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P. Philippe Capelle-Dumont © fiuc.org

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Académie catholique de France: « Dignité et vocation chrétienne du politique »

Entretien avec le P. Capelle-Dumont

L’Académie catholique de France publie les actes d’un colloque de 2016 brûlant d’actualité sur « Dignité et vocation chrétienne du politique » (Parole & Silence 2017), présenté par Mgr Pascal Wintzer et par le P. Philippe Capelle-Dumont.

Le 13 octobre 2018, l’Académie célébrera son dixième anniversaire par un colloque provisoirement intitulé : « Vigiles de l’espérance ».

Et, sous l’égide de la Congrégation pour l’éducation catholique, elle participe à l’élaboration d’un séminaire international qui débutera en 2018 à Rome sur les rapports entre la démocratie, le christianisme et l’éducation, dans les cinq continents.

Le président de l’Académie, le P. Philippe CAPELLE-DUMONT en révèle davantage aux lecteurs de ZENIT, dans cet entretien.

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ZENIT – Père Capelle-Dumont, vous êtes président de l’Académie catholique de France qui a co-organisé en décembre 2016 un colloque sur « Dignité et vocation chrétienne du politique » dont vous avez publié les Actes : quels sont les grands thèmes abordés ?

P. Philippe Capelle-Dumont – L’intention qui a présidé à ces travaux, relevait d’un sentiment d’urgence, elle reposait sur un constat et un défi. D’abord, le constat du délitement de la vie politique à ses différents échelons. Il est certes possible d’observer, parfois même d’admirer des pratiques de générosité au plan municipal et de grande compétence au niveau international. Il faut toutefois admettre que des phénomènes plus ou moins sournois de compromissions financières et d’arrangements partisans ont provoqué ces derniers temps et avec une intensité croissante une crise de confiance majeure, voire un certain dégoût à l’égard de ses responsables, au risque d’une abusive généralisation.

Les thèmes qui, dans ce contexte, ont structuré notre réflexion formaient autant de défis à relever. Défis non seulement dans l’affinement du diagnostic mais aussi dans la formation réaliste de réponses à apporter à la lumière de la grande tradition chrétienne et des critères qu’inspire le message évangélique. Concrètement : comment refonder le politique entre nations et universalismes, entre les diversités culturelles et la quête d’une anthropologie commune ? Où sont et quelles sont les préoccupations éthiques des médias sur lesquels repose aujourd’hui principalement la demande de visibilité politique ? Comment, pour prolonger la célèbre distinction de Max Weber, honorer l’éthique de responsabilité sans rien retrancher de l’éthique de conviction ? Et plus radicalement : comment les règles et les objets du domaine politique peuvent-ils, dans la distinction des genres que Jésus lui-même a établie, rayonner de la fraternité authentique inspirée par le Père Créateur ?

Le traitement de ces questions, qui ne sont ni mineures ni régionales, requiert de tous et quel qu’en soit le pays ou le continent, un minimum de courage politique autant que religieux. Jésus n’hésitait pas à fustiger « ce renard d’Hérode ».  Le Pape Pie XI a su condamner le nazisme dès 1937. Jean-Paul II a soutenu les forces de libération polonaises brimées par l’oppresseur soviétique. Aujourd’hui, devant le cynisme international dont les chrétiens d’Orient sont les premières victimes, devant les décisions économiques irresponsables ou écologiques insuffisantes dont les générations prochaines paieront les factures, enfin devant le lâche abandon collectif des repères anthropologiques fondamentaux occasionné  par le développement exponentiel de la techno-biologie, « le » politique doit reconquérir sa dignité malgré « la » politique et trouver des consciences qui sachent décliner un « ça suffit ! » salutaire.

Pour la 50e Journée mondiale de la paix, le pape François a invité à la « non-violence » comme « style d’une politique pour la paix » : cette politique-là commence par une option fondamentale personnelle ?

Au cours des cinq dernières décennies, le thème de la non-violence a été porté aussi bien par des grandes figures prophétiques telles que Gandhi ou philosophiques telle que René Girard mais il aura été non moins récupéré par des idéologies pacifistes dont certaines, mues par des intérêts géostratégiques ambiguës, n’avaient pas toutes la blancheur de la colombe revendiquée.

