Le cardinal français Christophe Pierre vient de prendre sa retraite, après presque 50 ans passés au service diplomatique du Saint-Siège. Âgé de 80 ans, il a été en poste dans 9 pays et a exercé son ministère sous 6 pontificats. Son dernier poste l’a conduit à Washington, dans l’une des nonciatures les plus importantes du monde.
Créé cardinal par le pape François en juillet 2023, il est reconnu pour sa longue expérience diplomatique, son sens de l’écoute et du dialogue, ainsi que sa recherche constante d’unité. Il se distingue également par son engagement pastoral et sa grande proximité avec les personnes, dans chacun des pays où il a exercé son ministère.
Zenit : Comment avez-vous été appelé à œuvrer au sein de la diplomatie du Saint-Siège ?

Au Mexique lors d’une visite pastorale auprès du peuple Tarahumara © Cardinal Christophe Pierre
Cardinal Christophe Pierre : À la fin de mon séminaire, l’archevêque de Rennes m’a proposé de rejoindre le service diplomatique du Saint-Siège. En réalité, je n’ai pas accueilli cette demande avec beaucoup d’enthousiasme ! J’avais 23 ans, j’étais encore jeune et je souhaitais être prêtre de paroisse dans mon diocèse. J’ai donc demandé à mon évêque de me donner un peu de temps.
J’ai ainsi pu terminer ma maîtrise de théologie à l’Institut catholique de Paris, puis j’ai été vicaire pendant 4 ans à la paroisse Saint-Pierre-Saint-Paul de Colombes, près de Paris. En 1970, j’ai été ordonné prêtre à Saint-Malo, puis je suis parti à Rome en 1973 pour rejoindre l’Académie pontificale ecclésiastique, tout en suivant des cours à l’université en vue d’obtenir un doctorat en droit canon.
Zenit : Quelles régions du monde avez-vous sillonné durant votre carrière ?
Cardinal Ch. Pierre : J’ai passé 20 ans en Afrique et 20 ans en Amérique latine. Les 18 premières années, j’ai été collaborateur de nonces apostoliques. Mon premier poste m’a amené en Nouvelle-Zélande, puis au Mozambique et au Zimbabwe. Ensuite, je suis allé au Cuba, au Brésil, et à Genève pendant quatre ans pour représenter le Saint-Siège auprès des Nations Unies.
En 1995, j’ai été nommé nonce apostolique et j’ai été ordonné évêque à Saint-Malo. J’ai d’abord été envoyé en Haïti pour 4 ans, puis 8 ans en Ouganda, et 9 ans au Mexique. Puis, à l’âge de 70 ans, le pape François m’a nommé nonce aux États-Unis : je pensais y rester 4 ou 5 ans, mais j’y suis finalement resté 10 ans !
À l’âge de 75 ans, le jour de mon anniversaire, le pape m’a téléphoné après avoir reçu ma lettre de démission, et m’a dit : « Ne croyez pas que je vous appelle pour vous dire que j’ai accepté votre démission ! » Il m’a demandé de continuer, ce que j’ai fait jusqu’à maintenant. Et j’ai arrêté il y a quelques semaines, l’année de mes 80 ans.
Zenit : Vous avez été nonce apostolique pendant plus de 30 ans. En quoi consiste cette « double mission » auprès des Églises locales et des États ?
Cardinal Ch. Pierre : Le nonce est un peu à la frontière de ces deux missions. Il a un rôle de présence et de représentation du pape dans les pays où il est envoyé. Tout d’abord, il est l’ambassadeur du Saint-Père auprès des évêques et des catholiques du lieu. Cette représentation n’est pas seulement formelle, elle doit aussi permettre à l’Église locale de se sentir pleinement catholique et d’être en communion avec le successeur de Pierre.

