Portail du Jugement dernier, cathédrale Notre-Dame de Paris © Wikimedia

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Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Quel message Vatican II a-t-il à livrer au monde de ce temps ? (24e partie)

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L’histoire de l’humanité est secouée par les guerres qui sont toujours un échec, non seulement dans l’existence singulière des familles ou des communautés, mais aussi dans la réalisation des bénédictions de Dieu. Le divin Sauveur a confié à son Église la mission de parachever le plan de salut du genre humain. C’est là, en proposant le dialogue et l’investissement généreux, que s’enracine son approche, en vue d’une relation paisible et intelligente entre les nations, impliquant vertu et créativité et intégrant la diversité dans la quête du bien commun. 

Chapitre V : La sauvegarde de la paix et la construction de la communauté des nations

L’introduction au numéro 77 adresse ce chapitre à toute la famille humaine et pas seulement aux fidèles de l’Église catholique. Il faut constamment s’en souvenir ! Mais c’est au numéro 78 que le §3 me paraît le plus important, quand il nous dit : 

« La paix terrestre qui naît de l’amour du prochain est elle-même image et effet de la paix du Christ qui vient de Dieu le Père. Car le Fils incarné en personne, prince de la paix, a réconcilié tous les hommes avec Dieu par sa croix, rétablissant l’unité de tous en un seul peuple et un seul corps. Il a tué la haine dans sa propre chair et, après le triomphe de sa résurrection, il a répandu l’Esprit de charité dans le cœur des hommes. » 

En rappelant que le fondement de la paix est l’œuvre salvifique du Christ, le Concile exhorte à redonner à Dieu sa place dans le monde par la reconnaissance de l’œuvre rédemptrice du Christ. 

Les paragraphes 5 et 6 n’hésitent pas à louer la diplomatie, qui fait grandement défaut aujourd’hui pour éviter les guerres. Dans le dialogue, elle peut résoudre des conflits internationaux sans avoir tout de suite recours à la violence. Mieux, ces paragraphes ne cachent pas la permanence de la menace de guerre, rappelant la cause qui est le péché humain, et que cela durera jusqu’au retour du Christ.

Section 1. Éviter la guerre 

Pour endiguer l’irruption de ce fléau des conflits armés, le numéro 79 met en perspective la possibilité de mettre un frein à l’inhumanité des guerres. Le paragraphe 1 exprime bien la gravité du problème déjà actuel en 1965, et il annonce l’effrayante situation d’aujourd’hui : 

« Chaque jour encore, la guerre poursuit ses ravages en quelques points du globe. Bien plus, étant donné qu’on emploie des armes scientifiques de tout genre pour faire la guerre, sa sauvagerie menace d’amener les combattants à une barbarie bien pire que celle d’autrefois. En outre, la complexité de la situation actuelle et l’enchevêtrement des relations internationales permet que, par de nouvelles méthodes insidieuses et subversives, des guerres larvées traînent en longueur. Dans bien des cas le recours aux procédés du terrorisme est regardé comme une nouvelle forme de guerre. » 

La fin de la Deuxième Guerre mondiale en 1945 a ouvert la guerre froide. C’est à dire que l’affrontement direct entre les deux blocs a pu être évité, quoique en 1962 il se soit presque déclenché avec les fusées à tête nucléaire pointées de Cuba contre les États-Unis : Leur portée étant de 4000 km, la provocation était on ne peut plus explicite. Il faut aussi rappeler que les États-Unis avaient installé des fusées du même genre, mais à portée moindre, en Turquie, menaçant la Russie. Les Soviétiques retirèrent leurs fusées de Cuba, et les Américains de Turquie. Mais en 1962, il s’en fallut de très peu. 

La fin du colonialisme français 

Cette date marque pour la France la fin des guerres coloniales, avec l’indépendance de l’Algérie. Mais la guerre du Vietnam se poursuivait. Dans cette région, elle faisait suite à la guerre que la France avait dû mener contre l’Indochine. Il n’échappait à personne que ces guerres étaient provoquées par l’affrontement Est-Ouest. Elles avaient commencé par des actes terroristes. Pendant longtemps, ce fut le même scénario pour ce type de combats. C’est ainsi qu’entre 1956 et 1962, sur 1500 condamnations à mort prononcées contre les membres du Front de libération nationale (FLN), 222 ont été exécutées, 142 sous la Quatrième République, 142 sous la Cinquième. Ce qui met en évidence le grand nombre de grâces accordées par le général De Gaulle. 

