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Père Bruno Marie Duffé, capture vidéo KTO

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Migrations : « Seul le partage peut nous rendre heureux », par Mgr Duffé (traduction complète)

Conférence sur «Migrations mondiales et nouveaux nationalismes»

Il faut que « le partage soit considéré comme une valeur et non comme un affaiblissement », affirme Mgr Bruno-Marie Duffé: « La peur des migrants, explique-t-il, est une peur analogue à celle qui nous rappelle la fragilité de notre condition. Sans doute nous renvoient-ils en partie l’image de notre condition mortelle : nous ne sommes que de passage… Et seul le partage entre frères et sœurs en humanité peut nous rassurer et nous rendre heureux ».

Mgr Bruno-Marie Duffé, secrétaire du Dicastère pour le Service du Développement humain intégral, est intervenu à la Conférence intitulée « Migrations mondiales et nouveaux nationalismes. L’Église face à la xénophobie, le populisme et le racisme », qui s’est tenue le 8 janvier dernier au Collège universitaire de Sainte Catherine de Sienne à Pavie (Italie).

« La rencontre de l’autre », analyse Mgr Duffé, interroge et redéfinit nécessairement l’image que nous avons construite de notre devenir et de notre avenir. L’autre est toujours celui qui renverse nos prévisions. L’histoire sera différente parce que nous devrons l’écrire avec celui qui est venu. Il s’agit de vivre une aventure qui nous conduit sur des routes que nous ne connaissons pas vraiment et où nous pensons que notre générosité pourra nous faire nous perdre nous-mêmes ».

Voici notre traduction du texte intégral de l’intervention de Mgr Duffé, de l’italien.

HG

Intervention de Mgr Bruno-Marie Duffé

Mesdames et Messieurs, je tiens à remercier les personnes qui ont décidé d’organiser cette rencontre et qui m’ont invité à apporter ma modeste contribution sur la question difficile des migrations actuellement en cours et des diverses interprétations idéologiques et politiques avec lesquelles ces migrations sont perçues, en particulier dans certains pays européens.

Je voudrais partir d’une expérience personnelle vécue en France en 2015 et qui m’a fait réfléchir. Engagé dans une activité d’accueil et de soutien de migrants qui vivaient dans la rue à la suite de leur expulsion par la police d’un immeuble occupé abusivement, qui avait été déclaré condamné et malsain, j’avais trouvé un hébergement provisoire pour deux familles dans un camping rural. Le maire du village m’avait alors convoqué pour me dire que l’arrivée de ces deux familles allait « déstabiliser » la commune. Je lui expliquai donc que ces deux familles étaient composées de quatre adultes et quatre enfants et que la population du village était estimée à 2500 personnes. Je compris toutefois que le verbe « déstabiliser », employé par le maire devant son Conseil, ne se référait pas seulement à une question de nombres mais à une question de solidarité dans le vrai sens du terme. Je veux dire qu’il ne désirait pas que le lien de connaissance et de reconnaissance qui unissait les habitants de sa commune s’ouvre à ces deux familles. À ses yeux, le cercle était fermé et il n’y avait pas la moindre possibilité qu’il s’ouvre. Par ailleurs, le débat s’enlisa sur la scolarisation des quatre enfants. Je précise que la loi française oblige les communes à fournir une instruction scolaire à tous les mineurs, quelle que soit la situation sociale des parents. Il y eut donc un refus explicite de prendre en charge ces enfants, sous prétexte qu’ils allaient peser sur le bilan social de la commune. Il est intéressant de savoir que l’association des parents des écoliers de ce village s’était engagée à assumer les coûts de cette scolarisation et que le maire, à la fin de l’année, a reconnu qu’ « en fin de compte, les choses ne s’étaient pas trop mal passées ».

