Gauche : Sagrada Familia à Barcelone, œuvre d'Antoni Gaudí (1852-1926) © Domaine public

Gauche : Sagrada Familia à Barcelone, œuvre d'Antoni Gaudí (1852-1926) © Domaine public

La basilique de la Sagrada Familia et l’influence de Dom Guéranger, fondateur de Solesmes, sur Gaudí

Le pape Léon inaugurera et bénira la tour de Jésus Christ de la Sagrada Familia le 10 juin prochain

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par Maxime François-Marsal

 

La visite du pape Léon XIV à Barcelone le 10 juin prochain, au cours de laquelle il inaugurera et bénira la tour de Jésus Christ de la Sagrada Familia, réveille une évidence : la célèbre basilique n’est pas seulement une attraction touristique, c’est un catéchisme de pierre. Si le génie de Gaudí est universellement salué, ses racines spirituelles plongent en grande partie dans le renouveau liturgique initié en France, au cœur de l’abbaye de Solesmes. De fait, pour le père Francesc Xavier Vila Morera, qui termine actuellement un doctorat sur l´oeuvre de Gaudí, la Sagrada Família est une explication magistrale de la liturgie : elle n’est rien d’autre que L’Année liturgique sculptée dans la pierre.

 

1. Vivre la foi : la rupture de Dom Guéranger avec son époque

Au XIXe siècle, la pratique religieuse est marquée par une piété très individualiste, héritée de courants anciens comme la Devotio moderna. La prière est alors vécue comme une démarche purement intime et subjective. Pour la majorité des fidèles, la liturgie officielle de l’Église est perçue comme un spectacle sacré ou une simple formalité extérieure, totalement déconnectée de leur vie spirituelle personnelle.

 

Dom Prosper Guéranger va briser ce modèle. Pour lui, il n’y a aucune opposition entre la contemplation solitaire et la prière publique de l’Église. Contre l’individualisme de son temps, il propose une voie communautaire. Son but ? Permettre aux laïcs de redécouvrir la liturgie comme la source première et indispensable de leur vie chrétienne, afin qu’ils s’y investissent pleinement et consciemment.

2. « L’Année liturgique » : le best-seller qui réveilla l’Europe

Pour mener ce combat, Dom Guéranger publie entre 1841 et 1866 son chef-d’œuvre : L’Année liturgique. Cette encyclopédie monumentale de 15 volumes (dont les 6 derniers furent achevés par son disciple Dom Lucien Fromage dans le respect rigoureux de sa pensée) propose de suivre quotidiennement les textes de l’Église pour se laisser transformer par le Christ au fil des saisons mystiques.

Le succès est foudroyant. En l’espace de soixante ans, près de 500 000 exemplaires sont vendus rien qu’en France. Traduit dans la quasi-totalité des langues européennes, de l’espagnol au latin en passant par l’anglais et l’allemand, l’ouvrage devient la référence absolue jusqu’au milieu du XXe siècle.

Il faut dire que Dom Guéranger revenait de loin. La liturgie subissait alors les assauts du rationalisme et des dérives locales (le gallicanisme et le jansénisme), qui avaient poussé de nombreux diocèses français à inventer leurs propres missels, vidant les célébrations de leur sens du mystère et de leur symbolisme. En se battant pour le retour au rite romain unifié, Dom Guéranger a rappelé qu’on ne peut pas comprendre l’Église sans comprendre sa liturgie.

3. Le fil secret entre Solesmes et Barcelone
Le chœur, l'autel, le ciborium et la coupole de la Sagrada Familia © Domaine public

Le chœur, l’autel, le ciborium et la coupole de la Sagrada Familia © Domaine public

Comment ce trésor spirituel est-il arrivé entre les mains d’Antoni Gaudí ? Le lien s’appelle Monseigneur Joan Baptista Grau i Vallespinós. Cet évêque d’Astorga, originaire de Reus comme Gaudí, devient le mentor de l’architecte. Entre 1889 et 1892, c’est lui qui initie Gaudí au symbolisme sacré et lui fait découvrir L’Année liturgique.

