Mgr Karel Kasteel incarne la stabilité, la longévité et un travail intense au service du Saint-Siège. Théologien, canoniste, diplomate et polyglotte, il a servi dans différents dicastères pendant plusieurs décennies, effectuant également de nombreux voyages à travers le monde.
Il a ainsi collaboré avec plusieurs papes, et a été le témoin direct de grands événements de la vie de l’Église. À 91 ans, il est encore aujourd’hui bien actif : il est notamment consulteur et commissaire auprès de dicastères, il accueille beaucoup de monde, donne des conférences et prêche des retraites.
Zenit a rencontré ce prélat chaleureux et énergique, dont le témoignage est une source exceptionnelle d’informations et d’anecdotes sur l’histoire des derniers papes et sur la vie de la Curie romaine.
Zenit : Vous avez servi le Saint-Siège durant 70 ans. Comment avez-vous été appelé à Rome pour la première fois ?
Mgr Karel Kasteel : Je suis venu à Rome pour la première fois en 1956 pour étudier la théologie, et je suis toujours à Rome, 70 après ! J’ai été ordonné prêtre en 1959 par le cardinal Johannes Alfrink, archevêque d’Utrecht, aux Pays-Bas, qui m’a ensuite demandé de rester et de préparer un doctorat en théologie, puis un doctorat en droit canon.

« Les papes passent, la curie romaine reste » © Anne van Merris
Après avoir travaillé au sein du Dicastère pour le service de la charité, on m’a envoyé en 1961 à l’Académie pontificale ecclésiastique pour me préparer à servir l’Église universelle. Le pape saint Jean XXIII voulait alors internationaliser la Curie romaine, où beaucoup d’italiens travaillaient. Il a donc fait venir à Rome des jeunes prêtres de différentes nationalités, afin qu’ils y poursuivent leurs études et se mettent au service du Saint-Siège.
Au total, j’ai connu 8 papes. J’ai commencé sous le pontificat du vénérable Pie XII, décédé en 1958. Puis il y a eu saint Jean XXIII, pape de 1958 à 1963, qui m’a demandé de rester à Rome. Bien que bref, son pontificat a été décisif, puisqu’il est à l’origine de la convocation du Concile Vatican II. Ensuite, saint Paul VI a été pape pendant quinze ans, de 1963 à 1978.
L’année 1978 est « l’année des trois papes » : saint Paul VI, le bienheureux Jean-Paul Ier, qui a été rappelé par le Seigneur un mois après son élection, et saint Jean-Paul II, qui a été pape pendant presque 27 ans, jusqu’en 2005. Puis on a eu le pape Benoît XVI, le pape François, et maintenant le pape Léon XIV.
Zenit : Dans quels dicastères en particulier avez-vous le plus œuvré ?
Mgr K. Kasteel : En 1963, on m’a demandé de rejoindre la Congrégation pour la propagation de la foi et l’évangélisation des peuples, devenu le Dicastère pour l’évangélisation. J’ai beaucoup aimé ce travail qui m’a permis de découvrir le monde missionnaire. On m’avait dit que j’y resterais 3 ans, mais j’y suis resté 30 ans !
Dans ce dicastère, j’ai été appelé à beaucoup voyager, car les nonciatures étaient rares à l’époque. Je me souviens de mon premier déplacement dans les îles du Pacifique, où je devais aider à établir la hiérarchie de l’Église : il fallait organiser les provinces ecclésiastiques, les sièges épiscopaux, les diocèses… C’était vraiment compliqué, parce que la Polynésie, la Mélanésie et la Micronésie ont une multitude d’îles. Après cela, j’ai dû faire la même chose aux Antilles.
De 1993 à 2009, j’ai rejoint le Conseil pontifical Cor unum, désormais rattaché au Dicastère pour le service du développement humain intégral. J’y ai été sous-secrétaire, puis secrétaire, et j’ai collaboré avec les agences de la charité et d’aide au développement, et avec les gouvernements. J’ai aussi été observateur permanent du Saint-Père pour la fondation Jean-Paul II pour le Sahel.
Pendant 16 ans à Cor Unum, j’ai pu réaliser à quel point l’Église catholique s’est toujours beaucoup occupée des plus pauvres et des plus faibles, notamment les ordres religieux. J’ai vu que la charité est bien vivante : combien de religieux et de religieuses, de paroisses, d’organisations, de communautés chrétiennes ou de bénévoles déploient toute leur énergie pour venir en aide aux plus démunis ? C’est immense !
Zenit : Vous avez aussi participé à l’organisation du conclave de 2005 après la mort de saint Jean-Paul II. En quoi cela consistait-il exactement ?
Mgr K. Kasteel : La mission principale de la Chambre apostolique est d’organiser un conclave. J’avais été désigné comme membre de cette Chambre par saint Jean-Paul II, qui m’avait placé sous son autorité immédiate. Je me souviens être allé le remercier pour cette nomination, et lui avoir dit : « Saint-Père, je vous suis très reconnaissant de m’avoir donné cette preuve de bienveillance en me nommant dans la Chambre apostolique, mais je regrette que vous m’ayez enlevé mon évêque, parce que j’y suis très attaché. » Et il m’avait répondu avec humour : « Et moi, je ne te suffis pas ?! »