Avec le pape François, avril 2016 © Vatican Media
Cette fonction exige d’être totalement en diapason avec le pape, pour que l’Église reste unifiée. En tant que nonces, nous sommes donc des fidèles, je pense que c’est cela le plus important. Pas une fidélité stupide bien sûr, mais une fidélité intelligente qui vient d’une compréhension profonde des choses. Sinon, il vaut mieux se retirer.
D’autre part, un nonce est aussi un envoyé du pape auprès des États, ce qui permet au Saint-Père d’être en lien avec le monde, et notamment les structures politiques. L’Église n’est évidemment pas en dehors de la réalité, elle est un interlocuteur privilégié pour contribuer à la construction d’un monde fondé sur les valeurs de l’Évangile.
Zenit : Quelles missions ont été particulièrement marquantes pour vous ?
Cardinal Ch. Pierre : J’ai assisté à plusieurs moments forts dans ma vie. Notamment à Cuba où j’ai vécu trois ans. Je suis arrivé en 1986 à l’âge de 40 ans, j’étais alors collaborateur de nonces. L’Église cubaine avait été fortement persécutée. Juste avant mon arrivée, elle avait lancé l’ENEC, une rencontre nationale pour réfléchir sur la mission de l’Église dans le contexte difficile du marxisme. Durant toute cette mission, j’ai vraiment constaté les fruits de cette initiative, et cela m’a beaucoup marqué.
J’ai aussi été très touché par mes 4 années passées en Haïti, où je suis arrivé en 1995. Là aussi, le contexte politique était très compliqué. Après un coup d’État, le président de la République avait été expulsé puis était revenu au pouvoir. J’ai vécu ces années avec beaucoup d’intensité, en allant souvent sur le terrain à la rencontre des personnes.
Je peux finalement dire que, tout au long de mes années de vie diplomatique, j’ai aussi pu mener une vie de pasteur, comme je le désirais tant lorsque j’étais séminariste ! Dans tous les pays où je suis passé, je suis rentré dans la vie de l’Église locale en visitant les diocèses, les paroisses ou en prêchant. Cela m’a passionné, car j’ai toujours été très sensible à la dimension missionnaire de l’Église.
Zenit : Comment avez-vous vécu votre dernière et longue mission aux États-Unis ?
Cardinal Ch. Pierre : L’Église catholique aux États-Unis compte près de 200 diocèses et 80 millions de catholiques, soit 20 % de la population. Pendant ces dix années, nous avons contribué à la nomination de 227 évêques. C’est du boulot !

Le cardinal Pierre est originaire de Bretagne. Ici avec quelques-uns de ses neveux © Cardinal Christophe Pierre
L’Église aux États-Unis, c’est d’abord l’histoire de ces migrants catholiques attirés par le « rêve américain ». Souvent pauvres mais dynamiques, ils ont su lutter pour se faire accepter et ont offert au pays des possibilités énormes. En 250 ans, ils ont construit une Église tout à fait respectable : il y a aujourd’hui près de 200 universités catholiques dans le pays, de très nombreux hôpitaux, sans oublier le rôle majeur des religieux et des religieuses.
En même temps, ce pays connaît actuellement une difficulté dans la fidélité à l’Évangile, et l’enjeu est de ne pas tomber dans l’idéologie. Mais l’Église américaine s’est aussi beaucoup distinguée par la défense de la vie, notamment sur les questions de l’avortement ou du « gender ». Le grand défi maintenant, c’est la proximité avec ceux qui souffrent : les pauvres, les migrants qui sont rejetés parce qu’ils sont illégaux, les nouveaux esclaves.
Zenit : Qu’avez-vous appris d’essentiel en servant des papes aussi différents les uns des autres ?
Cardinal Ch. Pierre : Ce qui est extraordinaire, c’est que l’Église s’inscrit dans une histoire, et il y a toujours une continuité entre les différents pontificats. Je me souviens par exemple de mon arrivée au Mexique en 2007, au moment de la 5e grande Conférence des évêques catholiques d’Amérique latine, qui s’est tenue à Aparecida, un sanctuaire marial au Brésil. En rencontrant les évêques après leur réunion, j’ai compris qu’il s’était passé quelque chose de fort et de déterminant pour l’Église, qui avait alors de grosses difficultés à transmettre la foi dans ce monde qui avait changé.
Les évêques ont voulu œuvrer concrètement pour faire entrer l’Église dans une nouvelle dynamique missionnaire. L’un d’eux a particulièrement marqué les esprits, le cardinal Bergoglio. Six ans plus tard, ce fameux cardinal, devenu pape François, a proposé à l’Église universelle l’exhortation apostolique Evangelii gaudium, une copie du document d’Aparecida. En fait, cette exhortation a illuminé tout le pontificat du pape François, et continue d’être un phare aujourd’hui. Plus récemment, le pape Léon XIV a voulu que les cardinaux se préparent au consistoire de juin dernier en relisant Evangelii gaudium.
Le Synode sur la synodalité est un autre bel exemple de continuité entre les différents pontificats. Non, le pape Léon XIV n’en a pas fini avec le Synode ! Il continue le chemin initié par le pape François. Les deux derniers consistoires extraordinaires se sont d’ailleurs déroulés de manière totalement synodale.
Au fond, au cours de ma vie de diplomate, je me suis efforcé de faire comprendre l’importance de rester fidèle au successeur de Pierre, et d’expliquer cette belle continuité entre les différents pontificats : chaque nouveau pontificat n’est pas un nouveau chemin, mais il est la continuité et l’approfondissement d’un même chemin.



