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Le pape François et le cardinal Filoni © L'Osservatore Romano

Le pape François et le cardinal Filoni © L'Osservatore Romano

Chine : avec l’Accord provisoire, ni vaincus ni vainqueurs, par le card. Filoni

Il invite toutes les parties concernées à collaborer

Dans la phase que traverse l’Église en Chine à la suite de l’Accord provisoire sur la nomination des évêques, « il n’y a pas de vaincus ou de vainqueurs », affirme le cardinal Filoni, même s’il peut « sembler à certains que le Siège apostolique demande un sacrifice unilatéral… aux membres de la communauté clandestine ». Dans une « vision ecclésiale », le Saint-Siège invite « les deux communautés » à « se réconcilier » et à vivre « un cheminement commun vers la réalisation plus pleine de ce que signifie être l’Église du Christ en Chine aujourd’hui ».

Dans une interview publiée dans L’Osservatore Romano en italien du 3 février 2019, le card. Fernando Filoni, préfet de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, souligne la « valeur pastorale » de l’Accord provisoire en reprenant les mots du pape François dans son Message aux catholiques de Chine : il s’agit de « réaliser les finalités spirituelles et pastorales propres de l’Église, c’est-à-dire de soutenir et promouvoir l’annonce de l’Évangile, et d’atteindre et conserver la pleine et visible unité de l’Église catholique en Chine ».

Conscient des difficultés actuelles et à venir, le préfet de la Congrégation se veut encourageant : « Nous travaillons, concrètement et avec respect, avec les Autorités chinoises », explique-t-il en invitant toutes les parties concernées à coopérer : « l’objectif est élevé et la contribution de tous sera nécessaire pour le réaliser complètement ». Et de conclure : L’Église a « besoin de la participation libre et féconde de tous pour construire l’harmonie civile, sociale et religieuse et pour annoncer l’Évangile ».

Le cardinal Filoni a suivi le chemin délicat et complexe de l’Église catholique en Chine depuis 1992, année de son arrivée à Hong Kong. Pendant ces mêmes années, commençait le dégel diplomatique entre la République populaire de Chine et le Saint-Siège, avec les premiers contacts entre représentants de la Secrétairerie d’État et du Ministère des Affaires étrangères de Pékin.

Voici notre traduction intégrale de l’interview du cardinal Filoni.

HG

Éminence, depuis quelques années, vous êtes à la tête du dicastère du Saint-Siège compétent pour l’évangélisation, en particulier pour les territoires dits « de mission ». Quelle valeur pastorale entrevoyez-vous dans l’ « Accord provisoire sur la nomination des évêques », qui a été signé entre le Saint-Siège et le Gouvernement chinois le 22 septembre dernier ?

Je me sens particulièrement interpellé sur la valeur pastorale de l’Accord provisoire, précisément en raison de la compétence du dicastère que je dirige pour l’accompagnement de l’Église en Chine ; mais je ne pense pas pouvoir dire davantage, ni mieux, que ce que le pape François a écrit dans son Message aux Catholiques de Chine de décembre dernier. Je cite mot à mot : « … l’Accord provisoire… est le fruit du long et complexe dialogue institutionnel du Saint-Siège avec les autorités gouvernementales chinoises, déjà inauguré par saint Jean-Paul II et poursuivi par le pape Benoît XVI. À travers ce parcours, le Saint-Siège n’avait pas – et n’a pas – à l’esprit autre chose que de réaliser les finalités spirituelles et pastorales propres de l’Église, c’est-à-dire de soutenir et promouvoir l’annonce de l’Évangile, et d’atteindre et conserver la pleine et visible unité de l’Église catholique en Chine » (n.2).  Et encore : « L’Accord Provisoire paraphé avec les Autorités chinoises, tout en se limitant à quelques aspects de la vie de l’Eglise et étant nécessairement perfectible, peut contribuer – pour sa part – à écrire cette page nouvelle de l’Eglise catholique en Chine. Pour la première fois, il introduit des éléments stables de collaboration entre les Autorités de l’Etat et le Siège Apostolique, avec l’espérance d’assurer à la Communauté catholique de bons Pasteurs » (n.5). En définitive, tout en partageant une certaine perplexité, exprimée par beaucoup, pour les difficultés qui subsistent encore et pour celles qui pourront apparaître sur le chemin, je sens que, dans l’Église catholique en Chine, il y a une grande attente de réconciliation, d’unité et de renouvellement en vue d’une reprise plus décisive de l’évangélisation. Nous ne pouvons pas rester immobiles dans un monde qui, à bien des égards, court à une vitesse supersonique mais qui, en même temps, éprouve le besoin urgent de redécouvrir des valeurs spirituelles et humaines qui donnent un espoir solide à la vie des personnes et une véritable cohésion à la société. En un mot, c’est tout cela que le christianisme peut offrir à la Chine d’aujourd’hui. Je dois dire encore que, recevant une nombreuse correspondance de la part d’ecclésiastiques chinois, et rencontrant aussi des évêques, prêtres, religieux et laïcs, j’ai toujours perçu leur désir que l’Église en Chine revienne à la « normalité » dans le contexte de l’Église catholique.