Ce que révèle cet épisode, très simple et sans doute plutôt ordinaire, est évident : l’accueil et l’aide aux migrants « déstabilisent » les pensées et les références que nous avons en nous. Ce ne sont pas tant les moyens qui nous manquent. C’est notre représentation de la famille, de la communauté et de l’humanité qui est touchée en nous par la présence de ceux qui viennent de loin, qui ne parlent pas la même langue, n’ont pas la même religion et qui manquent des choses nécessaires à leur survie. Il s’agit des points de référence sur lesquels nous construisons notre sécurité imaginaire, notre maison symbolique, la tranquillité spirituelle. Par leur présence, les migrants nous poussent à repenser les frontières que nous avons construites avec beaucoup de fatigue, au long des années, des générations, des guerres et des crises. Ils n’appartiennent pas à notre famille, à notre histoire et nous souffrons en entendant leur histoire qui nous semble encore plus distante, parce qu’elle ne s’exprime pas nécessairement avec notre propre vécu

C’est pourquoi il s’agit de penser en même temps l’expérience de la rencontre des migrants et la mémoire communautaire que nous portons en nous plus ou moins consciemment. Cette mémoire est habitée par des peurs et des joies auxquelles, en un certain sens, nous tenons parce qu’elles sont les traces d’un passé qui est toujours présent en nous. Nos peurs expriment la hantise de perdre ce que nous sommes devenus, ce que nous devons à nos parents et à ceux qui nous sont liés, par le sang et par la langue, par les sentiments et par la culture, cet ensemble de gestes et de modes de vie à travers lesquels nous nous reconnaissons.

Les migrations ne sont pourtant pas un phénomène nouveau

Nous pourrions dire que les migrations, depuis des millénaires, sont un élément constitutif de l’histoire humaine et, peut-être, de l’histoire même de la vie puisqu’il s’agit d’un mouvement propre aux êtres vivants, à la recherche de terre et d’eau pour survivre. Il n’est donc pas surprenant que les affrontements, comme les alliances, se produisent à proximité des sources, des fleuves et des terres fertiles. Les puits eux-mêmes sont des lieux de guerre et deviennent parfois des lieux de réconciliation. Il est important de se souvenir que certains pays proches des zones désertiques ou étroitement liés aux effets du cycle des saisons, ont une vie et un rythme social marqué par les migrations des troupeaux, des pasteurs, des marchands, parfois carrément des communautés entières qui se déplacent d’un lieu à l’autre.

Les migrations contemporaines surprennent les sociétés sédentaires qui ont réalisé leur développement grâce à la concentration urbaine autour des richesses naturelles : l’eau, l’agriculture, les mines, les activités de construction et de transformation, les échanges. Les personnes dont la vie est devenue établie et dont l’univers mental s’est constitué à partir de la sécurité que confère la possibilité de s’établir en un lieu et de penser que la génération suivante pourra y rester ; même si la société industrielle elle-même est devenue elle aussi une société nomade pour les générations qui ont dû affronter les crises liées à un progrès rapide, trop rapide pour rester dans le même lieu. Aujourd’hui, beaucoup de familles sont devenues, en deux générations, des familles « internationales ».

Les migrations, en tant qu’expérience humaine fondamentale, rappellent aux vivants que leur vie est une recherche de la source. Cette expression doit être entendue dans le sens de la source physique comme dans celui de la source symbolique. À ce propos, souvenons-nous que les lieux où les hommes ont pu s’installer, même temporairement, sont devenus des lieux consacrés par l’activité artistique et religieuse.

Dans la pensée moderne, c’est comme si nous avions oublié que nous sommes tous fondamentalement des « migrants ». Les sédentaires, qui se sont construit un univers habité d’objets qui servent de symboles, et même de divinités, ont oublié qu’ils ont été des migrants. Cet oubli qui leur fait regarder ces derniers comme des êtres « extérieurs à leur monde », a progressivement modelé leur esprit, leur culture, leur manière de sentir. La résistance à l’accueil des migrants nous enseigne que l’homme peut perdre la mémoire de son humanité quand il plante des racines dans un monde fictif, le monde des constructions qu’il regarde comme si elles étaient éternelles. La peur des migrants est une peur analogue à celle qui nous rappelle la fragilité de notre condition. Sans doute nous renvoient-ils en partie l’image de notre condition mortelle : nous ne sommes que de passage… Et seul le partage entre frères et sœurs en humanité peut nous rassurer et nous rendre heureux.

