« Mon seul désir », les trésors de l’Église. Musée de Cluny, Paris

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Constitution sur la Saint Liturgie

Sacrosanctum Concilium (4e partie)

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Comptés pour inutiles, en raison d’éventuels excès dans la pratique ancienne, les sacramentaux jouent un rôle crucial dans la structuration sacramentelle de l’Église, Corps mystique du Christ. La suppression de ces signes de la grâce, que l’histoire postconciliaire a connue, était-elle voulue par le Concile ? Ou, à contrario, un sérieux examen de conscience et un profond repentir ne sont-ils pas à l’ordre du jour dans nos agendas pastoraux, là où la piété des simples a été méprisée ? 

Chapitre III : Les autres sacrements et les sacramentaux 

Une remarque générale : le Concile traite en même temps des sacrements et des sacramentaux, afin de montrer leur différence et ce qui les lie. Il est clair que les sacrements sont les plus importants, car « ils confèrent la grâce » (article 59). « Mais – poursuit l’article – en outre, leur célébration dispose au mieux les fidèles à recevoir fructueusement cette grâce ». Le Catéchisme de l’Église catholique définit les sacramentaux comme « des signes sacrés par lesquels, selon une certaine imitation des sacrements, des effets surtout spirituels sont signifiés et sont obtenus par la prière de l’Église. Par eux, les hommes sont disposés à recevoir l’effet principal des sacrements, et les diverses circonstances de la vie sont sanctifiées. » (Article 1667)

Je retiendrai en particulier cette définition donnée à l’article suivant du Catéchisme, 1668 : « Ils sont institués par l’Église en vue de la sanctification de certains ministères de l’Église, de certains états de vie, de circonstances très variées de la vie chrétienne, ainsi que de l’usage des choses utiles à l’homme. Selon les décisions pastorales des évêques, ils peuvent aussi répondre aux besoins, à la culture et à l’histoire, propres au peuple chrétien d’une région ou d’une époque. Ils comportent toujours une prière, souvent accompagnée d’un signe déterminé, comme l’imposition de la main, le signe de la croix, l’aspersion d’eau bénite (qui rappelle le baptême) ». Le Concile précise même, à l’article 61 : « car c’est de lui (le Christ) que tous les sacrements et sacramentaux tirent leur vertu ; et il n’est à peu près aucun usage honorable des choses matérielles qui ne puisse être dirigé vers cette fin : la sanctification de l’homme et la louange de Dieu. » 

Des évolutions

Il est donc bien clair que le Concile n’a rien supprimé de la religion populaire. Les suppressions de certaines processions importantes autour de 1970, comme de bénédictions, furent le fait de décisions personnelles de certains responsables et ne venaient aucunement du Concile. Et que de gens on a fait partir à ce moment-là ! C’est l’article 62 qui introduit la question de la révision des rites des sacrements et des sacramentaux, parce que « au cours des âges sont entrés dans les rites des sacrements et des sacramentaux des éléments qui, à notre époque, ne permettent pas d’en voir assez clairement la nature et la fin ; il est donc besoin d’y opérer certaines adaptations aux nécessités de notre temps et le saint Concile décrète ce qui suit au sujet de leur révision. » 

On remarquera qu’à l’article 63 il est recommandé d’utiliser la langue du pays pour l’administration des sacrements et des sacramentaux. Mais le Concile écrit : « on peut employer la langue du pays », et non « on doit ». Il a dit ce qui était préférable mais a bien compris que, pour des raisons pastorales tenant aux usages de certaines familles et de leurs traditions, on puisse employer le latin. Imaginons simplement le cas d’un mourant qui a toujours pratiqué la forme ancienne, il ne serait pas charitable de lui en appliquer une autre. Je pense par exemple au nombre des onctions pour donner le sacrement des malades à un mourant. 

En fait, le Concile attend une grande souplesse dans la mise à jour des rituels « adaptés aux nécessités de chaque région ». Ce qui compte est de faire mieux comprendre, non de choquer inutilement, ce qui bloquerait toute compréhension. 

