Glissant de la défense légitime, via l’équilibre des forces, vers le délire des guerres de prévention, les nations qui intègrent les organes supranationaux rendent le gouvernement du monde impraticable. L’Église donne des principes clairs pour la progression harmonieuse des peuples, dans la bonne intelligence entre les gouvernants et la mission de leurs diplomates.
81. La course aux armements.
Le §1 a l’honnêteté de faire un constat équilibré de ce difficile problème. La course aux armements amène à un équilibre de la terreur qui peut assurer la paix. Ainsi affirme-t-il que « cette accumulation d’armes qui s’aggrave d’année en année, sert d’une manière paradoxale à détourner des adversaires éventuels ». Ceux qui écrivent ces lignes en 1965 avaient effectivement vu fonctionner ce raisonnement en 1962, au moment de l’affaire des missiles soviétiques de Cuba.
Cela dit, ce qui s’est passé en 1985 devrait poser question. Gorbatchev arrive au pouvoir à la tête de l’URSS, contre Romanov. Le pays connaît de graves difficultés économiques et accumule un retard scientifique sur les États-Unis. En 1983, Reagan avait annoncé la mise en place de l’IDS, appelé plus communément la guerre des étoiles, sorte de bouclier spatial protégeant les États-Unis de la menace nucléaire soviétique. Romanov fut alors de ceux qui préconisèrent une guerre préventive contre l’Occident avec des armes non-nucléaires, pariant sur le fait que les occidentaux n’oseraient pas répliquer par le feu nucléaire. Cela visait l’Europe, plus particulièrement la France et le Royaume-Uni. Gorbatchev avait déjà son plan pour en finir avec le communisme en Russie, et la guerre, sous quelque forme que ce soit n’entrait pas dans ses projets. On connaît l’heureuse suite. Mais je continue à penser que ceux qui en Russie, comme à l’extérieur, lui préférèrent Eltsine pour continuer à diriger la Fédération de Russie, commirent une erreur.
L’écueil de l’équilibre des forces
Gorbatchev avait compris dès 1985 le prix de l’équilibre de la terreur, d’autant plus que Reagan avait fait monter les enchères ! Compte tenu de la crise qui frappait l’URSS en 1985 il fit sienne le texte de notre §2 :
« Quoi qu’il en soit de ce procédé de dissuasion, on doit néanmoins se convaincre … que le soi-disant équilibre qui en résulte n’est ni une paix stable, ni une paix véritable. Bien loin d’éliminer ainsi les causes de guerre, on risque au contraire de les aggraver, peu à peu. Tandis qu’on dépense des richesses fabuleuses dans la préparation d’armes toujours nouvelles, il devient impossible de porter suffisamment remède à tant de misères présentes de l’univers. Au lieu d’apaiser véritablement et radicalement les conflits entre nations, on en répand plutôt la contagion à d’autres parties du monde. Il faudra choisir des voies nouvelles en partant de la réforme des esprits pour en finir avec ce scandale, et pour pouvoir ainsi libérer le monde de l’anxiété qui l’opprime et lui rendre une paix véritable. »
Le §3, dont je cite le début, renforce l’orientation que donne l’Église : « C’est pourquoi il faut derechef déclarer : la course aux armements est une plaie extrêmement grave de l’humanité et lèse les pauvres d’une manière intolérable. » Ceci est clair : le Concile condamne la course aux armements et non l’armement lui-même. Un pays qui se veut souverain a besoin d’une armée et par conséquent d’armes.
L’exemple français
Pour prendre l’exemple de la France, il y a plusieurs années que notre armée est sous-équipée. Cela a été particulièrement visible lors de l’expédition au Mali (2013-2014). Quand monsieur Emmanuel Macron a pris ses fonctions en 2017, ce fut une grave cause de brouille avec le chef d’état-major de l’époque, Pierre de Villiers qui démissionna. Récemment, malgré une augmentation du budget des armées françaises, le vice-président des États-Unis ne nous ménageait pas ses railleries.