Par conséquent, si le point de référence principal est la migration, la question des migrations mondiales contemporaines souligne en même temps notre relation avec l’autre, avec la terre, l’avenir et nous-mêmes. Ces problématiques se cachent derrière le refus d’accueillir ceux qui ont dû quitter leurs proches, leur terre, et qui ne savent pas ce que sera leur avenir, ni ce qui arrivera le lendemain. La question est assurément politique et sociale : il s’agit de partager sa terre et ses biens, dans un contexte où les biens circulent sur un marché mondial. Mais, plus profondément, la question est celle de l’autre et de la différence.

Les questions soulevées par les migrations contemporaines

La question de l’altérité est sans doute au cœur de celles qui sont soulevées par les migrations actuelles, ce qui peut semble à la fois évident et paradoxal. Évident parce que l’autre, qui accoste dans nos pays ou qui franchit nos frontières en passant par des sentiers de montagne, n’est pas toujours un autre fascinant et conforme aux critères de succès que notre société de consommation a produits et diffusés. Le migrant qui frappe à notre porte a le visage d’un homme crucifié qui a risqué sa vie pour essayer de la sauver et qui porte les stigmates d’un être abandonné, réduit à la nudité de celui qui a tout perdu : ses biens, mais surtout ses proches. Mais aussi paradoxal parce que nos sociétés, dites développées, sont des sociétés du mélange de cultures et de la fusion des origines. Des études démographiques ont montré que, dans les années 2000, dans les pays d’Europe de l’Ouest, 25% des familles avaient une composante (grand-père, père, mère, gendre ou belle-fille) provenant de l’immigration. Un pays comme la France a accueilli un million de réfugiés pendant la guerre civile espagnole et, récemment, l’Allemagne a dépassé ce chiffre, rajeunissant en même temps sa population. Le mélange d’histoires et de cultures, la rencontre avec l’autre et avec les autres, semblent donc caractéristiques de la société moderne.

Certains soutiennent la thèse selon laquelle les différences culturelles et religieuses se sont amplifiées et qu’il n’est plus possible de se reconnaître. Mais, si l’on regarde de plus près, les différences entre les personnes, leurs histoires et leurs sensibilités ont toujours été vécues comme des défis. Elles ne sont pas plus importantes qu’il y a un ou deux siècles. Les modes de vie apparaissent différents, mais pas les personnes ni la capacité de se rencontrer, à moins qu’on ne veuille pas se rencontrer, ce que démontre la volonté de rester à distance de l’autre. Il est évident que la différence peut être considérée comme une possibilité ou comme une menace : possibilité d’un enrichissement ou menace d’une perte.

Dans ce travail d’analyse de la peur que l’autre semble apporter avec lui (celui qui vient d’un autre parcours, celui qui ne parle pas notre langue, qui nous demande de lui offrir un peu de notre humanité), il est fondamental d’identifier ce que nous avons peur de perdre en nous approchant de lui. Puisque si nous avons peur, peut-être est-ce parce que nos références sont devenues fragiles et que la « peur de perdre » semble la plus forte. L’expression « peur de perdre » peut avoir deux significations : peur de devoir prendre dans nos réserves ce qui nous semble nécessaire pour vivre… ou peur de ne pas vivre ce qui est déterminant pour avoir du succès. Peur de devoir donner un peu de nous-mêmes ou peur de manquer le rendez-vous. C’est certainement cette ambivalence qui produit les comportements étranges qui nous font détourner le regard quand nous croisons ceux qui sont « sdf » ou « dans la rue ». Nous avons toujours un rendez-vous important ou une bonne raison pour justifier le fait de ne pas croiser le regard de l’autre. C’est tellement vrai que le regard est le risque par le biais duquel nous rencontrons l’autre.