Éminence, vous avez cité le « Message du pape François aux catholiques chinois et à l’Église universelle » du 26 septembre 2018. Y a-t-il discordance ou corrélation entre ce Message et la « Lettre du pape Benoît XVI aux catholiques chinois » du 27 mai 2007 ? Et qu’est-ce qui a changé entretemps ?

Voyez-vous, dans la Lettre du pape Benoît XVI, que vous avez mentionnée à juste titre, en plus de nombreux autres enseignements précieux, deux choses sont affirmées en substance : la première est que la condition de clandestinité est justifiée tant que l’exigent la protection de la vie et la défense de la foi dans des circonstances adverses, par exemple lorsque et tant que l’on prétend imposer des idéologies qui ne sont pas conciliables avec la conscience et la doctrine catholique ; la seconde est que, même dans des situations difficiles et complexes, il est possible de prendre des décisions et de faire des choix dans la mesure où la capacité de discernement, qui incombe à l’évêque, ne manque pas, en vue du plus grand bien de sa communauté diocésaine. Dans la Lettre de Benoît XVI, il y a déjà l’intuition que l’histoire avance, évolue et que, étant donné que changent les contextes historiques dans lesquels les hommes et les peuples interagissent entre eux, l’organisation de la pensée, l’élaboration des concepts et l’interprétation des formules sociales qui sont à la base de notre vie changent vraiment aussi.

Ce que le Message du pape François ajoute à l’enseignement, valide et actuel, de Benoît XVI, c’est peut-être l’attention à la guérison de la mémoire pour tourner la page ; c’est un regard résolument tourné vers l’avenir pour inspirer un projet pastoral pour l’Église en Chine. Ce qui, évidemment, ne pourra pas se réaliser sans une cordiale unité des pasteurs et la pleine participation des catholiques chinois d’un côté, et la confiance des Autorités civiles de l’autre, qui passe aussi par le dialogue avec le Siège apostolique. Pour arriver à cela justement, précisément « afin de soutenir et de promouvoir l’annonce de l’Évangile en Chine et de reconstituer la pleine et visible unité dans l’Église, il était fondamental d’affronter, en premier lieu, la question des nominations épiscopales » (n.3). On peut dire beaucoup de choses sur l’Accord provisoire sur la nomination des évêques, signé en septembre dernier, mais il n’en reste pas moins qu’il s’agit d’un fait d’une portée historique pour l’Église en Chine. À la lumière de l’Accord, qui reconnaît le rôle particulier du pape, il faudrait maintenant aussi réinterpréter le fameux « principe d’indépendance » dans la perspective du rapport entre la légitime autonomie pastorale de l’Église en Chine et l’incontournable communion avec le Successeur de Pierre. C’est pourquoi j’espère que je ne devrai plus entendre ou lire quoi que ce soit à propos de situations locales où l’Accord est instrumentalisé afin de contraindre les personnes à faire ce à quoi la loi chinoise elle-même n’oblige pas, comme de s’inscrire à l’Association patriotique.

