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Mgr Silvano Maria Tomasi © ZENIT - HSM, CC BY-NC-SA

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La règle d’or des «saints de l’émigration», par Mgr Tomasi

Passer de l’émotion à la compassion et à l’action

Les « saints de l’émigration » « entendirent » l’appel « souvent silencieux, parfois presque désespéré » des migrants « comme si c’était la voix de Jésus lui-même », écrit Mgr Tomasi: « Le contact avec les migrants les a émus et, de la compassion au point de vouloir partager les angoisses et les peines des migrants, ces saints passèrent à l’action. »

L’Osservatore Romano en italien du 19 décembre 2017 publie un article de Mgr Silvano Maria Tomasi, qui a été observateur permanent du Saint-Siège auprès du Bureau des Nations Unies et des Institutions spécialisées à Genève de 2003 à 2016 et est représentant du Saint-Siège auprès de l’Organisation internationale pour les migrations.

Mgr Tomasi explique ce qu’est la compassion : « Ce n’est pas une compassion synonyme uniquement de peine ou de déplaisir, c’est quelque chose de plus : cela indique la prédisposition à entrer dans le problème, à se mettre dans la situation de l’autre ».

Quant à l’action, le représentant du Saint-Siège préconise « la règle d’or » dans le contexte de la mobilité humaine : « faire aux autres ce que tu voudrais que l’on te fasse. Règle qui nous indique une direction claire : traitons les autres avec la même passion et compassion que celles avec lesquelles nous voulons être traités ».

Voici notre traduction de l’article en italien de L’Osservatore Romano sous le titre: « Sur la route des saints de l’émigration. La méthode de la solidarité ».
HG

« La méthode de la solidarité »

Le chemin de l’Église – des grandes migrations de masse de l’Europe à la fin du XIXème siècle et au début du XXème, à l’actuel mouvement de population qui a fait définir notre époque comme « l’ère des migrations » – est marqué par le fil d’une continuité qui s’appelle compassion et solidarité. Les saints de l’émigration, connus et anonymes, constituent ce fil d’une manière particulière. Ce sont des hommes et des femmes inspirés et guidés par l’Évangile, qui ont répondu à l’appel souvent silencieux, parfois presque désespéré, que leur adressèrent dans leur souffrance, de l’abandon et des difficultés dans lesquelles elles se trouvaient, les personnes déracinées de leur milieu et dans l’incertitude de trouver un avenir digne et un travail. Eux, les saints, entendirent cet appel comme si c’était la voix de Jésus lui-même qui leur demandait de revivre le rôle du bon Samaritain.

Devant des groupes de journaliers et de paysans, rencontrés tassés dans la gare ferroviaire de Milan en direction de Gênes pour embarquer pour les Amérique, le bienheureux Jean-Baptiste Scalabrini, évêque de Piacenza, écrit : « C’était des émigrants. Ils partaient, ces malheureux, certains appelés par des parents, d’autres sans savoir précisément où on les emmenait. Je repartis ému. Une vague de pensées mélangées me nouait le cœur. Qui sait quelle accumulation de malheurs et de privations, pensai-je, leur fait paraître doux un pas aussi douloureux ? » La jeune fondatrice, sainte Francesca Saverio Cabrini et ses sœurs furent également frappées et émues au passage des émigrés – comme le raconte Antonio Serrati, le curé de Codogno – et cette rencontre a contribué à orienter Cabrini au service des migrants. Le contact avec les migrants les a émus et, de la compassion au point de vouloir partager les angoisses et les peines des migrants, ces saints passèrent à l’action.