Nous pourrions le dire en d’autres termes : la rencontre de l’autre, de l’étranger migrant en particulier, interroge et redéfinit nécessairement l’image que nous avons construite de notre devenir et de notre avenir. L’autre est toujours celui qui renverse nos prévisions. L’histoire sera différente parce que nous devrons l’écrire avec celui qui est venu. Il s’agit de vivre une aventure qui nous conduit sur des routes que nous ne connaissons pas vraiment et où nous pensons que notre générosité pourra nous faire nous perdre nous-mêmes. C’est ainsi que nous pouvons en arriver à nous méfier de notre générosité même et à mettre une distance, et carrément une certaine méfiance, entre nous.

Tout cela peut surprendre dans une société et une culture mondialisées, où de nombreux discours, ces trois dernières décennies, ont avancé l’idée primordiale d’une planète devenue « comme un village » et d’une mondialisation qui impliquait la fin des frontières. Nous sommes sur la même planète, mais la peur d’habiter ce monde ouvert, dans lequel le plus lointain est devenu notre prochain – et où parfois le plus proche nous est devenu lointain – fait naître en nous la tentation du repliement et la recherche d’un lieu fermé où nous serons à « l’abri de l’autre ». Le défi, au cœur même de l’expérience des migrations contemporaines, semble être décisivement celui du « vivre ensemble » sur une terre qui est commune mais qui, au fond, n’appartient à personne.

À l’horizon de cette problématique, où sont liées des dimensions psychologiques, économiques, politiques et sans doute éthiques et spirituelles, nous incluons l’impact de l’expérience en soi de la relation humaine, dans la tension entre proximité et solidarité. Puisque beaucoup diront : je dois d’abord m’occuper de ceux qui me sont proches et je ne peux pas me charger de la misère de ceux qui viennent de loin. Même si, nous le savons, les sociétés se construisent et se renouvellent seulement dans l’hospitalité réciproque. Mais cela suppose que le partage soit considéré comme une valeur et non comme un affaiblissement.

Xénophobie, populismes, racisme : les voies de passage et de réclusion

Les sensibilités qui inspirent les discours xénophobes, les populismes et même les constructions théoriques qui défendent une hiérarchie entre les cultures et les groupes humains, en soulevant le concept de « race », cherchent à justifier l’exclusion de l’autre et à fermer la porte à toute rencontre.

Il est évident qu’il ne faut pas confondre celui dont on parle. Strictement parlant, la xénophobie est la peur de l’étranger. La venue de celui qui est originaire d’un autre pays, d’un autre mode de vie, est source d’inquiétude. Et l’inquiétude se traduit par un pas en arrière, dans le refus d’essayer de comprendre ce que veut nous dire l’autre. Sa présence est vécue comme un danger ou une intrusion et nous adoptons un comportement défensif pour protéger ce qui nous appartient (ou dont nous pensons que cela nous appartient : notre famille, notre style de vie, notre sécurité…)

Quant au populisme, il convient de souligner que ce mot peut recouvrir plusieurs significations, selon qu’il s’agit d’une expression populaire ou d’un discours politique qui s’appuie sur la peur collective pour faire affirmer un pouvoir qui aurait la solution à tous les problèmes sociaux. Une solution en général simple, parce qu’elle consiste à faire une distinction entre les bons et les mauvais citoyens : ceux qui ont des droits et ceux qui ne peuvent pas prétendre en avoir. Le caractère ambigu et dangereux des discours populistes vient du fait qu’ils s’approprient la peur et récupèrent les aspirations populaires au profit d’un pouvoir qui cherche le contrôle social et refuse les initiatives concrètes de solidarité.

En ce qui concerne le racisme, il s’agit d’une élaboration théorique qui introduit une hiérarchie fictive et imaginaire dans la relation entre individus et entre communautés humaines. Il existerait des êtres humains appelés à être chefs et d’autres condamnés à être esclaves. Cette prédestination évidemment nous englobe tous, sans que nous puissions la fuir. Parce que, aux yeux des personnes racistes, la couleur de notre peau, notre histoire, notre appartenance à une communauté ethnique ou religieuse, décident de ce que nous devons faire. En outre, il n’est pas possible de changer cette classification, présentée par ses promoteurs comme « naturelle », bien qu’elle soit le fruit d’une idéologie qui justifie une histoire de guerre et de colonialisme.