En effet, l’Église dit non à un « patriotisme » qui puisse signifier égoïsme, fermeture ou contrôle ; elle dit oui à un « amour de la patrie » qui signifie respect des racines, connaissance de la culture, projection en vue du bien commun et confiance des institutions envers leurs citoyens. Nous travaillons, concrètement et avec respect, avec les Autorités chinoises. Ce qui se passera à partir de maintenant, ce qui pourra grandir de bon, nous espérons le voir… avec l’aide de Dieu et la contribution de tous.

Éminence, on a écrit qu’en confiant les diocèses à des évêques officiels, auparavant excommuniés, les communautés dites clandestines en Chine seront privées de leurs pasteurs et seront contraintes de se rendre, pour s’adapter à des idées, des règles et des impositions qu’elles ne peuvent pas partager en conscience. D’autres, en outre, disent que le destin des catholiques clandestins sera d’être absorbés par la Communauté officielle et de disparaître. Qu’en pensez-vous ?

Dans la culture chinoise, on aime recourir aux images. J’essaie d’en donner une, à mon avis expressive. En Chine, l’évangélisation, qui a donné naissance à l’Église, a été unique ; c’était une source d’eau fraîche qui coulait et dont on pouvait clairement suivre le cours. Puis, avec les événements historiques, ce fut comme la chute d’un gros rocher qui se détache de la montagne et interrompt le cours de l’eau ; une partie de celle-ci a pénétré sous la terre, une autre en revanche, après de nombreux virages, a continué en superficie. Ces vingt-cinq/trente dernières années, on a commencé à parler d’un chemin qui pouvait permettre aux deux courants de retrouver leur unité ; nous avons travaillé, nous avons prié et il y a eu beaucoup d’initiatives et de gestes qui ont contribué jusqu’ici, avec des hauts et des bas, à promouvoir l’unité. Cela n’a pas été facile et cela n’est toujours pas facile. On ne peut ignorer des années de conflits et d’incompréhensions. Il est avant tout nécessaire de reconstruire la confiance, peut-être l’aspect le plus difficile, à l’égard des Autorités civiles et religieuses chargées des questions religieuses et entre les courants ecclésiaux, dit officiels et non-officiels. Il ne s’agit pas, pour le moment, de dire qui est gagnant ou qui est perdant, qui a raison ou qui a tort. Pendant les soixante années qui ont suivi la création de l’Association patriotique, tout le monde, de façon peut-être inégale, mais dramatique, a souffert, physiquement et moralement. Nous ne pouvons pas non plus ignorer les angoisses intérieures de ceux qui avaient adhéré, ou qui y avait été contraints, au principe d’ « indépendance » et par conséquent à la rupture des relations avec le Siège apostolique. Combien de fois, lorsque j’étais à Hong Kong, ai-je écouté des ecclésiastiques me parler de leurs souffrances ; et c’est précisément pour répondre à ces situations que Jean-Paul II, après une évaluation attentive, a accueilli le cri de ceux qui demandaient pardon et qui demandaient la reconnaissance canonique en tant qu’évêques de l’Église catholique. La position du Saint-Siège vis-à-vis des prêtres fut différente car pour eux prévalait le principe selon lequel le peuple de Dieu a droit aux sacrements ; pour eux, on ne parla pas d’ « illégitimité »  tout en recommandant que les ordinations soient toujours faites par des évêques légitimes ou légitimés.

