Chine: le cardinal Zen parle pour la première fois de ses combats

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Entretien avec Dorian Malovic, spécialiste de l’Asie

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ROME, lundi 09 juillet 2007 (ZENIT.org) Dix ans après la rétrocession de Hong Kong à la Chine (1er juillet 1997), le cardinal Joseph Zen parle pour la première fois de ses combats . Mgr Zen, un homme en colère. Entretiens avec le cardinal de Hong Kong (Editions Bayard) est le titre du dernier ouvrage de Dorian Malovic, chef du service Asie au quotidien La croix et spécialiste de la Chine. Un ouvrage qui sera prochainement traduit en chinois à Hong Kong.
Ancien correspondant à Hong Kong dans les années 80, l’auteur suit depuis plus de 20 ans l’évolution de l’église catholique de Chine et ses relations avec le Vatican.
« j’étais un peu excédé de réaliser qu’on ne disait jamais les choses clairement , qu’on nous donne des images ou des reflets caricaturaux et que chacun reste dans l’ignorance de l’autre », confie Dorian Malovic, dans un entretien accordé à ZENIT, en expliquant son propre ‘combat’ de journaliste, de témoin , et de ‘passeur’ de l’histoire .
L’auteur a reçu en mai dernier une mention spéciale du Grand Prix de littérature catholique, décerné par le Jury de l’Association des écrivains catholiques, pour un ouvrage inédit sur l’évêque de Shanghai Le Pape jaune, Mgr Jin Luxian, soldat de Dieu en Chine communiste, publié l’année dernière.
« Une fidélité et une confiance se sont tissées au fil des ans» (20 ans pour Mgr Jin et 10 ans pour le card. Zen), explique à ZENIT Dorian Malovic qui salue en ces deux hommes « le courage de ceux qui n’hésitent pas à dénoncer les injustices et ne craint pas les puissants » :

ZENIT : M. Malovic, expliquez-nous la genèse de votre livre Mgr Zen, un homme en colère. Entretiens avec le cardinal de Hong Kong.

D. Malovic : J’ai été pendant plusieurs années correspondant du journal La Croix à Hong Kong, et au fil des années il est apparu que l’évêque de Hong Kong, nommé en 96, était pour ainsi dire un des personnages-clés, un personnage capital au sein de la société de Hong Kong , dépassant largement les 250.000 catholiques que compte le territoire sur les 7 millions d’habitants.
Messages, interventions et prises de position de Mgr Zen étaient écoutés par tout le monde, et il a été perçu, à la veille de la rétrocession de Hong Kong à la Chine, en 97, comme un personnage qui défendait les libertés individuelles, la liberté d’expression et faisait rempart contre les potentielles menaces de Pékin de retirer un certain nombre de libertés. A tel point qu’en 2003, il a été élu le personnage le plus populaire du territoire.
Je pense que dans la grande famille des cardinaux en général, et encore plus particulièrement en Asie, on a affaire à des cardinaux et des prélats très discrets qui restent plutôt timides. Au caractère très ouvert, il n’hésite pas à exprimer les frustrations des Hongkongais et à dénoncer ouvertement les injustices, en convoquant les médias, s’exprimant à la télévision et à la radio. Il a touché au cœur toute la population de Hong Kong qui avait besoin d’un porte-parole, non seulement politique mais moral. Il a acquis de ce fait un poids et une légitimité incomparable.

ZENIT: Au point d’en faire un ‘homme en colère’ comme le souligne le titre de votre ouvrage. Comment le cardinal Zen est-il devenu cet intermédiaire incontournable entre l’église continentale et le Vatican ?