Et il ne faut pas oublier les exécutions sommaires faites par des groupes ultras, ni les tortures pour obliger les poseurs de bombes à parler et démanteler des réseaux entiers. Toutes ces affaires avaient donné lieu en France et dans le monde à des polémiques terribles, et quelquefois à des manifestations très violentes. C’était dans toutes les mémoires en 1965. Les idéologies avaient aggravé la cruauté de ces guerres. À l’époque, on incriminait surtout le communisme, non sans raison, mais bien peu songeait à l’islam. Aujourd’hui, j’ai l’impression qu’à juste titre, il est pris en compte, et cela mériterait, si cela n’a pas déjà été fait, un examen historique. 

La loi martiale et les droits de l’homme

On ne peut qu’approuver les exigences des paragraphes 2 et 3 qui se heurtent aux mêmes problèmes que ceux que pose le terrorisme. L’état de guerre exige une obéissance totale des soldats à leurs chefs hiérarchiques. Néanmoins, cela laisse toute sa pertinence à cette exigence du §2 : « Et l’obéissance aveugle ne suffit pas à excuser ceux qui s’y soumettent ». Le procès de Nuremberg (1945) est allé dans ce sens. On a parlé de crimes de guerre, de crimes contre l’humanité et de génocide, d’expérimentation médicale sur des sujets humains. Mais toutes ces « qualifications » ont posé des problèmes à beaucoup de juristes, il faut le savoir. Mais finalement, les actes de ce tribunal international ont tout de même fait jurisprudence. 

Ces questions relèvent du Droit, qui n’est pas ma spécialité, ce pourquoi je signale cette question. Mais qu’il soit bien clair, qu’à mes yeux les condamnations à mort suivies de leur exécution étaient méritées. Je regrette simplement qu’il n’y ait pas eu d’Allemands parmi les juges, car il s’est forcément trouvé des voix pour s’élever contre le fait que les vaincus soient jugés par les vainqueurs.

Quand la guerre dégénère

Il ne faut pas oublier non plus les guerres qui ne veulent pas dire leur nom. J’ai vu les conséquences de ce qu’on appelait le « maintien de l’ordre » en Algérie. La conséquence est que l’on a plus un combattant en face de soi, mais un terroriste, contre qui tout est permis. La Première République avait agi de même en Vendée. Les soldats avaient en face d’eux « des brigands ». Et dans de tels cas, on tue non seulement ceux qui ont les armes à la main, mais aussi leurs proches, considérés automatiquement comme complices ! De plus, aujourd’hui, la dureté de la guerre commerciale ne peut que générer d’autres conflits qui eux aussi n’oseront pas se qualifier de guerre. 

L’action des grandes puissances concernées va directement à l’encontre de ce qu’affirme le début de notre §3 : « Il existe, pour tout ce qui concerne la guerre, diverses conventions internationales, qu’un assez grand nombre de pays ont signées, en vue de rendre moins inhumaines les actions militaires et leurs conséquences. » 

Sur place se reproduiront des guerres tribales que la colonisation avait presque réussi à éteindre. Elles ont été réveillées par l’indépendance. Et dans la course aux pouvoirs, les tribus jouent souvent le rôle des partis politiques que nous avons dans nos pays d’Occident. Dans un tel climat, un soldat blessé n’est plus un soldat mais un rebelle dont on ne peut rien attendre. Il faut le tuer pour « terminer le travail ». 