À propos de cette dynamique, dans son message aux participants à la conférence internationale sur le thème « Affronter les disparités mondiales en matière de santé » (16-18 novembre 2017), le pape François a affirmé : « Dans la parabole du bon Samaritain, Jésus nous présente les comportements à travers lesquels concrétiser notre sollicitude à l’égard de notre prochain marqué par la souffrance. Le Samaritain “voit” avant tout, il s’aperçoit et il “a de la compassion” pour l’homme spolié et blessé. Ce n’est pas une compassion synonyme uniquement de peine ou de déplaisir, c’est quelque chose de plus : cela indique la prédisposition à entrer dans le problème, à se mettre dans la situation de l’autre. Même si l’homme ne peut égaler la compassion de Dieu, qui entre dans le cœur de l’homme et, en l’habitant, le régénère, il peut cependant l’imiter “en se faisant proche”, en “pansant les blessures”, en “prenant en charge”, en “prenant soin” (cf. Luc 10,33-34) ».

Se faisant migrants volontaires auprès des demandeurs d’asile, des réfugiés, déplacés et migrants, comme le bienheureux Scalabrini et la sainte Cabrini, saint John Neumann, archevêque de Philadelphie aux États-Unis , sainte Mary MacKillop en Australie, la bienheureuse Assunta Marchetti au Brésil, ont fait du service et de la présence parmi les migrants un engagement dans leur imitation du bon Samaritain et ont ainsi renforcé et donné une continuité au fil conducteur de la compassion et de la solidarité, consolidant une méthode pastorale qui combine les œuvres sociales comme les écoles, les orphelinats, l’aide pour trouver du travail, les hôpitaux, la formation chrétienne et l’évangélisation. L’action est soutenue par la charité, qui n’est pas commisération, mais reconnaissance de l’image de Dieu et de la dignité qui en découle pour chaque personne, sans distinction ni discrimination.

Sur cette voie maîtresse ouverte par les saints de l’émigration, l’Église chemine aussi aujourd’hui. Les données et les faits des migrations actuelles sont rapportés fréquemment. Au niveau mondial, 250 millions de personnes vivent dans un pays différent de celui où elles sont nés ; 22 millions d’entre elles sont reconnues comme réfugiés selon les critères des Nations Unies. Si l’on ajoute les 750 millions de migrants internes, un individu sur sept dans le monde est un migrant.

Quatre raisons majeures sont à la racine des migrations : les causes économiques, sociales, politiques et environnementales. Le fait qu’un pour cent des personnes les plus riches possèdent plus de 50 pour cent de la richesse mondiale n’est pas raisonnable. Les conflits violents et les inégalités économiques restent à la racine de tous les déracinements forcés de migrants de leur maison et de leur milieu. Derrière les chiffres, il y a les visages de personnes avec des aspirations et des talents, avec des sentiments et des frustrations. Il y a aussi le risque que certaines catégories de migrants restent invisibles dans la société. On oublie trop souvent les morts qui, dans la Méditerranée, dans la Mer Rouge ou dans les Caraïbes ont coulé en perdant la vie et leurs rêves.

Depuis 2000, on a enregistré 46.000 migrants morts en tentant de trouver un nouveau pays pour les accueillir. En 2017, à ce jour, le nombre de morts est de 3514. D’autres catégories de migrants sont reléguées en dehors de la protection de la société. Les immigrés qui, n’ayant pas trouvé de canaux réguliers pour émigrer, ont cependant décidé de le faire et de rester une fois leur permis périmé, sont des millions. Par exemple, on estime qu’aux États-Unis les immigrés irréguliers sont onze millions. Selon le Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés, 65 millions de personnes sont déplacées de force dans le monde.

Devant ce panorama international des migrations actuelles, on peut se demander comment s’articulent les trois pas de la méthode des saints de l’émigration : émotion, compassion, solidarité. Le premier pas est d’ouvrir son cœur et de se mettre en harmonie avec les migrants, les déplacés et les réfugiés. Le Samaritain qui tombe sur l’homme blessé et abandonné au bord de la même route le voit et est ému. Il y a une prédisposition à s’associer à la personne qui souffre. Le pape François parle souvent contre la culture de l’indifférence, la globalisation de l’indifférence et il encourage, en revanche le développement d’une culture mondiale de l’empathie. Jésus s’est ému devant la tombe de son ami Lazare au point de pleurer, tout en sachant qu’il le ressusciterait. Être troublé par les millions de personnes déracinées et rassemblées dans les camps de premier accueil, en mouvement sur les voies par mer et par terre, est le début du processus d’accueil.