Dans les problèmes de réarmement, la France connaît toujours des difficultés et des lenteurs à prendre des décisions et surtout à les faire appliquer, pour de raisons diverses et variées. En 1866, la chambre refusa de voter le budget nécessaire. Le résultat : la défaite de Sedan en 1870. Même hésitation dans les années 1900, malgré une alerte sérieuse en 1912, date laquelle les Français connaissaient leur infériorité devant l’armée allemande en artillerie. Cela explique les premiers résultats désastreux de la guerre de 14-18. Enfin, le refus du maréchal Pétain, ministre de la Guerre en 1934, de s’équiper en chars, en refusant d’écouter le colonel De Gaulle. La décision inverse prise par Léon Blum en 1936 se heurta à la difficulté de se faire obéir par les grands industriels qui craignaient plus Staline qu’Hitler. On produisit tout de même du matériel qu’on négligea d’utiliser en 1940, notamment l’avion et les chars.
En 1958 De Gaulle sut se faire obéir pour le nucléaire. Ce qui nous assurait une bonne partie de notre indépendance énergétique et une force de dissuasion non négligeable. Et le reste suivait en armes conventionnelles. En 1994, la France était le premier marchand d’armes pour les pays du tiers-monde, devançant les États-Unis. Pendant un temps, la France a été le 3e marchand d’armes du monde. Outre la possibilité qui lui était donnée de défendre ses intérêts en Afrique avec des pays amis et indépendants, elle offrait l’avantage d’être une puissance nucléaire n’ayant aucune vue d’expansionnisme territorial. Ce n’était pas le cas de ses concurrents commerciaux dans cette spécialité. La qualité de sa production l’a maintenue au 3e rang des exportateurs.
Progressifs égarements
En 1991, avec la fin de la guerre froide, les dépenses militaires ont été considérablement réduites, alors que des problèmes en Afrique étaient prévisibles et que les affaires du Proche-Orient ne s’arrangeaient pas. Il y avait des accords diplomatiques concernant les pays de l’Est, il fallait les respecter. Mais de 1991 à 2000, l’armée française n’a cessé de voir ses possibilités rognées. Les choses changent à partir de 2015 avec la remontée du terrorisme, puis en 2022 avec la guerre en Ukraine. On réarme, mais insuffisamment. Et de plus, en faisant des choix qui prêtent à discussion selon l’interprétation du conflit russo-ukrainien. Car c’est une chose que de se réarmer en vue de se défendre contre le terrorisme qui peut venir de différents pays. Une autre est de se préparer à affronter la Russie et ceux qui ne manqueraient pas de s’allier à elle : ce n’est pas le même type d’armes qu’il faut utiliser, ni surtout les mêmes dépenses !
Or le 22 octobre 2025, le chef d’état-major de l’armée, le général Fabien Mandon, veut faire en sorte que la France soit prête à subir un choc avec la Russie, qui selon lui et notre président serait prête à envahir l’Europe après avoir écrasé l’Ukraine. Nous entrerions là dans une course aux armements aux conséquences dramatiques pour les plus pauvres, compte tenu de l’état de notre économie. C’est très exactement ce que condamne le Concile. Puissions-nous écouter et mettre en pratique cette exhortation du §4 : « Avertis des catastrophes que le genre humain a rendues possibles, mettons à profit le délai dont nous jouissons et qui nous est concédé d’en haut pour que, plus conscients de nos responsabilités personnelles, nous trouvions les méthodes qui nous permettront de régler nos différends d’une manière plus digne de l’homme ».