Guerre et légitimité

Le §4 fait à juste titre la différence entre la guerre de légitime défense et la guerre de conquête : 

« Mais faire la guerre pour la juste défense des peuples est une chose, vouloir imposer son empire à d’autres nations en est une autre. La puissance des armes ne légitime pas tout usage de cette force à des fins politiques et militaires. Et ce n’est pas parce que la guerre est malheureusement engagée que tout devient, par le fait même, licite entre parties adverses. » 

Le drame est que la guerre commerciale mélange les deux. Un pays peut aller jusqu’à utiliser ou faire utiliser les armes pour défendre son commerce (légitime défense), et imposer son empire au nom de la liberté de marché dont il a besoin. Quand notre texte admet la possibilité de guerre, « une fois épuisées toutes les possibilités de règlement pacifique », il reconnaît la nécessité de la diplomatie. En 1965, c’était une évidence, car la paix entre les deux blocs ne tenait qu’à cela. Aujourd’hui, il y a crise dans ce domaine : la complication des conflits et leur multiplication le prouve. Le Saint-Siège qui a une expertise séculaire en la matière devrait pouvoir rendre beaucoup de services à la paix, si on le sollicitait plus et en toute loyauté ! 

Dans cette même partie de notre texte, nous trouvons la référence à l’Organisation des Nations Unies (ONU), qui avait été précédée par la Société des Nations (SDN) : « Aussi longtemps que le risque de guerre subsistera, qu’il n’y aura pas d’autorité internationale compétente et disposant de forces suffisantes, on ne saurait dénier aux gouvernements … le droit de légitime défense. » 

Un arbitrage est-il possible ?

Chacun sait que le général De Gaulle qui avait connu ces deux organismes n’avait pas grande estime pour ces deux assemblées. Des organismes de ce type sont cependant nécessaires mais n’ont pas toujours l’efficacité qu’on serait en droit d’attendre d’eux. Pourquoi ? Le nombre de ses soldats dépend des pays membres, tout comme leur armement, et leur mission n’a pas toujours été claire. On parlait souvent de s’interposer, situation par nature difficile, devenant rapidement une mission suicide, selon les belligérants entre qui il faut se tenir. Hélas, les différences qui existent très souvent entre ce qui est dit à la tribune de l’ONU et ce les chefs militaires ordonnent en réalité font tourner ce genre l’opération en échec. 

J’aurais personnellement tendance à raisonner comme pour l’Union européenne, en privilégiant des mandats confiés à un pays ou à un groupement de pays. Quant à la feuille de route, elle doit laisser la liberté aux chefs militaires, qui se trouvent sur le terrain, de manœuvrer conformément aux nécessités et aux règles militaires. Il faudrait au préalable que les responsabilités du conflit aient pu être établies, en particulier si des traités ou des promesses internationaux ont été rompus. Pour être concret, c’est dès 1934 que la France et l’Angleterre auraient dû recevoir mandat de la SDN pour attaquer l’Allemagne et renverser le régime national-socialiste, pour irrespect du traité de Versailles et préparation de guerres offensives en vue d’accroître son empire. 

Dans le conflit entre la Russie et l’Ukraine, tout tourne autour du Mémorandum de Budapest signé le 5 décembre 1994 dans des conditions complexes, permettant à mon sens plusieurs interprétations. Ce document impliquait un suivi sérieux pour éviter un jour un affrontement. Avec la distance et les résultats que l’on constate, on est en droit de se demander si ce texte n’a pas été qu’un moyen de retarder un affrontement, pour mieux le préparer et ainsi obtenir plus d’avantages. Et ce raisonnement vaut pour les deux parties opposées. Et par ailleurs, compte tenu du passé (qui s’étend sur des siècles), qui peut imaginer l’Ukraine totalement indépendante de la Russie ? 

80. La guerre totale 

Le §1 exprime une vérité irréfutable sur les conséquences d’un conflit généralisé entraînant l’usage de l’arsenal nucléaire actuellement existant : 

« Qui plus est, … il n’en résulterait rien de moins que l’extermination presque totale et parfaitement réciproque de chacun des adversaires par l’autre, sans parler des nombreuses dévastations qui s’en suivraient dans le monde et des effets funestes découlant de l’usage de ces armes. » 

Et ceci est encore plus vrai qu’en 1965, car on n’arrête pas le « progrès ». Le Concile tout naturellement condamne la guerre totale. Mais je rappelle que ce que condamne, dans la foulée le §4 a été pratiqué lors de la Deuxième Guerre mondiale : 

