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Mgr Protase Rugambwa © opmcanada.ca

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Afrique : il faut soigner les divisions ethniques et tribales, estime Mgr Protase Rugambwa

Discours à l’AMECEA (Traduction intégrale)

Il faut soigner les divisions ethniques et tribales en Afrique, estime en substance Mgr Protase Rugambwa, secrétaire – « numéro deux » – de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples.

Intervenant à la XIXe Assemblée plénière de l’Association des Membres des Conférences épiscopales d’Afrique de l’Est (AMECEA), il a en effet évoqué la diversité ethnique présente sur le continent, en constatant « combien les conflits ethniques ont divisé non seulement nos sociétés mais aussi nos presbytères, nos instituts religieux, jusqu’à nos Conférences épiscopales ». Et d’affirmer : « Une Église orientée ethniquement serait forcément non-catholique. »

« L’Église en Afrique se sent, aujourd’hui plus que jamais, devant le défi de sa responsabilité spécifique de soigner ces divisions, en partant de l’intérieur de l’Église elle-même », a affirmé Mgr Protase Rugambwa

Voici notre traduction du discours publié dans L’Osservatore Romano du 17 juillet 2018.

AK

Discours de Mgr Protase Rugambwa

Il m’a été demandé de donner un discours sur le thème : « Palpitante diversité, égale dignité, pacifique unité en Dieu dans la région de l’Amecea ». Tenant dûment compte des limites de temps, ainsi que de la principale sollicitude de la Congrégation pour l’évangélisation des peuples, c’est-à-dire l’animation missionnaire, je me limiterai à mettre en évidence quelques points en rapport avec le dicastère que je représente

Afin de rester ancré dans la mission propre de l’Église, il est important de rappeler, pendant toute notre réflexion et notre débat, que le thème de cette rencontre concerne l’activité évangélisatrice de l’Église dans le contexte des défis que doivent affronter les Églises locales dans la région de l’Amecea, dans ce cas-ci ceux qui découlent de conflits, divisions, violence, violation de la dignité humaine etc. Affronter de tels défis et chercher des solutions adéquates est sans doute une partie intégrante du ministère d’évangélisation de l’Église. Toutefois, il vaut la peine de rappeler que l’Église devrait mener son apostolat social sans s’éloigner de sa vocation et de mission essentielle, qui est d’apporter l’Évangile au monde et de conduire les personnes au Christ, en d’autres termes : d’évangéliser. Bien qu’il soit de la responsabilité de la sphère politique de créer un ordre social juste, l’Église – tout en évitant l’implication directe dans des manœuvres politiques qui pourraient compromettre l’identité de sa mission, doit continuer de se consacrer pleinement à la promotion des droits humains, de la justice et de la paix.

Une des meilleures manières d’avoir une incidence sur la vie sociale est à travers l’éducation et la formation de chrétiens mûrs, capables de répondre efficacement aux défis actuels que notre région doit affronter. À cet égard, la Congrégation pour l’évangélisation des peuples exprime toute son appréciation pour l’investissement remarquable dans l’éducation réalisé jusqu’à maintenant dans la région de l’Amecea et vous encourage à vous donner pour objectif des horizons nouveaux et plus amples.

Tandis que d’autres orateurs affronteront probablement ce que je définirais comme la « dimension ad extra » de l’entreprise de promotion de l’unité, de l’harmonie et de la paix, je désire en revanche attirer votre attention sur la « dimension ad intra » de cette même mission, à savoir l’engagement à faire de nos Églises locales des témoins plus crédibles d’unité, d’harmonie et de paix.

Avant de nous engager dans l’action sociale, nous devons veiller à promouvoir une spiritualité de communion et d’harmonie entre nous et au sein des institutions de nos Églises locales.

La région de l’Amecea, comme d’autres parties de l’Afrique, est caractérisée par de multiples différences entre ses habitants : différences de cultures et d’usages, de langues, d’appartenance ethnique et tribale, de rites liturgiques, d’orientation socio-politique etc. Mais au milieu de toutes ces différences, la question la plus entendue et qui est souvent motif de controverses dans certaines zones de la région de l’Amecea est la diversité ethnique. C’est triste à dire, mais vous savez bien tous combien les conflits ethniques ont divisé non seulement nos sociétés mais aussi nos presbytères, nos instituts religieux, jusqu’à nos Conférences épiscopales. Ces conflits ont causé beaucoup de souffrance et jusqu’au scandale public dans certaines parties de notre continent. C’est pourquoi l’Église en Afrique se sent, aujourd’hui plus que jamais, devant le défi de sa responsabilité spécifique de soigner ces divisions, en partant de l’intérieur de l’Église elle-même.

Il y a trois ans, le pape François a visité l’Afrique en pèlerin de la paix et de la réconciliation. Je fais référence à son voyage apostolique au Kenya, en Ouganda et en République centrafricaine. À maintes occasions, il a parlé de diverses questions qui menacent la paix, en particulier le problème des conflits ethniques et tribaux. C’est pourquoi nous devons faire en sorte que le message du Saint-Père continue de résonner et de porter du fruit. Maintenons vivante et efficace la visite du pape en Afrique, ainsi que sa préoccupation et son amour pour notre continent !

Nous devons rendre témoignage à la catholicité que nous professons et la rendre manifeste. Une Église orientée ethniquement serait forcément non-catholique.