 Je me rends compte que, pendant cette phase, il peut sembler à certains que le Siège apostolique demande un sacrifice unilatéral, à savoir uniquement aux membres de la communauté clandestine, qui devraient, pour ainsi dire, « s’officialiser », tandis qu’on ne demanderait rien aux « officiels ». La question ne se pose pas en ces termes ; en effet, il ne s’agit pas, pour les « clandestins » de se rendre aux « officiels » ou aux autorités civiles, malgré les apparences, et il ne s’agit pas non plus d’une victoire sur la communauté non-officielle. Dans une vision plus ecclésiale, on ne peut pas parler de concurrence ni de raison, mais de frères et sœurs dans la foi qui se retrouvent tous dans la Maison commune ; ce que le Saint-Siège cherche à faire depuis trente ans et jusqu’à maintenant, a été de stimuler les deux communautés à se réconcilier en retrouvant et en revivifiant leur identité chrétienne et catholique à travers un cheminement commun vers la réalisation plus pleine de ce que signifie être l’Église du Christ en Chine aujourd’hui. Dans la considération constante du Saint-Siège, il a toujours été dit qu’il n’y a pas deux Églises en Chine, une « Église patriotique » et une « Église fidèle » (un jargon communément utilisé) ; en Chine, l’Église est une et les blessures qui lui ont été infligées proviennent de l’intérieur et de l’extérieur. Le « sensus fidei » du peuple de Dieu a sauvé l’Église du schisme en Chine. Dans le contexte actuel, nous pouvons dire qu’il y a les énergies pour guérir des souffrances ; l’objectif est élevé et la contribution de tous sera nécessaire pour le réaliser complètement.

J’ai été très frappé par certaines expressions récentes de Mgr Wei Jingyi (un évêque jusqu’alors non-reconnu par les autorités civiles) qui a dit dans une interview : « Nous devons prendre des mesures concrètes pour guérir les blessures que nous avons infligées pendant toutes ces années au Corps mystique du Christ qui est l’Église ». Puis il a ajouté : « Sur le chemin de l’Église, il n’y a pas de perdants ni d’abandonnés. Nous marchons tous, main dans la main avec Marie… nous voyons aussi que toutes ces souffrances le long du chemin n’ont pas été pour rien ». Ce chemin coûtera à chacun des renoncements et des sacrifices, mais aussi de prendre de nouveaux engagements concrets, comme le demande le pape François à tous les chrétiens sans distinction : il faut maintenant poser des gestes de réconciliation et de communion dans la vérité et avec confiance dans l’Esprit-Saint qui accompagne l’Église et ne l’abandonne pas.

Pouvons-nous revenir à la question initiale?

Oui, parce qu’il est primordial d’apporter une réponse. Quel serait le destin des communautés dites « clandestines » ? C’est une question qui tient particulièrement à cœur au Saint-Siège. Je voudrais être clair : avant tout, il n’y a que deux diocèses, jusqu’à maintenant, qui ont connu une rotation de leur guide (Mindong et Shantou) ; ce vers quoi il faut tendre, j’espère sans contrainte, c’est l’unité non seulement formelle mais aussi réelle. La condition de clandestinité disparaît, mais pas les personnes qui y sont impliquées. Leur foi, leurs traditions et leur spiritualité, qui bénéficient à toute la communauté diocésaine, demeurent. Les évêques eux-mêmes prendront soin, avec sagesse, et seront les garants de cette « âme » ; ils le feront en tant qu’évêques diocésains de tout le peuple de Dieu, non par préférence pour la provenance de telle ou telle communauté. Il en résulte que dans le diocèse de Mindong, nous travaillons pour l’unité. J’espère que les autorités civiles locales comprennent aussi la nécessité d’agir progressivement, sans forcer les situations. Comme le dit avec sagesse Mgr Wei Jingyi, que nous venons de citer, tous (les autorités civiles comme les autorités ecclésiastiques, à l’intérieur comme à l’extérieur de la Chine) « nous devons nous préparer psychologiquement et… avancer pas à pas en cherchant à faire grandir l’unité, parce que c’est ce que nous demande notre foi ». Un esprit d’accueil, de sobriété, d’inclusion ecclésiale et de pardon est nécessaire pour ne pas perdre l’authentique dimension transcendante de la vie de l’Église. Cela concerne surtout les pasteurs puisque, comme le dit le pape François, « nous avons grandement besoin de pasteurs qui embrassent la vie avec la largeur du cœur de Dieu, sans s’installer dans les satisfactions terrestres (…) ; des pasteurs porteurs d’En-haut, libres de la tentation de rester « à basse altitude », détachés des mesures étroites d’une vie tiède et routinière ; de pasteurs pauvres, qui ne soient pas attachés à l’argent et au luxe, au milieu d’un peuple pauvre qui souffre, annonciateurs cohérents de l’espérance pascale… » (L’Osservatore Romano, 12 février 2018).