« Toute acte de guerre qui tend distinctement à la destruction de villes entières ou de vastes régions avec leurs habitants est un crime contre Dieu et contre l’homme lui-même, qui doit être condamné fermement et sans hésitation. » 

J’évoquais précédemment le procès de Nuremberg, où les bombardements de Londres par la Luftwaffe (83.000 morts civils), puis par les V1 et les V2 (3.000 morts civils) n’avaient pas figuré au nombre des chefs d’accusation. Il ne fallait pas soulever le bombardement de Dresde du 13 au 15 février 1945. Le largage de bombes au phosphore, par la Royal Air Force entre autres, tapissant la ville, fit 25.000 morts. Puis il y eut Hiroshima et Nagasaki, ainsi que les terribles bombardements sur la Normandie au moment du débarquement de juin 1944. 

Chacun des responsables de ces destructions massives saura toujours donner des raisons. C’est pourquoi la fin du §5 me paraît essentielle : 

« Pour que jamais plus ceci ne se produise, les évêques du monde entier, rassemblés et ne faisant qu’un, adjurent tous les hommes, tout particulièrement les chefs d’État et les autorités militaires, de peser à tout instant une responsabilité aussi immense devant Dieu et devant toute l’humanité ». 

Dans la perspective du Jugement dernier

Seule en effet la perspective du jugement de Dieu a le pouvoir d’éveiller en l’homme cette conscience, d’où la nécessité de constamment travailler à l’évangélisation du monde entier et de dénoncer la chimère diabolique, qui consiste à prétendre construire une société humaine sans Dieu. 

Après toutes les démonstrations auxquelles nous avons eu droit, il me semble qu’il est plus que grand temps de dénoncer l’athéisme comme une erreur criminelle, ennemie de toute vie en société. Il nous incombe la responsabilité de présenter l’adhésion à la vérité chrétienne comme seule garantie de paix pour toute l’humanité. Or, sachant les chrétiens désunis, je pense qu’on doit considérer comme chrétien tout baptisé qui adhère au Symbole de Nicée Constantinople et au Symbole d’Athanase (Quicumque), tout en rappelant que l’Église de Jésus Christ subsiste dans l’Église catholique. 

Les juifs qui demeurent dans le judaïsme peuvent néanmoins espérer le salut, parce qu’ils constituent le peuple de la Promesse et que la Tradition catholique reconnaît la présence de Jésus dans l’Ancien Testament. C’est donc par Jésus Christ seul que les Juifs qui doivent être sauvés le seront. Quand et comment ? Saint Paul lui-même parle de mystère quand il écrit aux Romains, après avoir dit que « tout Israël sera sauvé… » (Romains 11, 26) : 

« … mon Évangile qui proclame Jésus Christ : révélation d’un mystère gardé depuis toujours dans le silence, mystère maintenant manifesté au moyen des écrits prophétiques… porté à la connaissance de toutes les nations pour les amener à l’obéissance de la foi… » (Romains 16, 25-26) 

Et ce, quelques années après avoir écrit aux Thessaloniciens au sujet des Juifs : « Ceux-ci ont tué le Seigneur Jésus et les prophètes, et nous ont persécutés : ils déplaisent à Dieu ; ils sont les adversaires de tous les hommes, puisqu’ils nous empêchent de de proclamer la Parole aux païens pour qu’ils soient sauvés ; cela met sans cesse un comble à leurs péchés. Mais à la fin, la colère de Dieu les a rejoints. » (1 Thessaloniciens 2, 15-16). 

Sur cette question extrêmement difficile, il convient de lire le remarquable commentaire de Simon Légasse, L’Épître de Paul aux Romains, éditions du Cerf (2002), pp. 724-731. Retenons seulement qu’entre l’Épitre aux Thessaloniciens, datée de l’an 50, et l’Épitre aux Romains (datée de l’an 56), saint Paul a évolué et réajusté le positionnement chrétien vis-à-vis du peuple juif.

 

 

Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

 

 

 

 

 

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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