Avec des frères de la congrégation Saint-Jean, sur une terrasse du Vatican © Anne van Merris
Durant la vacance du Siège apostolique, les cardinaux électeurs et non électeurs doivent se retrouver en congrégations générales tous les matins et tous les après-midis. Ces réunions durent au moins 15 jours et sont présidées par le cardinal doyen : en 2005, le doyen de la Chambre était le cardinal Joseph Ratzinger, qui avait dirigé ces réunions d’une manière remarquable.
Ce conclave avait été tout de même compliqué à organiser, parce que les règles avaient été changées et que le nombre de cardinaux avait augmenté avec le temps. Depuis le 16e siècle, les cardinaux étaient au maximum 70, alors qu’ils sont presque 250 maintenant, dont 120 électeurs. Or, dès que l’on augmente le nombre de cardinaux électeurs, on engendre d’autres problèmes comme le logement, la gestion des salles, les traductions, les transports vers la Chapelle sixtine, la gestion des téléphones portables, etc.
Zenit : Quelles ont été, selon vous, les plus grandes évolutions au sein de la Curie ?
Mgr K. Kasteel : Je vois deux évolutions importantes. Tout d’abord, l’internationalisation de la Curie romaine : si le pape Pie XII a commencé à nommer des cardinaux non italiens dans plusieurs pays, il y avait encore à l’époque une trop grosse majorité d’italiens au sein des dicastères, que ce soit des prêtres, des laïcs ou des religieuses. Et ce n’est plus le cas aujourd’hui.
Ensuite, j’ai constaté une évolution dans la nomination de femmes à des postes importants de la Curie. Par exemple, l’État de la Cité du Vatican est actuellement gouverné par une femme, Sr Raffaella Petrini, et le Dicastère pour la vie consacrée est présidé par une femme aussi, Sr Simona Brambilla.
Zenit : Que retenez-vous de plus beau suite à votre longue expérience au service du Saint-Siège ?
Mgr K. Kasteel : J’ai tellement reçu pendant toutes ces années, beaucoup plus que je n’ai donné ! Et cela me fait penser à la phrase prononcée par le pape Léon XIV peu après son élection, avec laquelle il a gagné la sympathie de toute la Curie romaine : « Les papes passent, la Curie romaine reste. »

Mgr Kasteel est resté très attaché à son Église aux Pays-Bas (à gauche, avec le futur cardinal W. Eijk en 2008) © wikidata.org
Une autre belle chose à dire sur la papauté est que l’Esprit Saint inspire toujours les cardinaux pour donner à l’Église catholique exactement le pape qu’il faut selon les besoins du temps. C’est toujours comme cela. Si vous analysez bien l’histoire, nous recevons à chaque fois un pape qui est « the right man at the right place ».
Enfin, je peux dire que j’ai été extrêmement frappé par la sainteté des personnes avec qui j’ai travaillé dans ma vie. Il y a beaucoup de sainteté dans la Curie romaine ! Ces personnes ont une vie spirituelle supérieure et m’ont toutes inspiré, même celles qui ont commis des erreurs ou qui humainement étaient moins sympathiques. Car pour pouvoir rester dans la Curie romaine, il faut être généreux, accepter de dédier tout son temps et savoir travailler humblement en équipe. Sinon, on ne résiste pas, on s’en va après deux ou trois ans.
Travailler pour l’Église universelle est une expérience si grande que la miséricorde de Dieu s’y manifeste constamment. On peut faire énormément de bien ici, et il m’a fallu du temps pour le comprendre. J’ai d’ailleurs aujourd’hui l’intention d’écrire un petit livre sur ce sujet, si le Bon Dieu me donne le temps : mais je le ferai avec une grande délicatesse, car les saints n’aiment pas trop que l’on parle d’eux !