D. Malovic : Avant d’être en colère, le card. Zen a effectivement acquis une grande légitimité par ce qu’il a fait dans sa vie, sa formation et ses actions. D’une part, il est né à Shanghai, qu’il a fui avant 49 et l’arrivée de Mao et des communistes au pouvoir, avant de trouver refuge à Hong Kong où il entre dans une école salésienne et décide très tôt de devenir prêtre. Envoyé alors à Milan pour faire ses études, il y restera plus d’une dizaine d’années , avant de revenir à Hong Kong où il sera prêtre.
Dans les années 80 , au moment où la Chine s’ouvre, où le développement économique commence à décoller, il est le premier prêtre chinois de Hong Kong à pouvoir aller enseigner dans les séminaires officiels du continent mais aussi dans les séminaires clandestins. Cette expérience lui permet d’acquérir une grande connaissance de la réalité de l’Eglise catholique en Chine. On peut voir qu’il a été le seul à cette époque à avoir ce courage et surtout cette patience. Dieu sait combien les démarches administratives et politiques étaient difficiles pour se faire accepter sur le continent. dans un milieu catholique au destin très compliqué.
Le cardinal Zen est resté très longtemps silencieux mais en action permanente. Il s’est très vite rendu compte de l’état de l’Eglise catholique chinoise après 35 ans de maoïsme. La priorité, pour lui, était de former de nouveaux prêtres afin d’assurer la relève.
Fort de cette expérience de terrain, il a été nommé Evêque en titre de Hong Kong, avec un rôle très clair de la part du Vatican : jouer un rôle d’église-pont entre l’église catholique chinoise et l’église universelle.
Dans la renaissance de l’Eglise catholique chinoise, Hong Kong a joué un rôle primordial, autant sur le plan humain en envoyant des enseignants sur le continent, qu’en accueillant des jeunes séminaristes continentaux . Sur le plan financier, des aides conséquentes ont été envoyées à de nombreux diocèses et nombreuses paroisses, afin de rénover des églises, rouvrir les séminaires, acheter le matériel pédagogique.

ZENIT : Vous publiez dans votre livres six longs entretiens de plus deux heures que vous avez eus avec le Cardinal ZEN l’année dernière. En 2006, on s’en souvient, Pékin n’arrêtait pas de souffler le chaud et le froid dans ses relations avec Rome. Est-ce cette attitude qui a déclenché sa colère?

D. Malovic : L’année 2006 est un peu le point d’orgue d’une situation de l’Eglise de Chine qui avait beaucoup évolué ces dernières années. Elle a vu un certain nombre d’événements capitaux : on démarre l’année 2006 sur des perspectives d’espoir positif sur une reprise du dialogue et des relations diplomatiques jusqu’au mois de mars. On a des rumeurs qui font état de rapprochement , de voyage possible de Benoît XVI . Au début de l’année l’Evêque de Hong Kong est élevé au rang de cardinal par Benoît XVI, mais à partir du mois de mai vont se succéder trois consécrations illicites d’évêques sur le continent qui vont, selon les termes du cardinal Zen, « saboter » tout le processus de rapprochement antérieur entre Pékin et Rome .
A ce moment-là, ses prises de positions sont très fermes et radicales. Il se met en colère lorsqu’il voit la duplicité de Pékin qui, d’une part, affirme être favorable à une reprise du dialogue et de l’autre, de l’autre laisse faire l’Association patriotique qui consacre illicitement plusieurs évêques sans l’aval de Rome. Ça le met dans une colère noire. Et il n’a pas été le dernier à dénoncer cette duplicité, localement mais aussi au Vatican où il a joué, durant toute l’année 2006, un rôle capital pour que le dossier Eglise de Chine soit repris vraiment en main par le Vatican.
Je pense qu’il a adopté à l’égard de Pékin cette attitude accusatrice et de fermeté en tant que chinois, né à Shanghai, qui connaît le système politique. Il est convaincu que face à Pékin il ne faut pas s’abaisser, se taire, et accepter tout et n’importe quoi.

ZENIT : Une attitude que certains ont critiquée , estimant que ce n’était pas une attitude productive aux yeux de Pékin. En était-il conscient ?

