’a pas produit que du découragement ou de la frustration, mais surtout une conscience que le Seigneur n’a pas cessé d’user de miséricorde pour nous : dans ce cheminement, Il nous a éclairés, nous a soutenus, a donné vie à un parcours pour ainsi dire inédit de communion entre nous, et toute cela pour que nous puissions reprendre notre marche derrière Lui. Nous sommes devenus plus conscients d’être, sous certains aspects et certaines dynamiques apparues dans nos constats, un « non-peuple ». Ce mot « non-peuple » est un terme biblique, très utilisé par les prophètes. Un non-peuple appelé à renouer encore une fois une alliance avec le Seigneur.

Des clefs de lecture comme celles-ci nous renvoient, ne serait-ce qu’intuitivement, à tout ce que le peuple de l’ancienne alliance a vécu, ce peuple qui, le premier, s’est laissé guider par Dieu pour devenir son peuple. Nous aussi nous pouvons à nouveau nous laisser illuminer par le paradigme de l’exode, qui raconte justement comment le Seigneur a choisi et éduqué un peuple pour s’unir à lui, pour en faire l’instrument de sa présence dans le monde.

En tant que paradigme pour nous, l’expérience d’Israël a besoin d’ une conjonction pour devenir langage, c’est-à-dire pour être compréhensible et pour transmettre et nous faire vivre quelque chose encore aujourd’hui. La Parole de Dieu, l’œuvre du Seigneur, cherche quelqu’un avec qui se conjuguer, s’unir : notre vie. Avec ces personnes que nous sommes aujourd’hui, Il agira avec la même force, cette force qui lui permit de libérer son peuple et de lui donner une nouvelle terre.

L’histoire de l’Exode parle d’un esclavage, d’une sortie, d’un passage, d’une alliance, d’une tentation /murmure et d’une entrée. Mais c’est un chemin de guérison.

En commençant cette nouvelle étape dans le cheminement ecclésial qui, à Rome, ne commence certes pas maintenant mais dure depuis 2000 ans, il fut important de nous demander – comme nous l’avons fait ces mois-ci – quelles sont les esclavages les maladies, les esclavages qui nous enlèvent la liberté qui ont fini par nous rendre stériles, comme le pharaon qui voulait Israël sans enfants, des enfants  qui, à leur tour, auraient engendré. Ce « sans enfants » me fait penser à la capacité de fécondité de la communauté ecclésiale. Je vous laisse cette question. Nous devrions peut-être chercher à savoir aussi qui est ce pharaon aujourd’hui : ce pouvoir qui se prétend divin et absolu, et qui veut empêcher le peuple d’adorer le Seigneur, de lui appartenir, en le rendant esclave d’autres pouvoirs et d’autres préoccupations.

Il faudra du temps (un an peut-être ?) pour que, après avoir reconnu humblement nos faiblesses et les avoir partagées avec les autres, nous puissions sentir et faire l’expérience de ce fait : il y a un don de miséricorde et d’une vie pleine pour nous et pour tous ceux qui habitent Rome. Ce don c’est la bonne volonté du Père pour nous : nous individus et nous peuple. C’est sa prise d’initiative, le fait qu’il nous précède pour attester qu’en Jésus Christ Il nous a aimés et nous aime, qu’Il a notre vie à cœur et nous, des créatures qui ne sont pas abandonnées à leur destin et à leurs esclavages. Que tout est pour notre conversion et pour notre bien : « Du reste – comme dit saint Paul –, Nous le savons, quand les hommes aiment Dieu, lui-même fait tout contribuer à leur bien, puisqu’ils sont appelés selon le dessein de son amour » (Rm 8,28).

L’analyse des maladies a mis en évidence une générale et saine lassitude des paroisses soit de tourner à vide soit d’avoir perdu le chemin à parcourir. Ces deux attitudes sont mauvaises et font du mal- Tourner à vide est un peu comme se trouver dans un labyrinthe ; et perdre le chemin, c’est prendre de mauvais chemins.

Nous nous sommes peut-être renfermés en nous-mêmes et dans notre monde paroissial parce que nous avons en réalité négligé ou n’avons pas fait sérieusement les comptes avec la vie des personnes qui nous ont été confiées (celles de notre territoire, de nos milieux de vie quotidienne), tandis que le Seigneur se manifeste en s’incarnant ici et maintenant, c’est-à-dire en cette heure si difficile à interpréter, dans ce contexte si complexe et apparemment éloigné de Lui. Il ne s’est pas trompé en nous mettant ici, dans cette époque, et avec ces défis devant nous.

