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Nos larmes ont la même couleur @ éd. du Cherche Midi

Nos larmes ont la même couleur @ éd. du Cherche Midi

«Nos larmes ont la même couleur» : une association israélo-palestinienne

Témoignage, dans L’Osservatore Romano

«Six cent briques pour la réconciliation »: sous ce titre, L’Osservatore Romano, dans son édition en italien du 7 septembre 2017  (Silvia Gusmano), a salué une association israélo-palestinienne de familles ayant perdu un parent ou un proche au cours du conflit.

Yitzhak Frankenthal, le fondateur, « est parvenu à convaincre parents, enfants, petits-enfants, oncles et tantes déchirés par la douleur pour la mort violente d’un proche à ne pas céder à la haine et à la vengeance ».

C’est ce que raconte « Nos larmes ont la même couleur » (éditions du Cherche Midi, 2015) signé par deux femmes, Bushra Awad, Palestinienne, et Robi Damelin, Israélienne.

Voici notre traduction de la recension de L’Osservatore Romano.

AB

***

Le quotidien «Haaretz» l’a saluée comme étant « l’association israélo-palestinienne à la fois la plus triste et la plus optimiste », définition qui résume bien l’esprit et le sens de Parents Circle – Families Forum (Pcff), une organisation née durant les accords d’Oslo et rassemble aujourd’hui 600 familles israéliennes et palestiniennes. Toutes ont perdu un parent dans le conflit qui ensanglante la région depuis des décennies.

L’idée de créer un réseau entre les familles en deuil pour soutenir le processus de paix est venue à Yitzhak Frankenthal, un homme d’affaire juif orthodoxe, après l’enlèvement et l’assassinat de son fils Arik. Armé d’un stylo, de patience et de beaucoup de détermination, l’homme a passé deux mois dans une bibliothèque de Tel Aviv, plongé dans les archives des journaux locaux, finissant par identifier 422 familles à avoir perdu un parent proche à cause de la guerre. Avec Roni Hirshenson, un garagiste de Jérusalem, dont le fils a été tué dans un attentat suicide, il a essayé d’entrer en contact avec toutes ces familles : il obtiendra 44 réponses positives. On pourrait penser à un échec si on regarde le nombre ; ou à un succès si on pense que cet homme est parvenu à convaincre parents, enfants, petits-enfants, oncles et tantes déchirés par la douleur pour la mort violente d’un proche à ne pas céder à la haine et à la vengeance.

Au début, l’association ne réunissait que des israéliens, mais peu à peu l’idée que les familles palestiniennes pouvaient — et devaient — en faire partie, a fait son chemin. Et en 2003, Parents Circle est devenu binational.

L’histoire de cette association est racontée dans le livre Nos larmes ont la même couleur – (édité par les Editions Le Cherche Midi) signé par deux femmes, Bushra Awad et Robi Damelin, palestinienne la première et israélienne la seconde. Toutes deux ont en commun d’avoir perdu un enfant dans le conflit. Aidées par Anne Guion, journaliste à «La Vie», les deux mères retracent dans ce livre les étapes de leur difficile parcours qui a permis de les libérer de la colère et de la haine dans la tentative de construire quelque chose de bon.

Le mot « vulnérabilité » est le mot-clef qui caractérise le travail de l’association et de tous les projets qu’elle poursuit, comme par exemple lune banque de sang israélo-palestinien. C’est en effet ce sens commun de vulnérabilité que Pcff cherche à mettre en lumière et d’approfondir dans les rencontres entre israéliens et palestiniens dans l’espérance, devenue au fil des années « conviction », que l’empathie est la clef pour se rapprocher à la fin du conflit. Une fin «non seulement indispensable mais également possible. Le passage nécessaire est celui de comprendre que la souffrance de l’autre ne remet pas en question sa propre souffrance : cela paraît incroyable mais ce processus est possible uniquement parce que les échanges ont lieu avec l’ennemi. Le processus de guérison éclate justement dans la mesure où ces histoires de souffrance sont partagées avec lui.