Mais le Pape vise ici les profondeurs de l’âme humaine que le Christ a révélées dans son Sermon sur la montagne ainsi que dans sa demande explicite, au moment de la menace ultime, de ranger l’épée au fourreau. Cette non-violence de l’âme n’a rien à voir ni à faire avec la faiblesse passive du poltron ; au contraire, elle peut même commander une certaine violence pédagogique ainsi que l’illustre sans équivoque l’épisode des marchands du temple chassés par Jésus. L’impératif de non-violence doit intervenir prophétiquement et efficacement lorsque la violence se donne le statut d’une médiation toujours incontournable dans l’accès aux fins, en feignant d’ignorer que les moyens peuvent corrompre les fins La violence léniniste puis stalinienne, qui prétendait établir la société sans classe, l’archi-violence de l’hitlérisme qui voulait promouvoir le IIIe Reich étaient des pratiques diaboliques dont les fins s’exprimaient dans la destruction de l’autre.  Il faut relire à cette aune le déchaînement actuel de l’islamisme terroriste. La non-violence qui les dénonce est légitime, mais elle s’harmonise avec l’idée de « légitime défense » qui, on peut le rappeler après maints contresens historiques, était le seul motif de ce que saint Augustin – s’inspirant en partie de la philosophe grecque et du Droit romain – puis Thomas d’Aquin ont appelé non point jamais la « guerre sainte » !, mais la « guerre juste » et dont la doctrine, loin d’être abandonnée, est aujourd’hui  brillamment réévaluée.

Les responsables européens ont été reçus par le pape François à l’occasion des 60 ans des Traités de Rome le 24 mars dernier et il a donné des « balises » à l’Europe pour son « avenir » et une « espérance » en rappelant les « piliers de la construction européenne » : « la centralité de l’homme, une solidarité effective, l’ouverture au monde, la poursuite de la paix et du développement, l’ouverture à l’avenir ». Est-ce que ce ne sont pas autant de balises aussi pour tout engagement politique ?

Des balises mais aussi des moteurs pour une construction européenne prise en défaut de mouvement créatif. Notre Académie a organisé voici cinq ans un colloque, magnifiquement coordonné par mon collègue le professeur Jean-Dominique Durand, sur l’urgence européenne, mettant en évidence la nécessité d’aller vers une Europe plus en cohérence avec son histoire et ses principes hérités essentiellement de la force transformatrice du christianisme.  C’est de cette force qu’étaient pénétrés l’Allemand Adenauer, l’Italien Gasperi et le Français Schumann. La dissimulation polie voire la relégation de cette force dans certaines officines institutionnelles de l’Union européenne constitue une menace majeure trop peu aperçue, ce malgré les avertissements des trois derniers Papes. Après avoir mesuré puis corrigé les tentatives de dilution éthique et esthétique du christianisme, il conviendrait de requalifier chrétiennement et donc sagement, philosophiquement et sans arrogance, l’avenir et l’espérance de l’Europe.

Après une audience du pape François, la COMECE a annoncé un colloque pour « repenser l’Europe » lors d’un « dialogue de grande envergure » entre des représentants de l’Eglise – évêques et laïcs – et les politiciens qui dirigent et portent une responsabilité politique : l’Eglise a un rôle à jouer pour stimuler la créativité politique ?

La participation de l’Eglise au renouveau de la vie politique, notamment européenne, est à l’ordre du jour depuis des décennies. Elle s’est traduite par des options diverses telles que le soutien à l’idée de démocratie chrétienne au lendemain de la seconde guerre mondiale ou encore à l’Action catholique dont la notion d’engament politique a elle-même connu plusieurs versions. La métaphore évangélique du levain dans la pâte y a été longtemps dominante, voire exclusive ; elle n’est cependant pas la seule disponible dans la compréhension de la position chrétienne à l’égard de la cité. Dans la conférence que j’avais prononcée voici quelques années pour le Conseil des Conférences Épiscopales d’Europe (CCEE), j’avais essayé quelques réflexions à ce sujet qui proposaient d’aller vers un nouveau paradigme des relations entre société et Eglise, en dépassant les unilatérismes antérieurs[1].

On ne peut que souhaiter le succès de toutes les initiatives prises en faveur d’une relance de la conscience politique européenne mais il n’aura effectivement lieu que si d’une part l’on mesure correctement les effets des nouvelles technologies de la communication et d’autre part si l’on veut bien cesser, y compris chez les chrétiens, de tenir le christianisme pour un simple réservoir de valeurs exploitables. Souvent mis à la remorque de décisions sociétales prises ailleurs et, par là même, réduit à la simple fonction d’accompagnateur éthique, le christianisme ne sera utile que s’il sait proposer synthétiquement des critériologies adaptées et précises dans les différents domaines où le politique intervient : éducation, santé, famille, équilibres sociaux et géopolitiques, marginalisation des plus faibles. Ces critériologies, puisées au fond de sa mémoire en travail et qui ont directement à voir avec l’absolue dignité de l’être humain, image de Dieu, ne dessinent peut-être pas un programme politique, mais elles peuvent s’inviter à la table d’orientation de qui le dresse.