82. Vers l’absolue proscription de la guerre. L’action internationale pour éviter la guerre
Le §1 en son début pose la grande question : « Il est donc clair que nous devons tendre à préparer de toutes nos forces ce moment où, de l’assentiment général des nations, toute guerre pourra être absolument interdite. Ce qui assurément requiert l’institution d’une autorité publique universelle, reconnue par tous, qui jouisse d’une puissance efficace, susceptible d’assurer à tous la sécurité, le respect de la justice et la garantie des droits. » L’ONU existe déjà mais le texte même laisse entendre que son autorité est insuffisante. Ce fut prouvé en 1962, car c’est la diplomatie russo-américaine qui empêcha le conflit. Et le texte poursuit : « Comme la paix doit naître de la confiance mutuelle entre peuples, au lieu d’être imposée aux nations par la terreur des armes, tous doivent travailler à mettre enfin un terme à la course aux armements. »
Le Concile, en insistant sur la confiance, ne fait que reprendre un passage de l’encyclique de Jean XXIII, Pacem in terris, du 11 avril 1963 :
« 138. Cet organisme de caractère général, dont l’autorité vaille au plan mondial et qui possède les moyens efficaces pour promouvoir le bien universel, doit être constitué par un accord unanime et non pas imposé par la force. La raison en est que l’autorité en question doit pouvoir s’acquitter efficacement de sa fonction ; mais il faut aussi qu’elle soit impartiale envers tous, absolument étrangère à l’esprit de parti et attentive aux exigences objectives du bien commun universel. Si ce pouvoir supra national ou mondial était instauré de force par les nations plus puissantes, on pourrait craindre qu’il soit au service d’intérêts particuliers, ou bien qu’il ne prenne le parti de telle ou telle nation : ce qui compromettrait la valeur et l’efficacité de son action. En dépit des inégalités que le développement économique et l’armement introduisent entre les communautés politiques, elles sont toutes très sensibles en matière de parité juridique et de dignité morale. C’est la raison très valable pour laquelle les communautés nationales n’acceptent qu’à contrecœur un pouvoir, qui leur serait imposé de force, ou aurait été constitué sans leur intervention ou auquel elles ne se seraient pas librement ralliées. »
On voit donc apparaître le thème du désarmement que les papes suivants reprendront. Voyons encore, avant d’apporter un commentaire, la fin du §1 précisait : « Pour que la réduction des armements commence à devenir une réalité, elle ne doit certes pas se faire d’une manière unilatérale, mais à la même cadence, en vertu d’accords, et être assortie de garanties véritables et efficaces. »
L’actualité dans une impasse
Or dans un pareil domaine, la confiance ne règne pas. Pour justifier la guerre du Golfe (1990-1991), plusieurs personnes de haut rang ont juré qu’elles avaient la preuve que Saddam Hussein possédait des armes de destruction massive. Ce qui était faux, certains en ont convenu. On peut imaginer les mêmes tromperies sur le contrôle du désarmement. On a proclamé la non-prolifération des armes nucléaires … et aujourd’hui, des États ont la bombe qu’ils disent ne pas avoir. La Russie dispose même de fusées à tête nucléaire, supersoniques !
Bref, avant de mettre en place une quelconque structure internationale ou d’en renforcer une déjà existante, il faut que s’opère un changement de mentalité, une conversion des cœurs. C’est d’ailleurs exprimé dans notre §2 quand il évoque les politiques de bonne volonté qui veulent maintenir la paix :
« … Il faut instamment prier Dieu de leur donner l’énergie d’entreprendre avec persévérance et de poursuivre avec force cette œuvre d’immense amour des hommes qu’est la construction virile de la paix. De nos jours, ceci exige très certainement d’eux qu’ils ouvrent leur intelligence et leur cœur au-delà des frontières de leur propre pays, qu’ils renoncent à l’égoïsme national et au désir de dominer les autres nations, et qu’ils entretiennent un profond respect envers toute l’humanité qui s’avance avec tant de difficultés vers une plus grande unité. »
Et le §3 précise avec lucidité : « Il leur est inutile de chercher à faire la paix tant que les sentiments d’hostilité, de mépris et de défiance, tant que les haines raciales et les partis pris idéologiques divisent les hommes et les opposent. » Ce qui se passe en France depuis la dissolution de l’Assemblée nationale en juillet 2025 est un exemple qui se passe de commentaire ! Nous avons à l’échelon national, ce que le Concile avait sous les yeux en 1965, car le grand risque de 1962 n’avait rien apaisé du tout