Dans ces différentes constructions mentales et théoriques, on retombe constamment sur la double question de la peur et du pouvoir. Mais le populisme, présenté par ceux qui le promeuvent comme la prise en charge des inquiétudes populaires, soulève une autre interrogation : qui est le peuple dont nous parlons et que pense le peuple qui est vu comme la référence des discours populistes ?

Qui est le peuple ? La question n’est pas aussi simple qu’elle pourrait le sembler. Si nous voulons éviter de parler d’un peuple mythique ou abstrait, il est important de se rappeler que ce qui constitue un peuple, ce sont les événements fondateurs et libérateurs, les rencontres et les alliances, une mémoire et un esprit partagés. Il est clair qu’il n’existe pas de peuple « en soi » que l’on puisse évoquer. Il s’agit de personnes qui se rencontrent et, dans cet ensemble que nous appelons peuple, on peut trouver des personnes très différentes. Parce que ce n’est pas seulement une identité ancestrale qui définit un peuple, mais son histoire : ses rencontres, ses découvertes et ses espérances. Dans cette histoire, l’étranger, le migrant, le passant, a une fonction d’ouverture et de révélation : il porte avec lui un message essentiel qui rompt les solitudes et fait découvrir ce qu’on ne savait pas encore.

Que pense le peuple ? Si l’on définit le peuple comme une communauté historique et comme l’expérience d’une espérance partagée, d’un passé commun et d’un avenir qui cherche à s’écrire, alors la pensée d’un peuple ne peut être fixe, définie pour toujours. Il n’existe que la pensée en mouvement : le mouvement – le processus et la patience du dialogue, cet apprentissage de la parole et ce chemin à travers lequel il devient lui-même en écoutant l’autre. Cette approche en termes de rencontre et de complémentarité est au centre de la pensée chrétienne du « peuple de Dieu », à propos duquel saint Paul apôtre dit que chaque membre est comparable à un membre du corps humain. Et « aucun membre du corps ne peut dire à un autre : je n’ai pas besoin de toi » (cf. Première lettre aux Corinthiens 12,12). Nous découvrons notre humanité en découvrant ce que l’autre nous révèle de notre humanité. Ainsi le « peuple » est « en chemin » grâce à cette hospitalité réciproque à travers laquelle nous nous accueillons l’un l’autre.

Face au(x) nationalisme(s), la mission de l’Église puise dans l’expérience même du Christ, « le Fils bienaimé » et « Frère des hommes ».

S’il est juste de dire que l’accueil des petits et des pauvres, de même que l’ouverture aux autres et à l’universalité, sont au centre de la mission que le Christ confie à ses disciples, il est aussi pertinent de se souvenir que l’Église partage, à toutes les époques « les joies et les espérances, les tristesses et les angoisses des hommes d’aujourd’hui » (cf. Concile Vatican II, Constitution pastorale Gaudium et spes). Elle est envoyée au cœur de cette humanité où se croisent les passants et les migrants que nous sommes tous, d’une manière ou d’une autre, pour offrir et rappeler la joie de la fraternité. La mission de l’Église commence donc toujours par l’écoute et la considération des inquiétudes et des aspirations humaines. Elle se distingue ainsi de toute construction philosophique et politique qui prétendrait avoir la réponse aux questions que les hommes et les femmes d’une époque portent en eux. L’Église est avant tout à l’écoute et, en se basant sur cette écoute, elle peut dire à une personne – et peut-être à un peuple dans l’inquiétude et dans l’attente, migrants ou installés, demandeurs d’asile ou gardiens de la porte – « je crois avec toi ; je crois en toi ».