L’impact sur l’architecte sera définitif. Gaudí ne s’est pas contenté d’une foi superficielle ou sentimentale ; il a dévoré ces textes. Aujourd’hui, comme l’affirme le père Francesc Xavier, personne ne nie que la Sagrada Família s’inspire directement de l’œuvre de Prosper Guéranger: l’influence est si fusionnelle que la Sagrada Família est, spirituellement, la fille de Dom Guéranger. D’ailleurs, cette encyclopédie en 15 volumes était devenue le livre de chevet incontournable de Gaudí. Le premier chapelain de la Sagrada Família, Mossèn Gil Parés, a témoigné qu’on voyait constamment Gaudí prier à genoux dans la crypte, un livre de liturgie pure à la main. Parmi ses lectures quotidiennes, les volumes de Dom Guéranger affichaient des couvertures usées et polies par le contact répété de ses mains.

4. La Sagrada Família : l’Apocalypse gravée dans la pierre

Cette complicité spirituelle entre le moine et l’architecte culmine dans leur fascination commune pour le livre de l’Apocalypse. Dom Guéranger y voyait le modèle de la liturgie céleste, citant ce texte des dizaines de fois pour expliquer que nos messes terrestres sont le miroir de l’adoration des anges. Pour lui, les grandes cathédrales médiévales étaient une « ecclésiologie en pierre ».

 

Gaudí a appliqué cette vision à la lettre. Comme le souligne le théologien Armand Puig, la Sagrada Família est pensée comme la Nouvelle Jérusalem. La façade de la Gloire en est l’exemple parfait : sa structure verticale raconte toute l’histoire du salut.

  • À la base : Le monde d’en bas, les réalités terrestres, le travail de l’homme et les alliances bibliques.
  • Au centre : Le passage purificateur du purgatoire.
  • Au sommet : La béatitude éternelle présidée par le Christ, entouré des saints et des anges, culminant avec la représentation du Saint-Esprit et du Père céleste, directement inspirée des visions de l’Apocalypse.

 

5. Un héritage vivant : vers la reconnaissance universelle

L’empreinte spirituelle de Dom Guéranger dépasse de loin les frontières du XIXe siècle et les flèches de la Sagrada Família. Aujourd’hui, l’Église reconnaît l’actualité de son message : sa cause de canonisation est officiellement en cours.

Pour les spécialistes, il ne fait aucun doute qu’en raison de son apport inestimable au culte divin, le restaurateur de Solesmes sera un jour proclamé « Docteur de l’Église orante ». Mais l’œuvre du moine ne se résume pas qu’à ses écrits sur la liturgie. L’association qui œuvre activement pour sa canonisation s’efforce de mettre l’accent sur ses nombreuses autres vertus et mérites. Plus d’information disponible sur www.domgueranger.net.

 

Conclusion : La liturgie comme mesure de la foi

Bien avant que le Concile Vatican II ne vienne moderniser l’accès aux rites, Dom Guéranger avait compris que la liturgie ne pouvait pas rester le domaine réservé des clercs et des moines, réduit à une simple exécution mécanique de gestes valides.

 

En ce sens, la Sagrada Família apparaît comme une œuvre hautement prophétique : elle anticipe de près de cinquante ans les grandes intuitions du Concile Vatican II sur la participation active des fidèles et la centralité de la liturgie.

Pour le chrétien d’aujourd’hui, le projet fou de Gaudí et l’œuvre de Dom Guéranger laissent un héritage bousculant. Ils nous rappellent que la foi ne se vit pas seul dans son coin, mais qu’elle se nourrit et se mesure à la beauté de la prière commune. C’est le sens profond du vieil adage ecclésial : « Lex orandi, lex credendi » — la manière dont l’Église prie fixe la manière dont elle croit. En contemplant les flèches de la Sagrada Família, le visiteur moderne est invité à faire de sa propre vie une liturgie vivante.

 

La Sagrada Familia a achevé la tour dédiée à Jésus-Christ avec la mise en place de la partie supérieure de la croix le 20 février dernier © Archidiocèse de Barcelone

La Sagrada Familia a achevé la tour dédiée à Jésus-Christ avec la mise en place de la partie supérieure de la croix le 20 février dernier © Archidiocèse de Barcelone

 

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