Je le redis, il ne faut pas regarder cette phase en termes de vaincus ou de vainqueurs. Ce serait une erreur et une confusion ! Voilà, si je m’efforce de regarder les choses en perspective, sans m’imaginer que cela se fera de manière automatique ou facile, et sans ignorer les difficultés qui existent toujours, je vois, ou il me semble voir, une Église plus unie, plus consciente, plus préparée et plus attentive au monde qu’elle est appelée à servir avec un témoignage évangélique ; plus en harmonie, en outre, avec le temps dans lequel elle vit, je voudrais aussi dire plus libre et dans un pays qui se tient au courant toujours plus habilement.

Le pape François a aussi parlé, dans son Message, de la contribution prophétique et constructive que les catholiques chinois doivent savoir apporter, en la tirant du dessein de Dieu sur la vie humaine : « Cela peut leur demander aussi l’effort de dire une parole critique, non pas dans une stérile opposition, mais dans le but d’édifier une société plus juste, plus humaine et plus respectueuse de la dignité de chaque personne » (n.6).

Éminence, en Chine il y a des catholiques qui, après avoir beaucoup souffert pour rester fidèles au souverain pontife, se sentent maintenant désorientés et surtout éprouvent le sentiment amer d’être pratiquement trahis et abandonnés par le Saint-Siège. Que pensez-vous devoir leur dire ?

Aux catholiques qui ont témoigné de leur foi, je désire avant tout rappeler la consolation de Jésus qui dit : « C’est bien, serviteur bon et fidèle… entre dans la joie de ton Seigneur » (Mt 25,23) ; cette consolation est inestimable, elle n’a pas de prix ! C’est la plus belle consolation que l’on puisse s’entendre dire de son Maître. En tout cas, de la part du Saint-Siège et de ma part à moi, je désire exprimer de vifs remerciements et mon sentiment d’admiration pour leur fidélité et leur constance dans l’épreuve, pour leur confiance aussi dans la Providence de Dieu dans les difficultés et dans l’adversité. Au cours des années, beaucoup ont été de véritables martyrs ou confesseurs de la foi ! Seul un esprit superficiel ou de mauvaise foi pourrait imaginer que le pape François et le Saint-Siège abandonnent le troupeau du Christ, où qu’il soit et dans quelque condition qu’il se trouve dans le monde. Nous devons par conséquent travailler davantage sur la perception des fidèles, souvent influencée par des messages médiatiques qui ne sont absolument pas corrects ni équilibrés, qui ont de la peine à comprendre la discrétion qui a entouré le dialogue entre le Saint-Siège et la République populaire de Chine. Un plus grand respect de ces frères et sœurs est nécessaire ; personne ne doit abuser de leurs sentiments.

Je comprends cependant les doutes ; je comprends la perplexité ; parfois, je les partage. Mais je ne partage pas le comportement de ceux qui, tout en gardant leurs légitimes réserves, non seulement ne s’efforcent pas de comprendre aussi le point de vue des autres, mais surtout risquent de ne pas ramer dans l’harmonie dans la barque de Pierre. Le pape, avec ses collaborateurs, a fait, fait et fera tout ce qui est possible pour être proche de l’Église en Chine ; nous ne sommes pas infaillibles dans les manières, mais nous aimons vraiment l’Église et le peuple chinois. Il y a de nombreuses années que nous travaillons et étudions toutes les situations ; combien de prières pour réconforter avec une tendresse spirituelle, pour éclairer par la Parole de Dieu, pour encourager avec la sérénité de celui qui guide, pour trouver des solutions aussi sur le plan diplomatique ! J’invite tous ceux qui en ont la possibilité à collaborer pour faire connaître ces sentiments et ces paroles à ceux qui en ont besoin et qui se sentent abandonnés. Pour le reste, ce que chante le psaume restera toujours vrai : « Qui sème dans les larmes moissonne dans la joie » (Ps 126,5).

Éminence, quel est le projet de l’Église catholique en Chine ? Comment voyez-vous l’avenir du christianisme dans ce pays ?