Le baptême en revue

Pour le baptême des adultes, l’article 64 stipule : « On restaurera le catéchuménat des adultes, distribué en plusieurs étapes … : on obtiendra ainsi que le temps du catéchuménat, destiné à une formation appropriée, puisse être sanctifié par des rites sacrés dont la célébration s’échelonne dans le temps. » C’est la phrase clé en cet article qui permet de parler d’initiation chrétienne à propos du rite des différentes étapes. Et l’on va même admettre à l’article 65 l’usage d’éléments régionaux non chrétiens, dans la mesure où l’on peut les adapter au rite chrétien. Ce qui est un excellent moyen d’évangélisation. Saint Paul à Athènes a commencé sa prédication en évoquant la statue au dieu inconnu qu’il avait vue dans la ville. Tant de saints fondateurs d’Églises dans les premiers siècles de la chrétienté ont procédé ainsi. Donc, on voit bien qu’il s’agit de restaurer, en tenant compte des lieux. L’innovation n’est prévue que pour une évangélisation plus profonde en pays de mission.

L’article 66 annonce une heureuse initiative : la révision du double rite pour le baptême des adultes, selon la pratique ou non du catéchuménat rétabli, ainsi qu’une messe propre lors de la célébration du baptême. Mais je n’ai jamais vu ni lu de semblables cérémonies. L’article 67 en revanche comporte une phrase obscure : « on l’adaptera (le baptême des petits enfants) à la situation réelle des tout-petits ». Une exigence très juste sur le rôle des parents et des parrains est toutefois préconisée : « leurs devoirs seront mieux mis en évidence dans le rite lui-même ». Cela a été bien réalisé. Or, le problème demeure. 

Le problème des exorcismes

Si j’ai qualifié la phrase d’obscure, nous ne pouvons que regarder les textes. Nous voyons alors ce qui a été changé, sans forcément l’attribuer au Concile qui ne précise rien : Ce qui frappe dans les cérémonies baptismales d’après Vatican II, c’est la forme prise pour les exorcismes, beaucoup plus déprécative qu’impérative. Cela constitue un changement radical par rapport aux anciennes liturgies et à celles qu’utilisent les orientaux, tant catholiques qu’orthodoxes. Et ce n’est pas un détail mineur, puisque cela concerne directement le rôle de l’Église dans le processus du salut. 

Si l’Église est instituée sur Pierre et avec Pierre, elle est investie de réels pouvoirs qui ne sont pas à redemander constamment. Qu’on les entretienne par la prière, pour qu’ils demeurent toujours des armes de salut, est une bonne chose. Mais qu’on redemande à Dieu de les faire agir peut à la longue susciter des doutes sur les promesses de Dieu. La formule impérative d’exorcisme qui a toujours été utilisée est, à mon avis, la seule possible, pour manifester que la mission de l’Église est de droit divin, particulièrement quand elle célèbre les sacrements de l’initiation chrétienne. 

J’ai connu à l’époque du Concile, tant chez les protestants que chez les catholiques, des théologiens qui ne croyaient pas au péché originel et cela continue. Pour eux, le baptême n’est qu’un symbole d’agrégation à une communauté, à la limite il n’y a pas de démon à chasser, surtout chez les jeunes enfants. Dans l’image que s’en fait Jésus, il n’y voit que la preuve d’une pureté enfantine, puisque le Christ ne les cite en exemple que pour leur confiance (cf. Matt. 18, 3). Mais rien ne prouve que cette omission vienne du Concile. Cela vient-il alors des liturges ? La supposition n’est pas infondée, quand on voit comment ils ont traduit la messe de 1969 ! En tous cas les articles 68 à 70 montrent le souci du Concile pour les cérémonies liées au baptême : il n’était pas dans ses intentions de le minorer.

La confirmation

L’article 71 comporte une indication importante sur la révision du rite de la Confirmation. Il manifeste « le lien intime de ce sacrement avec toute l’initiation chrétienne ; aussi est-il convenable que la rénovation des promesses baptismales précède la réception du sacrement. » Or, beaucoup d’adultes, même chez les pratiquants, n’ont pas reçu ce sacrement. En revanche, ils ont fait leur profession de foi. J’ai le sentiment que le fait d’avoir reculé l’âge de la confirmation a mené ceux qui ont reçu le baptême enfants à prendre la profession de foi pour la confirmation. 

Pourquoi ne pas donner la confirmation lors de la profession de foi qui est bien un renouvellement des vœux du baptême ? L’ordre traditionnel de l’administration des sacrements de l’initiation chrétienne a toujours été : baptême, confirmation et eucharistie. Le fait que saint Pie X ait permis aux jeunes enfants de communier ne change rien au problème, car cela ne les dispense pas de confirmation.

