Dans l’enseignement social de l’Église, l’horizon ultime de la régulation économico-sociale est l’avènement du royaume du Christ. En revenant aux besoins élémentaires de la vie sur terre, les sociétés humaines pourront rétablir des relations apaisées, attentives au bien commun. Ainsi l’histoire saura surmonter les dialectiques sociales et les impasses conflictuelles, comme le prouvent des exemples concrets.
70. Investissements et question monétaire
« Les investissements de leur côté, doivent tendre à assurer des emplois et des revenus suffisants, tant à la population active d’aujourd’hui qu’à celle de demain. » C’était en général le cas en 1965 et n’empêchait pas les investisseurs de s’enrichir. La population y trouvait un avantage, parce que beaucoup de dirigeants des anciennes colonies avaient à cœur de montrer qu’ils étaient capables de gérer leur pays. De plus, pendant un certain temps existèrent des élections libres et fiables qui pouvaient faire sanctionner un mauvais chef d’État.
Mais, comme un peu partout dans le monde, les pouvoirs politiques sont devenus de plus en plus autoritaires, souvent à la solde d’un nouveau colonisateur économique, dont le souci premier n’est pas le bien-être de la population mais le profit ! Or, tendre vers un bien-être qui dure compte peu devant la perspective d’un profit rapide. Quant à la monnaie et aux justes avertissements du Concile à ce sujet, tout dépendra des investisseurs et de leurs intentions. Toujours est-il qu’il en va de la souveraineté du pays dans lequel ils investissent. S’ils considèrent que la paix est préférable à la guerre pour développer une économie, ils favoriseront la souveraineté de ce pays en lui laissant sa monnaie. Sinon, ils feront naître une économie « nouvel-euro » sous un autre nom, qui ne profitera qu’à certains, comme en Europe, et tiendra les autres pays en esclavage !
71. Accès à la propriété et au pouvoir privé sur les biens. Problème des latifundia
Les paragraphes 1, 2, 3 et 4 reprennent le thème classique du droit à la propriété, une constante de la doctrine sociale de l’Église depuis Léon XIII. Et nous sommes renvoyés à plusieurs textes de papes. Je citerai quelques passages du message radiophonique de Pie XII de la Pentecôte 1941 :
« 13. Tout homme, en tant qu’être vivant doué de raison, tient, en fait de la nature, le droit fondamental d’user des biens matériels de la terre, quoi qu’il soit laissé à la volonté humaine et aux formes juridiques des peuples de régler plus en détail la réalisation pratique de ce droit. … Tout cela, néanmoins, reste subordonné à la fin naturelle des biens matériels et ne saurait se faire indépendamment du droit premier et fondamental qui en concède l’usage à tous, mais plutôt doit servir à en rendre possible la réalisation en conformité avec cette fin. Ainsi seulement on pourra et devra obtenir que propriété et usage des biens matériels apportent à la société paix, féconde et vivante stabilité, qu’il n’en résulte pas, au contraire, un état de choses précaires, générateur de luttes et de jalousies et abandonné à la merci du jeu, impitoyable de la force et de la faiblesse. »
Plus loin le pape va aborder la difficile question des latifundia, pluriel du latin latifundium, grand domaine agricole médiocrement cultivé. Cette structure existait déjà au temps de Pline l’Ancien et perdura en Italie aux dépens de paysans pauvres, manquants de terre. L’unité italienne aggrava les choses, les grands propriétaires employant des immigrés à bas prix pour une culture qui en fin de compte produisait peu.
L’essor économique italien
C’est Mussolini qui régla le problème italien des latifundia. Quand il devint Premier ministre de l’Italie en 1922, l’économie italienne connaissait de gros problèmes, suite à la Première Guerre mondiale. Les grains représentaient le quart des importations italiennes. Il va alors s’engager dans une politique agricole d’auto-suffisance alimentaire et, pour ce faire, s’attaquer aux grands propriétaires terriens des latifundia. C’est l’État fasciste qui alla tout contrôler, via la création d’un syndicat agricole unique en 1926. Ensuite, Mussolini confisqua les grands domaines des latifundia, favorisa les petites propriétés, et remit en état de culture les marais pontins. Par ailleurs, on assécha des terres en canalisant des rivières. Les travaux payés par l’État durèrent jusqu’en 1942, bonifiant près d’un million de terres, bien qu’on puisse discuter le chiffre. On utilisa toutes les ressources de la science agricole, le tracteur Landini fit merveille, sous plusieurs modèles qui allaient en s’améliorant. En 1931, six ans après la mise en place de cette politique, l’Italie pouvait presque satisfaire à ses besoins, sa population ayant augmenté.
Le pape Pie XII savait donc qu’il y avait de solutions possibles et pouvait dire dans ce même message radiophonique de 1941. Après avoir rappelé qu’il fallait organiser un pays à l’échelon de la famille, le pape s’exprime ainsi, et cela correspond bien aux préoccupations du paragraphe 6 :
« 24. Aujourd’hui, l’idée d’espace vital et la création de tels espaces est au centre des buts sociaux et politique, mais ne devrait-on pas, avant toute chose, penser à l’espace vital de la famille et libérer celle-ci des liens que lui imposent des conditions de vie, ne lui permettant pas même de concevoir l’idée d’une maison à elle ? …
25. Notre planète … ne manque cependant pas de régions et de lieux propres à la vie, abandonnés aux caprices d’une végétation spontanée, alors qu’ils s’adapteraient bien à être cultivés par la main de l’homme, à ses besoins et aux activités de la civilisation ; et plus d’une fois il est inévitable que certaines familles, émigrant d’ici ou de là, cherchent ailleurs une nouvelle patrie. Alors, selon l’enseignement de Rerum novarum, joue le droit de la famille à un espace vital. Là où il en sera ainsi, l’émigration atteindra son but naturel, comme souvent le confirme l’expérience ; Nous voulons dire une distribution meilleure des hommes sur la surface terrestre apte à la colonisation agricole.