Au lieu d’être vue comme un obstacle à la coexistence pacifique, notre diversité devrait être reconnue comme positive et, de fait, comme quelque chose qui doit être protégée et exploité.

De fait, si Dieu avait fait tous les êtres humains identiques dès le début – égaux en tout, jusqu’au moindre détail, sans besoins et tous avec les mêmes dons et capacités – la société humaine resterai un simple fait décoratif, sans signification ni importance. Nous pourrions même en arriver à dire que Dieu a fait en sorte qu’il y ait des différences afin d’assurer le fait que les êtres humains soient poussés – et en un certain sens que cela soit requis d’eux – à contribuer, chacun selon ses dons et ses capacités propres, à l’enrichissement de l’autre. Ces différences devraient encourager la complémentarité mutuelle.

Mais il y a ces différences qui ne sont pas voulues par Dieu, à savoir celles qui se développent et qui se consolident dans le contexte du péché et deviennent source de discrimination entre les êtres humains. De fait, au lieu de devenir source d’opportunités d’enrichissement, elles lèsent et rongent la dignité humaine. Un vrai chrétien ne peut pas les accepter puisqu’elles sont en contradiction ouverte avec l’Évangile.

C’est pourquoi, à la lumière de la foi chrétienne, le sens ultime des différences humaines se trouve dans le fait que les personnes puissent s’échanger leurs dons reçus de Dieu.

À travers son magistère, l’Église a progressivement fixé des principes clés pour l’architecture de la paix, principes que nous devons garder à l’esprit au cours des réflexions et des débats que nous aurons par la suite. Les fondements sur lesquels doit être construite la paix authentique sont la reconnaissance et la défense de la dignité inhérente et égale de tous les membres de la famille humaine.

Les piliers qui donne solidité et consistance à l’édifice sont au nombre de quatre : vérité, justice, amour et liberté. Ces quatre piliers sont nécessaires pour une société bien ordonnée et constituent les valeurs qui doivent être présentes dans n’importe quelle société vraiment pacifique.

L’idée que l’Église a de la pacification met en relief non seulement les fondements et les piliers, mais aussi quelques briques que sont les actions et les mesures concrètes qui ouvrent le chemin à la paix. Une de ces briques de la paix est la promotion du développement humain intégral. Le développement et la paix sont interdépendants et se renforcent mutuellement. Les défis modernes de la pauvreté, de la fin, de la maladie et de l’analphabétisme, entre autres, lancent des défis à la paix et créent un terrain fertile pour le conflit […].

S’opposer à la course aux armements est aussi une brique importante de la paix. Combattre la la pauvreté plutôt que les autres êtres humains est la voie pour une paix authentique.

Une autre brique est le soutien aux institutions internationales qui promeuvent la paix. Les organisations intergouvernementales (Oig), les organisations non-gouvernementales (Ong) et les organismes régionaux (par exemple l’Union africaine) sont des institutions dotées d’un certain potentiel pour promouvoir des liens mondiaux et régionaux de solidarité, ainsi que pour réaliser un ordre mondial qui permette la paix.

Une dernière chose que je voudrais signaler comme brique pour la paix est le pardon.

Le thème du pardon fait partie intégrante de l’idée de pacification qu’a l’Église.

En synthèse, donc, mettre fin à la course aux armements pour investir dans un développement qui déracine la pauvreté, construire des institutions mondiales pour un nouvel ordre mondial et apporter la force transformatrice du pardon dans la vie sociale sont trois thèmes récurrents que le pape continue de présenter comme chemins vers la paix.

Paul VI est un des papes qui ont manifesté un grand amour pour l’Afrique. Sa canonisation aura lieu quelques mois avant le cinquantième anniversaire du Secam, qu’il a lui-même lancé personnellement en 1969 à Kampala. Tandis que nous attendons avec impatience ces deux événements, je me demande si cette rencontre n’est pas une occasion adéquate pour revisiter le message du pape Paul VI à l’Église en Afrique. Un des précieux documents par lesquels il a exprimé sa préoccupation pour l’Afrique est sa Lettre apostolique de 1967 Africae Terranum. Il a aussi invité les Africains à inventer de nouvelles manières de devenir missionnaires.

C’est pourquoi, l’Église dans la région de l’Amecea doit renouveler sa conscience du fait que son avenir ne dépend plus de missionnaires ou d’agents de développement humain provenant d’autres continents. L’avenir de notre continent dépend des Africains eux-mêmes et de l’Église locale, qui est appelée à pénétrer toute la société et à la transformer en devenant de fait « sel de la terre » et « lumière du monde ». L’Église en Afrique devrait être désormais en mesure de prendre soin d’elle-même, capable de gérer les crises possibles et de pousser le continent vers le développement. Cela requiert inévitablement un esprit renouvelé de solidarité et « le partage pour ce qui concerne le personnel et les ressources entre les Églises particulières » (Ecclesia in Africa, n.63). Je vous exhorte donc à ne jamais cesser de renforcer la solidarité dans toute la région de l’Amecea et aussi au-delà.

Enfin, je considère qu’il serait bon de votre part de revoir la structure opérationnelle et l’efficacité de cette Association, en redéfinissant son modus operandi afin de garantir qu’elle offre le service espéré.

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

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