Les sacrements de guérison

Le rite de pénitence dont il est question à l’article 72 semble poser aujourd’hui moins de problèmes aux fidèles qu’il y a trente ans. Ils savent qu’ils seront plus écoutés que questionnés, et cela est très important, particulièrement aujourd’hui.

Les articles 73 à 75 ont connu très rapidement de l’effet : une hausse de demandes du sacrement des malades. Jusqu’à cette période, en effet, il n’était compris que comme « extrême onction ». Et pour ne pas effrayer le malade, on appelait le prêtre à la dernière minute, et c’était souvent trop tard ! Cette mentalité associant les onctions à la mort dure encore. En 2014, me trouvant aumônier d’hôpital et appelé par l’épouse d’un malade pour lui donner le sacrement des malades, je me suis heurté à sa fille qui me demandait de partir, qu’car il n’était pas encore temps. Lorsque je lui ai expliqué que ce que nous allions faire n’était pas forcément associé à la mort, elle s’est enfuie comme si j’étais la mort elle-même ! Il y a donc du travail à faire car, selon la bulle Benedictus Deus de Benoit XII, celui qui meurt en état de péché mortel sans absolution est privé de la vision béatifique jusqu’au Jugement dernier. 

Enfin, l’article 75 comporte cette indication : « le nombre des onctions sera adapté aux circonstances, et les oraisons qui appartiennent au rite de l’onction des malades seront révisées pour correspondre aux diverses situations des malades qui reçoivent le sacrement. » Le Concile ne fixe pas le nombre d’onctions, ce pourquoi, reprenant ce que j’exposais plus haut, on devrait pouvoir avoir recours à l’ancienne pratique qui utilisait plusieurs onctions.

Sacrements au service de la communauté

L’article 76, en ce qui concerne la révision des rites du sacrement de l’ordre, ne donne pas de directive particulière, quoiqu’il incite d’importants changements. On peut alors regretter que les liturges aient trop simplifié les rites de l’ordination des évêques, avec l’omission de tout commentaire sur la remise de la mitre, pour ne prendre que cet exemple. Voici l’ancienne formule « Nous mettons, Seigneur, sur la tête de cet évêque qui doit combattre pour vous, un casque de défense et de salut, afin que par cet ornement de son visage, et cette armure de sa tête, qui représente la double force qu’il doit tirer de l’un et de l’autre Testament, il paraisse redoutable aux ennemis de la vérité, et qu’il les surmonte par la grâce que vous lui accorderez ; vous qui avez déjà figuré sur toutes ces choses, par les rayons de lumière dont vous ornâtes le visage de Moïse, votre serviteur. » C’est un manque d’ordre pédagogique qui ne remet pas en cause la validité du sacrement.

Cet article concerne d’abord les évêques, car ils en possèdent seuls la plénitude du sacerdoce. Je relève « dans la consécration épiscopale, il est permis à tous les évêques présents d’imposer les mains ». C’est là une coutume fort ancienne et parfaitement justifiée. En ce qui concerne l’ordination des prêtres, il n’est pas écrit que les prêtres présents puissent imposer les mains aux nouveaux ordonnés, après l’évêque. Ce geste laisserait à penser que le prêtre détient lui aussi une partie du pouvoir d’ordre, ce qui est faux. Si l’on tient à un accueil liturgique du presbyterium, il doit se pratiquer autrement, par accolade par exemple.

À propos du sacrement de mariage, le Concile veut sagement tenir compte de certaines coutumes propres à certaines régions pour le mariage. À l’article 77, il cite le concile de Trente qui l’avait déjà décrété : « Si en certaines régions, on emploie dans la célébration du mariage, certaines autres coutumes et cérémonies dignes d’être approuvées, le saint Concile souhaite beaucoup qu’on les garde complètement. » Ce que certains prêtres dans différentes régions ont eu du mal à accepter. 

La bénédiction nuptiale est importante et est le complément indispensable des échanges de promesses des époux. Dans la messe nuptiale, elle a même sa place dans le canon juste après le Notre Père. Mais comme aujourd’hui peu de mariages sont célébrés au cours de la messe, la bénédiction prend alors sa place après les engagements des époux. Et cela, beaucoup de prêtres l’oublient et ne remettent pas cette bénédiction à sa place, dans le canon, quand la messe est célébrée. 