Les principes de la Doctrine sociale de l’Église, quand on les examine ensemble, ouvrent un espace à la rencontre et évitent d’instrumentaliser les valeurs évangéliques :

–       dignité inaliénable de la personne humaine, qui se traduit dans le respect des droits fondamentaux de tout être vivant ;

–       subsidiarité ou exercice partagé de la responsabilité ;

–       solidarité ou reconnaissance mutuelle ;

–       bien commun ou bien de la communauté ;

–       choix premier de proximité envers les plus pauvres, ceux qui sont aimés de Dieu.

Ce qui caractérise ces principes éthiques et spirituels (pas seulement éthiques, mais aussi spirituels), ce sont les trois convictions suivantes, elles aussi inspirées par l’acte de foi chrétien :

–       toute personne porte en elle le signe de l’amour de Dieu ;

–       toute responsabilité humaine s’exerce dans la réciprocité et la complémentarité ;

–       toute communauté grandit en humanité et en espérance quand les plus fragiles sont aimés, à la manière de Dieu lui-même, c’est-à-dire inconditionnellement.

L’Église, comprise comme communauté de baptisés, se construit comme communion entre les membres d’une collectivité nationale. Elle est le lien entre des femmes et des hommes qui ont participé et qui participent au développement d’une unité nationale. À travers cela, elle participe à la construction de liens de reconnaissance entre tous les citoyens d’une nation. En même temps, elle rappelle continuellement, à partir de l’enseignement et de l’action du Christ lui-même, que l’étranger est invité à participer à la vie de la communauté et qu’il bénéficie d’un même héritage d’espérance. C’est vrai pour le Samaritain – avec lequel les juifs ne parlent pas – mais aussi pour la femme syro-phénicienne que le Christ tient à distance dans un premier temps, avant de reconnaître sa foi et de se réjouir de la voir devenir membre de la communauté des croyants.

Cette référence à la prédication et à l’attention du Christ consacre l’ouverture de l’esprit qui ne peut pas justifier le nationalisme et encore moins la ségrégation qui maintient en-dehors de la communauté ceux qui demandent à entrer. Certes, la distinction fondamentale entre nation et Église sera maintenue et cette absence de correspondance est une composante déterminante de la théologie politique de l’Église catholique – et sans doute d’autres Églises chrétiennes. Parce que l’espérance du Royaume de Dieu ne peut être identifiée avec une nation ou un système politique. La réalisation du Royaume demeure un horizon qui invite à la conversion en construisant, jour après jour, une société de justice et de droit, où chaque enfant de Dieu est accueilli, nommé et protégé.

C’est pour cette raison que le texte le plus récent du Magistère catholique, du premier janvier dernier, sur le thème de la paix, invitait à renoncer à la peur et à la menace :

« La vie politique authentique, qui se fonde sur le droit et sur un dialogue loyal entre les personnes, se renouvelle avec la conviction que chaque femme, chaque homme et chaque génération portent en eux une promesse qui peut libérer de nouvelles énergies relationnelles, intellectuelles, culturelles et spirituelles. Une telle confiance n’est jamais facile à vivre, car les relations humaines sont complexes. En particulier, nous vivons ces temps-ci dans un climat de méfiance qui s’enracine dans la peur de l’autre ou de l’étranger, dans l’angoisse de perdre ses propres avantages, et qui se manifeste malheureusement aussi, au niveau politique, par des attitudes de fermeture ou des nationalismes qui remettent en cause cette fraternité dont notre monde globalisé a tant besoin. » (…)

« La terreur exercée sur les personnes les plus vulnérables contribue à l’exil d’entières populations en quête d’une terre de paix. Les discours politiques qui tendent à accuser les migrants de tous les maux et à priver les pauvres de l’espérance ne sont pas justifiables. Au contraire, il faut réaffirmer que la paix se fonde sur le respect de chaque personne, quelle que soit son histoire, sur le respect du droit et du bien commun, de la création qui nous a été confiée et de la richesse morale transmise par les générations passées. »

(Message du pape François pour la célébration de la 52ème Journée mondiale de la Paix, 1erjanvier 2019, par. 5-6)

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

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