D. Malovic: Je pense que sa colère était maîtrisée et calculée
. Ce comportement était assumé en toute connaissance de cause. Certains l’ont en effet critiqué, disant que cela provoquait toute une série de problèmes pour l’église locale en Chine. Il en était très conscient. Mais il ne cessait de me dire : ‘je vis à Hong Kong, dans un pays de liberté, je suis chinois, je me dois d’adopter cette attitude, porte-parole de ceux qui n’ont pas droit à la parole sur le continent et qui doivent, sans cesse, faire des compromis avec les autorités politiques chinoises afin de survivre’.
A terme, il savait que c’était une attitude qui serait payante. Visiblement elle a été entendue par le pape et on a maintenant la sensation que la récente lettre du pape aux catholiques chinois, à la fois ferme et à la tonalité très ouverte, pose des bases saines afin de relancer un dialogue plus efficace.

ZENIT : On compare souvent sa personnalité et sa manière de faire à l’archevêque anglican Desmond Tutu d’Afrique du sud

D. Malovic : Je pense que le parallèle avec Desmond Tutu est très juste car Desmond Tutu était à la fois un homme de terrain, intellectuellement très compétent et lui aussi un porte-parole, à la fois local en Afrique du sud, mais dont le message dépassait les frontières. Je pense que c’est exactement ce que fait le cardinal Zen dans le cadre de Hong Kong.

ZENIT : Et vous-même, Dorian Malovic, quel est votre moteur ? L’année dernière vous avez publié une longue enquête sur la personnalité de l’évêque de Shanghai, le jésuite Mgr Jin Luxian, autre personnage-clef du vécu des catholiques chinois. Comment gagnez-vous leur confiance ? On sent dans vos ouvrages une certaine intimité entre vous et tous ces personnages-clefs du vécu difficile des catholiques chinois.

D. Malovic : Il y a 20 ans, quand j’ai commencé à m’occuper de la Chine, j’ai découvert un univers qui était totalement méconnu . D’ailleurs toute l’histoire de l’église catholique de Chine contemporaine était méconnue. Et j’ai vite été un peu excédé de réaliser qu’on ne disait jamais les choses clairement, qu’on nous donnait des images ou des reflets caricaturaux et que chacun reste dans l’ignorance de l’autre.
Ma curiosité m’a porté vers des personnages qui pouvaient transmettre l’histoire chinoise récente . Je considère qu’en tant qu’occidental je ne suis qu’un passeur de l’histoire et que je n’ai pas mon mot à dire. Je préfère donc donner la parole à des acteurs de l’histoire qui ont la particularité, ce qui me séduit beaucoup d’ailleurs, et qui me fait vraiment sauter le pont, d’être sur les deux cultures, chinoise et européenne.
Il se trouve que Mgr Jin de Shanghai a lui aussi été élevé en Chine et en Europe et qu’il connaît les ressorts et les fonctionnements de ces deux univers, de ces deux sociétés. Tous deux, avec le cardinal Zen, incarnent cette connaissance à la fois chinoise et européenne.
Je pense que ma connaissance, modeste, du terrain, de la Chine sur une vingtaine d’années, et mon identité d’occidental , permet une compréhension mutuelle enrichissante. Je peux comprendre leurs limites et eux peuvent comprendre ce que je demande et ce que je veux transmettre aux lecteurs occidentaux. J’aime aller au fond des êtres. Cette fidélité et cette confiance, tissées au fil des ans avec ces deux personnages (20 ans pour Mgr Jin et 10 ans pour le card. Zen), ont permis de créer cette intimité que vous avez ressentie. Ils me faisaient confiance . Je n’étais ni un prêtre, ni un missionnaire, j’étais un laïc, donc hors de la sphère proprement ecclésiale, mais un journaliste d’un grand quotidien catholique français, donc crédible à leurs yeux.
Je pense que les incompréhensions entre l’occident et l’orient trouvent avant tout leur origine dans une profonde ignorance mutuelle. Chacun doit faire un pas pour se retrouver au milieu du pont, ouvrir le dialogue et ainsi mieux se comprendre. C’est ce que j’ai envie de faire.

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ZENIT Staff

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