De même, le Concile n’a jamais aboli les rites pénitentiels au cours de ces messes. « On omettra tout rite pénitentiel » est pourtant écrit dans le nouveau rituel. On m’a expliqué que c’était à cause de l’entrée en procession qu’il y avait cette omission. J’avoue ne pas avoir été convaincu, ne voyant pas comment un cortège nuptial peut remplacer une confession des péchés.

79. Révision des sacramentaux 

En 1984, un texte latin de la Congrégation pour le culte divin verra le jour. Ce rituel, intitulé De benedictonibus, sera traduit en plusieurs langues et paraîtra en français en 1995 sous le titre de Livre des bénédictions. Il faut rendre hommage à monseigneur François Favreau, lorsqu’il était président de la Commission internationale francophone pour les traductions liturgiques, pour ce remarquable ouvrage qui prend bien en compte les demandes de Vatican II. 

Parmi les sacramentaux on compte aussi la profession religieuse en guise de consécration. L’article 80 de notre Constitution recommande que celle-ci se fasse au cours de la messe.

Enfin, le Concile souhaite la révision du rite des funérailles et en indique le sens à l’article 81 : « Le rite des funérailles devra exprimer de façon plus manifeste le caractère pascal de la mort chrétienne, et devra répondre mieux aux situations et aux traditions de chaque région, même en ce qui concerne la couleur liturgique. » 

Les services funèbres selon l’ancienne forme pouvaient effectivement apparaître austères et tristes pour des gens non avertis, dont le nombre croissait en même temps que la déchristianisation. Des chants comme le Dies irae ou le Libera me n’étaient plus compris. Les liturges qui furent choisis pour répondre aux vœux du Concile adoptèrent une méthode radicale de suppression de tout ce qu’il pouvait y avoir d’inquiétant dans le service funèbre, comme l’allusion au jugement de Dieu ou la nécessaire disparition de formes de vie en ce monde. 

Cela soulèvera un grave problème eschatologique : Tous ceux qui mourraient iraient à la Maison du Père. Sur les faire-part, on pouvait lire : « service d’action de grâces pour le départ vers la maison du Père de X. ». Le principe de l’oraison funèbre était banni et on s’interdisait de parler du défunt. Et bien sûr, on annonçait la résurrection avec des accents de joie bien difficiles à supporter pour ceux qui pleuraient d’un deuil cruel. Ceux qui souffraient de la mort d’un être cher étaient plongés d’emblée dans une certitude joyeuse qui correspondait mal à l’ampleur de leur chagrin. 

Certes, le Concile avait parfaitement raison de demander d’insister sur la résurrection. Chanter un cantique de Pâques est, par exemple, un bon moyen. Mais le Concile ne demandait pas de négliger la douleur humaine engendrée par la séparation de la mort, conséquence du péché. Le Concile n’a pas changé la doctrine des fins dernières et l’intervention du jugement de Dieu. Je crois que la liturgie ne doit pas les taire, parce qu’exprimées elles atteignent et captivent le chagrin de l’homme, pour l’amener jusqu’à la grande espérance produite par Pâques. Ces « messes d’enciellement » ou de « à-Dieu » qui ont cru répondre aux désirs du Concile sont souvent passées à côté de la portée spirituelle du deuil. En l’enrobant d’émotion et de sentimentalisme, le problème de la mort est éludé mais pas la peine qu’il engendre. 

Souvenons-nous que Jésus a pleuré devant le tombeau de son ami Lazare, alors qu’il savait qu’il allait le ressusciter. Le service funèbre chrétien doit montrer qu’il reconnaît la légitimité des larmes et qu’il les respecte. Il ne « gifle » pas avec la résurrection, finalité spirituelle de toute réflexion chrétienne sur la mort. Il procède par étapes, avec des signes de charité et de compassion, menant du Requiem aeternam au In paradisium, en passant par le Dies irae. La messe de Paul VI permet de conserver cet usage, avec tous ces chants traditionnels que le Concile n’a jamais interdits. D’ailleurs ce même article de notre Constitution demande une révision du rite d’ensevelissement des tout petits, qui constitue un des services funèbres les plus difficiles à célébrer. Aujourd’hui, il demanderait une variante pour les enfants tués par avortement. Ce serait prolonger le désir de Vatican II que d’aller jusque-là. 

 

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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