C’est peut-être pour cela que nous nous sommes trouvés dans une condition d’esclavage, c’est-à-dire de limitation étouffante, de dépendance à des choses qui ne sont pas le Seigneur ; pensant de fait que cella suffisait ou même que c’est ce qu’il nous demandait de faire : être près de la casserole de viande, et pétrir les briques qui, ensuite, serviront à construire les dépôts du Pharaon, fonctionnels au même pouvoir qui exerce l’esclavage.

Nous nous sommes contentés de ce que nous avions : nous et nos « casseroles ». Nous mêmes : et ici il y a la grande question de « l’hypertrophie de l’individu », si présente dans nos résultats : du moi qui ne parvient pas à devenir une personne, à vivre de relations, et qui croie qu’entrer en relation avec les autres ne lui sert pas ; et nos « casseroles » : c’est-à-dire nos groupes, nos petites appartenances, qui se sont révélées autoréférentielles, non ouvertes à la vie entière. Nous nous sommes repliés sur des préoccupations de routine, de survie. Que de fois on entend dire : « Les prêtres sont débordés, doivent faire les comptes, doivent faire ceci et cela … ». Et les gens le sentent. « C’est un bon prêtre, mais pourquoi nous laissons-nous prendre dans ce tourbillon de folie ? ». C’est intéressant.

C’est un bien que cette situation nous ait lassés. Cette lassitude est une grâce de Dieu : elle nous fait désirer de sortir.

Et pour sortir, nous avons besoin de l’appel de Dieu et de la présence/compagnie de notre prochain. Il faut écouter sans crainte notre soif de Dieu et le cri qui s’élève de nos gens de Rome, en nous demandant : en quoi ce cri exprime-t-il un besoin de salut, c’est-à-dire de Dieu ? Comment Dieu voit et écoute ce cri ? Que de situations, dans vos considérations, expriment en réalité ce cri ! L’invocation que Dieu se montre et nous tire de cette impression (ou de l’expérience amère, celle qui fait murmurer) que notre vie est inutile et comme expropriée par la frénésie des choses à faire et d’un temps qui nous échappe des mains continuellement ; expropriée par des relations seulement utilitaristes/commerciales et peu gratuites, par la peur de l’avenir; expropriée aussi par une foi conçue uniquement comme des choses à faire et non comme une libération qui fait de nous de nouvelles personnes à chaque pas, bénits et heureux de la vie que nous menons.

Comme vous l’aurez compris, je vous invite à entreprendre une autre étape du cheminement de l’Eglise de Rome : en un certain sens à un nouvel exode, à un nouveau départ, qui renouvelle notre identité de peuple de Dieu, sans regrets pour ce que nous devrions laisser.

Il faudra, comme je disais, écouter le cri du peuple, comme Moïse fut exhorté à faire : sachant ainsi interpréter, à la lumière de la Parole de Dieu, les phénomènes sociaux et culturels dans lesquels nous sommes plongés. Autrement dit en apprenant à discerner là où Il est déjà présent, sous des formes très ordinaires de sainteté et de communion avec Lui : en rencontrant et accompagnant toujours plus de personnes qui vivent déjà l’évangile et l’amitié avec le Seigneur. Des gens qui ne font peut-être pas de catéchisme, mais ont su donner un sens de foi et d’espérance aux expériences primaires de la vie ; qui ont déjà fait du Seigneur le sens de leur existence, et justement dans ces problèmes, dans ces milieux et ces situations dont notre pastorale ordinaire reste normalement à l’écart. Je pense maintenant à Poua et Shifra, les deux sages-femmes qui ne voulaient pas obéir à l’ordre homicide du roi et empêchèrent ainsi le massacre (cf. Ex 1,8-21). A Rome aussi il y a certainement des femmes et des hommes qui interprètent leur travail de chaque jour comme un travail destiné à donner vie à quelqu’un et non à la retirer, et le font sans mandats particuliers venant de quelqu’un mais parce qu’elles « craignent Dieu » et le servent. La vie du peuple d’Israël doit beaucoup à ces deux femmes, comme notre Eglise doit beaucoup à des personnes restées anonymes mais qui ont préparé l’avenir de Dieu. Et le fil de l’histoire, le fil de la sainteté, est animé par des personnes que nous ne connaissons pas : les anonymes, ceux qui sont cachés et font avancer les choses.

