L’établissement des relations internationales implique la participation concrète de catholiques dans la scène publique. Le Saint-Siège s’engage et encourage l’engagement professionnel des fidèles. Aussi se montre-t-il attentif à une coopération œcuménique, l’unité des chrétiens étant le témoignage le plus expressif pour faire résonner l’Évangile du royaume de Dieu.
88. Le rôle des chrétiens dans l’entraide internationale
Au §1, nous lisons : « … alors que certaines nations, dont assez souvent la majeure partie des habitants se parent du nom de chrétiens, jouissent d’une grande abondance de biens, d’autres sont privés du nécessaire et sont tourmentés par la faim, la maladie et toutes sortes de misères. » Ce qui était affirmé en 1965, ne pourrait plus être dit des pays auxquels pensait Vatican II en son temps. Je ne prends pour exemple que la France, dont le déclin dans beaucoup de domaines l’a fait se rapprocher des pays en voie de développement ayant besoin d’aide. De ce fait, ses moyens pour aider autrui sont très limités. Et elle n’est pas la seule à avoir vu sa situation se dégrader, et cela ne fait qu’agrandir le besoin d’aide internationale. À cela se rajoutent les complications qu’entraînent les guerres actuellement en cours, ainsi que la guerre commerciale.
Le §2 suggère une collaboration entre les chrétiens comme nécessaire, surtout entre catholiques, puisque notre Église est structurellement hiérarchique et internationale. Mais il faudrait absolument inclure les chrétiens non-catholiques qui, compte tenu des progrès de l’œcuménisme, ne devraient pas hésiter à faire partie d’une telle coalition.
Lorsque le numéro 89 souhaite la présence active de l’Église dans la communauté internationale, elle se base sur des évolutions précédentes : En 1917, au cours de la Première Guerre mondiale, se créa en Suisse l’Union catholique des études internationales. Quand, en 1919, la Société des Nations vit le jour, le pape, Benoît XV apporta le 2 février 1920 son approbation totale à l’Union catholique des études internationales, pour qu’elle travaille en collaboration avec la société des Nations. Il ne s’employa pas pour autant à obtenir l’admission du Saint-Siège à cette Société. Une collaboration amiable et régulière se développa cependant entre les deux instances, la Société des Nations et le Saint-Siège, en particulier dans les travaux d’un organisme suscité par ladite Société, l’Union internationale de coopération intellectuelle. Il s’agissait d’une sorte de préfiguration de l’Unesco qui s’intéressa en particulier aux Lieux Saints.
Quand se créa le Bureau international du travail (B.I.T.), un prêtre y fut admis comme fonctionnaire et l’excellence des relations entre le Bureau et le Saint-Siège se manifesta en 1931 lors de la publication de l’encyclique Quadragesimo anno. On célébra le 40e anniversaire de l’encyclique Rerum Novarum. Albert Thomas, premier directeur du B.I.T., envoya au pape un message dans lequel il écrivait entre autres :
« L’organisation internationale du travail, quand elle a entrepris cette tâche immense avec une ardeur pleine d’assurance, était consciente de n’être point une génération spontanée, mais l’aboutissement d’initiatives anciennes. La semence était jetée dans une terre, féconde soigneusement préparée depuis des années par des ouvriers tenaces, entre autres ceux qui se réclament de l’encyclique Rerum Novarum. »
Pendant la Deuxième Guerre mondiale, le Saint-Siège créa un bureau d’information et une commission de secours pour les prisonniers de guerre et les personnes déplacées. Immédiatement après la guerre, il ouvrait un bureau à Genève pour s’occuper des migrations, et c’est dans ce domaine que se nouèrent les premiers contacts entre le Saint-Siège et l’organisation des Nations-Unies, fondées à San Francisco le 24 novembre 1945.