Les jeunes se montrent souvent spécialement désabusés face à la politique, alors que le pape François encourageait encore à son retour d’Egypte à un dialogue sincère, une discussion « Politique avec une majuscule » : quelles seraient les conditions pour insuffler aux jeunes l’enthousiasme d’un engagement en « Politique »… qui commence par se rendre aux urnes… ?

Si l’on écarte toutes les tentations de « jeunisme » et les illusions métaphysiques de la générosité naturelle, une nouvelle génération doit impérativement venir contrebalancer les effets délétères produits antérieurement par des logiques inopérantes et des actes, sur longue durée, de corruption « soft » ; les effets également venus d’une vision progressiste désormais entièrement dépassée. Cette nouvelle génération ne les abolira certes pas, elle risque même d’en être contaminée ; mais son entrée en scène, régulée par l’apprentissage des leçons tirées des aînés, est une condition nécessaire, non suffisante, du renouveau de la vie politique.

Nombre de résistants en France et en Europe dans les années 1940, en ville ou dans le maquis, étaient des jeunes de 20 ans ; ils portaient avec eux l’audace et l’espoir. Jésus lui-même ne s’est entouré que de jeunes hommes de maturité récente. Mais la candeur est aussi un risque. Ainsi, le domaine politique doit être délesté non pas d’abord de personnes inefficaces et viciées, mais d’idées inefficaces et viciées ; ce qui représente une exigence supérieure.

Quel sont les prochains projets de l’Académie ?

Dans le prolongement immédiat de ses travaux sur le politique, l’un des grands projets – il se réalisera au cours de la présente année 2017 en collaboration avec plusieurs institutions académiques dont les deux universités catholiques de Lyon et Paris, et l’Association des économistes catholiques – est le colloque sur la doctrine sociale de l’Eglise face aux mutations de la société. Présidé par le Cardinal Turkson, préfet du tout nouveau dicastère pour le service du développement humain intégral, il traitera de l’opportunité d’introduire dans le corpus de cette doctrine sociale sept nouveaux dossiers : « La financiarisation de l’économie et l’endettement généralisé » ; « L’entreprise face à l’explosion du numérique » ; « Les mouvements migratoires » ; « La crise écologique », « Le déclin des corps intermédiaires traditionnels » ; « La question théologico-politique » : « les droits fondamentaux inscrits dans la nature humaine ». Ces travaux se concluront par une série de recommandations au croisement de l’expertise et de l’expression de foi.

D’autres chantiers sont en cours tel le colloque sur l’actualité de la pensée de Thomas d’Aquin dans les différents domaines de savoirs.

Plusieurs journées d’études, autant de publications, sur la contribution catholique à une juste place de la culture scientifique dans l’Education et dans la Société verront le jour prochainement ; ou encore sur l’évolution du Droit positif à l’échelon international.

Le 13 octobre 2018, l’Académie catholique France célébrera son dixième anniversaire par un colloque provisoirement intitulé : « Vigiles de l’espérance » ; son objet, qui réunira toutes les institutions académiques françaises d’inspiration chrétienne, sera d’inventorier tous les vecteurs d’espérance qui traversent et orientent aujourd’hui les différents savoirs : scientifiques, philosophiques, éthiques, esthétiques et théologiques. Permettez-moi de vous y donner rendez-vous.

Pour l’heure, à la demande de la Congrégation pour l’Education Catholique, l’Académie participe activement à l’élaboration d’un séminaire international pluriannuel qui débutera en 2018 à Rome sur les rapports entre la démocratie, le christianisme et l’éducation, dans les cinq continents.

***

Le P. Philippe CAPELLE-DUMONT, professeur des universités, doyen honoraire de la Faculté de philosophie de l’Institut catholique de Paris, président de l’Académie catholique de France, est l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages de philosophie, de théologie et de spiritualité, dont certains sont traduits en plusieurs langues.

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[1] Le texte de cette conférence :« Catholicisme et culture européenne » a été reproduit intégralement par Zenit, le 20 décembre 2009.

About Anita Bourdin

Journaliste accréditée au Vatican depuis 1995. A lancé Zenit en français en janvier 1999. Correspondante à Rome de Radio Espérance. Formation: journalisme (IJRS, Bruxelles), théologie biblique (PUG, Rome), lettres classiques (Paris IV, Sorbonne).

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