On trouve — rappelle Anne Guion — « peu de lecture sur la réconciliation, et plus précisément sur les mécanismes psychologiques qui entrent en jeu. D’un côté on a la psychologie et les émotions, souvent reléguées dans les revues féminines, et de l’autre la géopolitique. Deux domaines séparés qui n’ont rien à voir l’un avec l’autre ». Pourtant l’histoire récente offre des conseils imparables. Ce fut le cas de Français et Allemands (« Comment avons-nous fait — se demande Anne Guion — pour passer en si peu de temps de la condition d’ennemis de longue date à celui de pays coopérant au sein d’une seule et unique organisation, l’Europe ? »), mais c’est aussi le cas de l’Irlande du Nord et de l’Afrique du sud (où, d’ailleurs, l’israélienne Robi est née et retourne pour chercher à comprendre comment le pays a fait pour tourner une page).

Bien entendu transformer la théorie en pratique n’est pas simple. Le chemin de Parents Circle – Families Forum, comment on l’a dit, est très accidenté. Mais la force repose sur le fait qu’on sait qu’il est indispensable: « Nous vivons ici, nous ne pouvons pas nous permettre de désespérer » répètent souvent les membres du Pcff.

Le parcours est accidenté tout d’abord pour l’association. Critiques et fermetures (« Pour la plupart des Palestiniens c’était la première leur première rencontre avec des Israéliens qui n’étaient pas des soldats. Mais la crainte est commune ») pleuvent de toutes parts, des obstacles se dressent à chaque coin. Les difficultés émergent également à un niveau très concret. Par exemple, le problème de la langue : où trouver des interprètes suffisamment compétents pour passer d’un idiome à l’autre en parvenant toujours à saisir les nuances émotives ? La réponse est arrivée des prisons israéliennes. Car, pour pouvoir communiquer avec les surveillants et l’appareil administratif, les Palestiniens apprennent l’hébreu. Ainsi, aujourd’hui, les meilleurs interprètes de l’arabe-hébreu sont pour la plupart des anciens détenus palestiniens.

Mais les difficultés pour tous ceux qui adhèrent au Pcff sont avant tout personnelles. Tant Bushra que Robi se voient inondées de critiques: « élevées sur deux planètes différentes », en plus de la douleur, elles partagent l’ostracisme de leurs communautés respectives. Et si les critiques sont fortes chez ceux qui ne les connaissent pas personnellement, elles deviennent encore plus fortes chez ceux qui les connaissent et font partie de leur entourage car ces derniers voient dans le dialogue avec « l’ennemi » une grave trahison à la mémoire des jeunes tombés à la guerre.

Du reste le dialogue avec leur propre histoire devient aussi parfois vraiment difficile. Le récit de Robi Damelin est incroyablement profond, courageux et honnête, elle qui en réalité a perdu deux enfants à cause du conflit : en plus de son fils aîné David tué par un tueur à gages, en effet, à 19 ans à peine, Elad se pendra après la mort de son meilleur ami tué par des Palestiniens. D’abord le frère puis l’ami : Elad ne résiste pas à toute cette souffrance.

Robi est déjà un membre actif de l’association depuis quelques temps quand un jour les soldats frappent à sa porte: « Nous sommes heureux de vous annoncer que le tueur palestinien de votre fils a été arrêté ». La nouvelle précipite la femme dans un état de paralysie : jusqu’ici « j’étais assez contente de moi », fière d’avoir dompté la bête tapie dans mes entrailles, fière de parler de paix malgré tout. Mais maintenant je m’écroule. J’avais passé les dernières années de ma vie à parler de réconciliation et tout à coup c’est arrivé. L’assassin de mon fils était enfermé dans une cellule dans mon pays. Je ne pouvais pas l’ignorer. Quand il n’était qu’un nom, je pouvais voyager dans le monde et parler de paix sans savoir si je la voulais vraiment. A partir de ce moment-là ce fut toute une autre histoire ». En effet, maintenant le monstre avait un visage, celui d’un jeune de 24 ans, quelques années de moins que David lorsqu’on l’a tué. Le monstre est un être humain. « Comment puis-je continuer à parler de réconciliation si moi, la première, je ne suis pas capable de faire un pas vers l’ennemi ? ».

Robi parviendra à surmonter ce moment atroce et décidera de rester dans l’association. Nous laissant ce poignant témoignage que le pardon — au-delà de la politique et de l’histoire — est vraiment une brique sur laquelle pouvoir construire la paix. Une brique rare, épuisante à imaginer et encore plus à protéger. Mais une brique possible.

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