La mission diplomatique du Saint-Siège
Sans être membre de cette nouvelle organisation internationale, il coopère à certaines de ses activités et possède deux observateurs permanents à l’Unesco et à la FAO, en tant que diplomates accrédités. Pendant plusieurs années, le Saint siège ne disposera pas de place officielle, mais maintiendra des contacts permanents avec les organismes internationaux. L’explication en est donnée, je crois, par ces quelques lignes de Mgr. Paul Bertoli, nonce apostolique à Paris (1960-1969) :
« L’Église n’entend pas sans doute, nous croyons l’avoir assez souligné, s’immiscer en des tâches qui appartiennent en propre à l’ordre temporel ; mais fidèle à sa mission d’animation du monde, elle veut apporter à toutes les réalisations humaines et spécialement aux si graves et urgentes entreprises qu’assument les organisations internationales, un concours spirituel qui doit leur permettre de s’accomplir conformément aux vrais besoins de l’homme, envisagés à la lumière de l’idéal chrétien ».
Il faudra attendre le 6 avril 1964, pour qu’un premier observateur permanent du Saint-Siège prenne place à l’ONU, en la personne de monseigneur Alberto Giovannetti (de 1964 à 1973). Il y accueillit Paul VI en 1965.
La haute estime de Léon Blum pour le Saint-Siège
Ainsi se concrétisait le rêve de Léon Blum, exprimé dans son dernier livre, écrit en captivité près de Buchenwald et édité en 1945, À l’échelle humaine. Lui aussi avait été conquis par Pie XI et l’encyclique Quadragesimo anno.
« Je serai conduit ici, par la logique du raisonnement comme par l’association des idées, à envisager, au sein du Corps international, l’opportunité d’une autre présence. C’est à la cour de Rome que je pense, au saint Siège apostolique. Sa participation, au même titre que celle des États, serait par elle-même le signe le plus éclatant que, dans l’univers de demain, d’autres puissances compteront que les puissances temporelles. Sa coopération active permettrait de hausser sur un plan supérieur et de régler par des concordats généraux, toutes ces catégories de litiges avec les États qui, à l’intérieur du cadre national, altèrent la vie politique et conduisent à d’insupportables conflits. Le rôle conviendrait assurément à une Église qui est pacifique par essence, puisqu’elle incarne une religion de paix, et qu’elle l’est aussi par fonction, si je puis dire, puisque sa constitution même est d’ordre international.
L’influence pontificale, s’est toujours exercée et s’exerce encore en faveur d’une paix organique, fondée sur la justice, sur l’égalité des peuples et des hommes, sur la sainteté des contrats. Le premier discours public qu’ait prononcé le pape Pie XI après les accords du Latran du haut de la loge de Saint-Pierre était une adjuration pathétique à la paix. La paix est nécessaire à l’Église et il n’est pas moins certain que le concours de l’Église serait infiniment profitable à l’œuvre d’organisation pacifique. » (Léon Blum, À l’échelle humaine, éditions Gallimard 1945, p. 154).
On le voit, le monde politique au sens très large vit d’un bon œil l’Église prendre place à l’ONU. Ses interventions, tant dans cette instance qu’à l’UNESCO, sont toujours entendues, d’autant plus qu’elle y a envoyé des gens compétents. Mais depuis longtemps, l’ONU subit un discrédit qui va croissant et certains esprits chagrins ont pris plaisir à y mêler l’Église.
Crises actuelles se concluant en échec
Or, si l’on prend l’exemple de deux échecs récents de l’ONU, la guerre en Ukraine et l’émigration massive qui continue et, sans doute, empire, l’Église a fait entendre sa voix par le pape François, que les média n’ont pas complètement rapportée. Quant aux représentants du Saint-Siège, ce fut le silence total. Le pape a envoyé deux cardinaux en Ukraine dès le début du conflit, s’est rendu en personne chez l’ambassadeur de Russie près le Saint-Siège, a voulu rencontrer Vladimir Poutine à Moscou. Il a demandé l’arrêt des combats sans parler vraiment d’invasion russe. Il faut se reporter à l’entretien qu’il a accordé au journal italien Il Corriere della Sera, où il a prononcé cette phrase : « les aboiements de l’OTAN aux portes de la Russie ont poussé le chef du Kremlin à réagir et à faire la guerre à l’Ukraine. Je ne sais pas si cette colère a été provoquée, mais cela a aidé la colère à monter ».