Pour faire cela, il faudra que nos communautés deviennent capables de générer un peuplec’est important ne l’oubliez pas : Une Eglise avec le peuple, pas sans peuple -, autrement dit capables d’offrir et produire des relations dans lesquelles nos gens peuvent se sentir connus, reconnus, écoutés, aimés. Un peuple où l’on expérimente une qualité de relations qui est déjà le début d’une Terre Promise, d’une œuvre que le Seigneur fait pour nous et avec nous. Des phénomènes comme l’individualisme, l’isolement, la peur d’exister, le broyage et le danger social …, propres à toute métropole et présents aussi à Rome, ont déjà dans nos communautés un outil efficace de changement. Pas besoin de nous en inventer un autre, nous sommes déjà cet outil qui peut être efficace, à condition que nous devenions des sujets de ce que, ailleurs, j’ai déjà appelé la révolution de la tendresse.

Et si guider une communauté chrétienne est la tache spécifique du ministre ordonné, c’est-à-dire du curé, le soin pastoral est incardiné dans le baptême, fleurit de la fraternité et n’est donc pas du seul ressort du curé ou des prêtres, mais de tous les baptisés. Ce soin diffus et multiplié des relations pourra innerver aussi à Rome une révolution de la tendresse, qui sera enrichie par les sensibilités, les regards, la multitude d’histoires.

Tenant cela comme un premier devoir pastoral, nous pourrions être le moyen par lequel nous expérimenterions l’action de l’Esprit Saint parmi nous (cf. Rm 5,5), nous verrions des vies changer (cf. At 4,32-35). Comme Dieu est intervenu pour Israël à travers l’humanité de Moïse, ainsi l’humanité guérie et réconciliée des chrétiens peut être l’instrument (presque le sacrement) de cette action du Seigneur qui veut libérer son peuple de tout ce qui fait de lui un non-peuple, avec son fardeau d’injustice et de péché qui engendre la mort.

Mais il faut regarder ce peuple et non se regarder soi-même, nous laisser interpeler et déranger. Cela produira certainement quelque chose de nouveau, d’inédit et de voulu par le Seigneur.

Il y a un passage préalable de réconciliation et de conscience que l’Eglise de Rome doit accomplir pour être fidèle à cet appel du Seigneur : se réconcilier et reprendre un regard vraiment pastoral – attentif, attentionné, bienveillant, impliqué – envers elle et son histoire, et envers le peuple auquel elle est envoyé

Je voudrais vous inviter à consacrer du temps à cela : à faire en sorte que l’année prochaine soit déjà une sorte de préparation, comme préparer son sac (ou des bagages), pour commencer un itinéraire de quelques années qui nous fasse atteindre la nouvelle terre que la colonne de nuage et de feu nous indiquera ; cela veut dire de nouvelles conditions de vie et d’action pastorale, qui répondent davantage à la mission et aux besoins des romains de notre temps; plus créatives et plus libératrices aussi pour les prêtres et pour tous ceux qui collaborent plus directement à la mission et à l’édification de la communauté chrétienne. Pour ne plus avoir peur de ce que nous sommes et du don que nous avons, mais pour le faire fructifier.

Le Seigneur nous appelle pour que « nous allions et portions du fruit » (cf. Jn 15,16). Dans la plante, le fruit est cette partie produite et offerte pour la vie d’autres êtres vivants. N’ayez pas peur de porter du fruit, de vous faire « manger » par la réalité que vous rencontrerez, même si ce « se laisser manger » ressemble beaucoup à une disparition, une mort. Certaines initiatives traditionnelles devront probablement être revues, voire même cesser : nous ne pourrons le faire qu’en sachant là où nous allons, pourquoi et avec Qui.

Je vous invite à lire aussi certaines des difficultés et des maladies que vous avez rencontrées dans vos communautés : comme des réalités qui ne sont peut-être plus bonnes à manger, ne peuvent plus être offertes pour la faim de quelqu’un. Ce qui ne signifie absolument pas ne plus rien produire, mais que nous devons déclencher de nouveaux plants : des greffes qui donneront de nouveaux fruits.

Traduction de Zenit, Océane Le Gall

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