Je distinguerais les deux aspects. Sur le premier, à savoir le projet de l’Église catholique en Chine, je dirais qu’elle doit chercher à être de plus en plus Église, c’est-à-dire en se développant dans la direction de la foi, de l’espérance et de la charité, en travaillant pour les jeunes, pour les nouvelles vocations, pour l’œcuménisme et le dialogue interreligieux, pour la formation des clercs, pour venir au secours des besoins de ceux qui sont restés en marge de la croissance. En outre, découvrir et incarner « comment » faire cela, en adaptant les méthodes et les parcours, est surtout la tâche des catholiques chinois. Même si l’Église en Chine est encore un petit troupeau, la voie est celle de la confiance qui accompagne le semeur qui jette la bonne semence dans le champ : « Sois sans crainte, petit troupeau : votre Père a trouvé bon de vous donner le Royaume » (Lc 12,32). Le projet est donc celui que Jésus confie à ses apôtres : « De même, que votre lumière brille devant les hommes : alors, voyant ce que vous faites de bien, ils rendront gloire à votre Père qui est aux cieux. » (Mt 5,16). Ensuite, dans tout cela, un regard un peu plus approfondi sur les documents du Concile Vatican II et le Magistère des papes qui l’ont appliqué et enrichi jusqu’à nos jours pourra certainement être une aide.

Sur le second aspect, à savoir l’avenir du christianisme en Chine, même si certains peuvent être pessimistes, je voudrais dire que l’histoire de l’Église en Chine parle déjà d’elle-même. Je voudrais ici rappeler Xu Guangqi (mandarin, nommé Ministre des Rites de la Cour impériale au temps de Matteo Ricci), qui expliquait à l’empereur lorsque celui-ci lui demandait pourquoi il était devenu chrétien, la richesse des valeurs de l’Évangile et l’origine divine, parce que telle pouvait être cette foi qui professe le pardon des ennemis. Je suis par conséquent réaliste et confiant pour l’annonce de l’Évangile. Je considère que seuls le manque de véritable liberté et les tentations du bien-être peuvent étouffer une bonne partie de cette semence jetée il y a déjà plusieurs siècles. En tout cas, le présent nous charge d’une responsabilité en vue de l’annonce de l’Évangile et pour dépasser les tentations difficiles de notre époque.

Éminence, aimeriez-vous formuler un vœu particulier, dans ce contexte, à l’attention des catholiques qui vivent en Chine et aux catholiques chinois qui, pour diverses raisons de travail ou de choix de vie, sont dispersés dans le monde ?

Oui. C’est le Seigneur qui guide l’histoire. C’est pourquoi je voudrais leur souhaiter, avant tout, de faire face à d’éventuelles formes de crise en sachant toujours regarder l’autre avec confiance, même si certains aspects des événements actuels sont perçus comme injustes et avec difficulté. Je le répète, personne ne doit voir dans son frère réconcilié un ennemi, mais un frère dont on peut se réjouir. Le Seigneur nous a conquis par son pardon.

Les Chinois, on le sait, aiment les similitudes. Je voudrais en donner encore une pour compléter ma pensée : si l’on veut donner de la stabilité à un tripode, il faut trois supports ; en effet, il ne tient pas sur deux appuis, c’est-à-dire simplement sur l’entente entre le Saint-Siège et le Gouvernement chinois ; il faut un troisième support, à savoir la participation et la contribution des fidèles en Chine, ainsi que celles de la communauté catholique de la diaspora. C’est seulement avec la contribution de tous que l’on peut construire l’Église de demain, dans le respect des libertés, y compris par les autorités civiles, après soixante années de souffrances, de divisions et d’incompréhensions de la communauté catholique. L’Église a donc besoin de la participation libre et féconde de tous pour construire l’harmonie civile, sociale et religieuse et pour annoncer l’Évangile. Dieu a besoin de la communauté catholique en Chine ! « Ne nous laissons pas arracher cette opportunité », dirait le pape François avec une de ses heureuses expressions d’Evangelii gaudium.

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

About Anne Kurian

Baccalauréat canonique de théologie. Pigiste pour divers journaux de la presse chrétienne. Journaliste à Zenit depuis octobre 2011.

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