C’est toute la question des accords diplomatiques conclus à la chute du mur de Berlin qui est ici en cause. N’oublions pas les promesses orales faites à Gorbatchev sur les limites qu’imposerait l’OTAN à sa propre extension. Roland Dumas, ministre des Affaires étrangères à cette époque (1988-1993) a cautionné la véracité de ces accords de 1989 lors d’un entretien médiatique en 2022. N’étant point de son parti, j’ai connu l’homme, et il a révélé la vérité. Il est mort en 2024. Mais tout débat était impossible en France dont la politique était alignée sur celle des États-Unis de Joe Bidden, selon la volonté de monsieur le président Emmanuel Macron. L’Église catholique en France le suivit et je fus évincé de Radio Notre-Dame pour avoir rappelé la position du pape François sur la question.
La crise migratoire
Quant à l’émigration, le Saint-Siège a toujours maintenu trois choses condamnables et inséparables : 1) le manque de générosité dans l’accueil des migrants, 2) les États et leurs responsables qui n’arrivaient pas à créer des conditions de vie normale pour que leurs ressortissants restent chez eux, et enfin 3) les « passeurs », associations, groupes etc. qui tiraient profit de cette nouvelle « traite » d’êtres humains. Les médias, comme beaucoup de responsables ecclésiastiques, ne retinrent que la demande d’accueil, ce qui nuisit toujours à la réputation du Souverain Pontife. Tout cela était profondément injuste, car cela caricaturait la diplomatie prudente et bien renseignée du Saint-Siège.
S’il y a des leçons à tirer, elles doivent l’être dans le sens d’une plus grande liberté d’information et dans un respect plus grand du Saint-Siège par les différentes Églises catholiques particulières de chaque pays.
90. Rôle des chrétiens dans les institutions internationales
Pour le Concile, il est clair que les diverses associations catholiques doivent s’améliorer pour le travail qui leur est demandé. Ainsi le §1 l’exprime-t-il :
« Les diverses associations catholiques internationales peuvent, en outre, rendre de multiples services pour l’édification d’une communauté mondiale pacifique et fraternelle. Il faut les consolider, en les dotant d’un personnel plus nombreux et bien formé, en augmentant les moyens matériels dont elles ont besoin, et en coordonnant harmonieusement leurs forces ».
Sont en cause certaines influences politiques à idéologies déconnectées de la réalité, la méconnaissance des questions internationales, et la mauvaise compréhension de ce que doit être une intervention d’Église dans de pareils domaines. Seuls des représentants internationaux de l’Église, dans diverses instances, sont capables de préparer convenablement lesdites associations.
Un engagement international œcuménique ?
Le §2 émet un souhait qui me semble important, mais qui demandera beaucoup de discernement : « Enfin, il faut souhaiter que les catholiques, pour bien remplir le rôle dans la communauté internationale, recherchent une collaboration active et positive, soit avec leurs frères séparés qui, unis à eux, professent l’amour évangélique, soit avec tous les hommes en quête d’une paix véritable ».
Dans les deux cas de collaboration envisagée, le discernement s’impose bien évidemment. Mais il doit être plus grand en ce qui concerne les frères séparés. Pourquoi ? Tout simplement parce qu’un certain nombre d’attentes œcuméniques ont été déçues, par rapport à ce qui était attendu fin 1965. Si la déclaration commune sur la justification par la foi, signée à Augsbourg le 31 octobre 1999, a été une véritable réussite, d’autres événements sont survenus, allant à l’encontre de cette avancée positive, comme l’ordination de femmes évêques chez nos frères séparés.
L’accession de femmes à l’épiscopat, la revendication d’une structure épiscopale, la formation d’Églises unies entre réformés et luthériens malgré de fortes divergences sur les sacrements, et l’Eucharistie en particulier, l’acceptation en leur sein de libéraux qui ne peuvent adhérer complètement au symbole de Nicée-Constantinople et à celui d’Athanase (le Quicumque) devenait dommageable à la coopération avec l’Église catholique.
Par ailleurs, il existe maintenant dans le mouvement évangélique grandissant des chrétiens qui donnent leur adhésion sans réserve à ces symboles et qui n’éprouvent plus de répulsion maladive vis-à-vis du catholicisme. Je pense qu’il y aurait intérêt à mettre en avant une relation œcuménique avec ces frères chrétiens séparés, qui sont en passe de devenir les seuls protestants dans l’avenir.