Un sentiment de pitié envers celui qui est malheureux, ses souffrances, ses disgrâces, ses défauts, telle est la définition de la compassion. C’est la participation aux souffrances de l’autre, la volonté de partager. Le pape François écrit : « Dans notre culture technologique et individualiste, la compassion n’est pas toujours bien vue ; parfois, elle est carrément méprisée parce qu’elle signifie soumettre la personne qui la reçoit à une humiliation. Et il ne manque pas non plus de personnes qui se cachent derrière une supposée compassion pour justifier et approuver la mort d’un malade. Mais il n’en est pas ainsi. La véritable compassion ne marginalise personne, n’humilie pas la personne, ne l’exclut pas, et considère encore moins sa disparition comme quelque chose de bon. La véritable compassion la prend en charge. Vous savez bien que cela signifierait le triomphe de l’égoïsme, de cette “culture du rebut” qui refuse et méprise les personnes qui ne satisfont pas à certains canons de santé, de beauté et d’utilité déterminés » (Discours aux dirigeants des ordres des médecins d’Espagne et d’Amérique latine, 9 juin 2016). Et il ajoute : « Se plier avec un amour plein de compassion devant ceux qui sont faibles et nécessiteux fait partie de l’authentique esprit de religion ».

La règle d’or doit aussi être appliquée dans le contexte de la mobilité humaine : faire aux autres ce que tu voudrais que l’on te fasse. Règle qui nous indique une direction claire : traitons les autres avec la même passion et compassion que celles avec lesquelles nous voulons être traités.

Émotion et compassion : leur impact devient visible dans l’action de solidarité. Dans les paroles du pape François, « l’Église est mère et son attention maternelle se manifeste avec une tendresse et une proximité particulières envers celui qui est contraint de fuir son pays et de vivre entre le déracinement et l’intégration » (Discours aux participants à l’assemblée plénière du Conseil pontifical pour la pastorale des migrants et des personnes en déplacement, 24 mai 2013). La solidarité est telle parce qu’elle est concrète. Dans ce troisième pas de la méthode des saints de l’émigration, nous voyons une extraordinaire créativité dans les différents contextes nationaux. Par exemple aux États-Unis, en réponse aux différentes vagues d’immigrés, l’Église a fondé un vaste réseau d’institutions : paroisses selon les langues, écoles, universités, hôpitaux, associations d’entraide. De nouvelles congrégations religieuses sont nées pour gérer ces œuvres tandis que d’autres se sont engagées parmi les migrants. Dans l’interaction entre religion, migration et diversité, les services pastoraux et sociaux fournis par l’Église sont devenus autant de marches vers une intégration respectueuse de la personne des migrants.

Bien que dans des circonstances historiques et géographiques différentes, Cabrini, Scalabrini, Neumann, Marchetti, MacKillop et leurs disciples ont ensemble une vision optimiste des migrations malgré les incroyables difficultés qu’ils ont dû affronter. Ils ont vu la main mystérieuse de la divine Providence qui préparait l’avenir du monde, une plus grande conscience que la famille humaine est une, avec une riche diversité de dons. Dans le sillage de cette longue expérience ecclésiale, le pape François rappelle que les migrants sont une opportunité pour l’Église et pour la société, qu’on ne peut pas ignorer les liens entre politiques, migrations, guerres et injustices, que ce phénomène mondial ne peut être efficacement résolu que par la coopération internationale. Hier et aujourd’hui, des hommes et des femmes inspirés par la foi et par l’exemple de Jésus et des saints de l’émigration se laissent émouvoir, ouvrent leur cœur à la compassion et s’engagent dans la solidarité pour promouvoir la dignité de tous les migrants et faire en sorte que personne ne se sente exclu dans l’unique famille humaine.

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

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