Si les deux partis, ceux qui permettent de quitter le sol natal et ceux qui reçoivent les nouveaux venus, continuent à avoir soin loyalement d’éliminer tout ce qui pourrait empêcher la naissance et le développement d’une vraie confiance entre le pays d’émigration et le pays d’immigration, tous tireront avantage d’un tel changement de lieu et de personnes : les familles recevront une terre, qui sera pour elles terre paternelle, patrie dans le vrai sens du mot ; les terres à population dense seront soulagées et leurs peuples se créeront de nouveaux amis, en territoire étranger ; les États, enfin, qui accueillent les émigrants s’enrichiront en citoyens laborieux. Ainsi, les Nations qui donnent et les États qui reçoivent contribueront à l’envie à l’accroissement du bien-être humain et aux progrès de la civilisation humaine ».
La condition agricole
Le pape Jean XXIII avait prévu que l’exode rural allait se développer par l’attrait de la vie urbaine. Aussi a-t-il eu le souci des agriculteurs dans l’encyclique Mater et Magistra (15 mai 1961), comme son prédécesseur. Il va y lier la notion de famille :
« 142. On ne saurait donner de règles générales sur les structures qui conviennent le mieux à l’agriculture, car les conditions sont très variables suivant les régions dans chaque pays, à plus forte raison selon les pays dans le monde entier. Cependant, ceux qui se font, de la dignité de l’homme et de la famille, une conception fondée sur les principes de la loi naturelle, mieux encore du christianisme, préconiseront toute forme d’exploitation qui se présente comme une vraie communauté humaine, et surtout l’exploitation familiale ; il faut que dans cette communauté, les relations mutuelles et l’organisation de la production elle-même répondent aux normes de la justice de la doctrine chrétienne. Ils s’emploieront aussi de toutes leurs forces, suivant les circonstances, à réaliser cet idéal d’exploitation agricole. » (Ma numérotation de Mater et Magistra ainsi que la traduction sont celles de La Doctrine sociale de l’Église catholique, en partenariat avec la CEF).
Cette encyclique aurait dû servir intégralement d’avertissement aux politiques, parce qu’elle montrait bien ce que risquait de devenir la condition paysanne, si elle n’était pas suivie politiquement. Comme Français, vivant quelques mois à la campagne, je suis témoin du travail de forçat de nos paysans. Et ayant été témoin d’un suicide d’un jeune agriculteur et m’étant informé, j’ai compris son geste sans l’approuver. Jean XXIII avait été un véritable prophète. Il est vrai que, Nonce apostolique en France, il connaissait bien notre pays, et tous les Français connaissaient son nom, on le voyait partout et on l’aimait ! Étant né en 1944, j’en ai des souvenirs précis.
72. L’activité économico-sociale et le royaume du Christ
La gestion des biens de la terre doit se faire dans une perspective de progression du royaume du Christ. En cela, Vatican II révèle son caractère prophétique. Cette conclusion est on ne peut mieux affirmée dans les deux paragraphes de ce numéro :
« §1. Les chrétiens actifs dans le développement économico-social et dans la lutte pour le progrès de la justice et de la charité doivent être persuadés qu’ils peuvent ainsi beaucoup pour la prospérité de l’humanité et la paix du monde. … Tout en s’assurant la compétence et l’expérience absolument indispensables, qu’ils maintiennent, au milieu des activités terrestres, une juste hiérarchie des valeurs, fidèles au Christ et à son Évangile, pour que toute leur vie, tant individuelle que sociale, soit pénétrée de l’esprit des Béatitudes, et en particulier de l’esprit de pauvreté. »
Il est à remarquer que la traduction du Centurion diffère du texte latin qui est bien plus impératif quant aux obligations des chrétiens : « Ayant acquis les compétences et l’expérience absolument nécessaires, ils doivent maintenir un ordre correct dans leurs activités terrestres, en fidélité au Christ et à son Évangile, afin que toute leur vie, tant individuelle que sociale, soit imprégnée de l’esprit des Béatitudes, notamment celui de la pauvreté. » Le latin ne parle pas de « hiérarchie de valeurs », qui dépend de l’appréciation (subjective) de chacun, mais « d’ordre (objectif) des activités » ; et il emploie le substantif « fidelitas » : « rectum ordinem servent, in fidelitate erga Christum eiusque Evangelium… »
Le paragraphe 2 poursuit :
« §2. Quiconque, suivant le Christ, cherche d’abord le Royaume de Dieu, y trouve un amour plus fort et plus pur pour aider tous ses frères et pour accomplir une œuvre de justice, sous l’impulsion de l’amour. »
En termes politiques, cela se traduit par l’ambition primordiale de servir les intérêts de sa patrie tout en gardant de bonnes relations avec ses voisins, ce qui suppose une bonne diplomatie. J’ai pu vivre cela souvent sous la Quatrième République, mais surtout sous la Cinquième, avec De Gaulle, Pompidou et Giscard d’Estaing. Je précise cela pour les jeunes générations, pour que le spectacle affligeant donné actuellement par nos « politiques » ne les désespère pas. La France a des ressources et a connu pire. Elle s’est relevée quand des hommes, et aujourd’hui il faut ajouter des femmes, mus par l’amour de la patrie, ont su faire comprendre au peuple français quels étaient ses véritables intérêts !



