Première publication le 26 mai par AD EXTRA
Au Vietnam, où près de la moitié des 27 diocèses ont leur sanctuaire marial, le mois de mai donne lieu à de nombreuses processions, prières et offrandes florales dédiées à la Vierge. Cette tradition héritée des missionnaires est devenue « un exemple réussi d’inculturation ». Dans la culture vietnamienne, selon Mgr Joseph Vu Van Thien, archevêque de Hanoi, l’image de la mère symbolise « le fondement de la famille et de la société », d’où l’attachement des Vietnamiens à la Vierge, y compris parmi les non-catholiques.
Le 15 mai dans le centre du Vietnam, alors que le soir tombait sur la paroisse de Mai Vinh, des catholiques portant une statue de la Vierge sont entrés chez Barnabas Nguyen Van Lan après une veillée mariale. Le petit espace de vie s’est rempli de fleurs, de bougies et d’encens, rassemblant des voisins, des proches et des religieuses pour prier et chanter des hymnes à la Vierge avant de partager une bière et un repas préparés par leur hôte de 75 ans.
Ce dernier, Barnabas Lan, explique que ces rendez-vous nocturnes du mois de mai sont plus que de simples rituels religieux, mais illustrent une histoire de survie, de solidarité et de foi. À travers le pays, le mois marial transforme la vie paroissiale en une saison vivante de prières, d’offrandes de fleurs et de processions appelées « dang hoa kinh duc me » (« offrandes de fleurs à la Sainte Vierge »), et constitue l’une des traditions catholiques les plus appréciées par les fidèles vietnamiens. À cette occasion, les paroisses de tout le pays organisent des danses et d’autres festivités en l’honneur de Marie, appelée affectueusement Reine du Ciel.
La foi se mêle à l’expression culturelle vietnamienne
Le père Joseph Dao Huu Tho explique que ces offrandes font partie des expressions de foi les plus familières et vivantes parmi les dévotions catholiques au Vietnam. Introduites au XVIIe siècle par les missionnaires MEP (Missions Étrangères de Paris), elles ont été transformées depuis par l’Église vietnamienne en une tradition locale unique. Lorsque les vagues de persécutions ont diminué au XXe siècle, les principaux éléments de cette tradition ont perduré.
Aujourd’hui, les responsables catholiques la décrivent comme un exemple réussi d’inculturation, mêlant la foi catholique à l’expression culturelle vietnamienne. « Ces processions ne sont pas de simples copies des dévotions occidentales, mais résultent d’un processus historique et pastoral à travers lequel la foi universelle de l’Église s’exprime avec créativité à travers la musique, les mouvements et les symboles vietnamiens », explique le père Tho.
Ces cérémonies préservent à la fois la foi et l’identité communautaire. Ainsi le 10 mai, plus de 700 femmes de différentes paroisses vêtues de robes traditionnelles (ao dai) se sont rassemblées dans la paroisse de Tuong Le, dans le diocèse de Bac Ninh, pour une de ces processions de fleurs dédiées à la Vierge. Dans le diocèse de Hoa An, des fidèles de tous âges ont également participé à une cérémonie décrite comme un « jardin vivant » formé par les « fleurs du cœur humain ».
« Ces rencontres enrichissent la piété populaire »
Les groupes de jeunes, les associations de femmes et les fanfares qui participent à ces célébrations répètent généralement durant plusieurs semaines. « Les équipes s’associent et apprennent les unes des autres, ce qui contribue à renforcer l’unité entre les paroisses », confie le père Jean-Baptiste Bui Quang Sang, de la paroisse de Phan Lam, à Haiphong. « Ces rencontres enrichissent la piété populaire ainsi que la solidarité et l’amitié entre les communautés. »
De son côté, le père Lan se souvient d’un Vietnam très différent, quand cette tradition mariale s’est enracinée dans sa paroisse. Après la fin de la guerre du Vietnam, sa famille faisait partie des dizaines de familles catholiques qui ont quitté la ville pour retourner dans leurs villages natals après avoir perdu leur travail. Ces familles ont reconstruit leur vie en travaillant dans les rizières tout en réparant une église endommagée par les obus.
À l’époque, la paroisse n’avait pas de prêtre résident, donc les paroissiens organisaient eux-mêmes les dévotions mariales durant le mois de mai et se rassemblaient dans l’église les premier et dernier jour du mois. Le soir, ils se rassemblaient aussi chez les uns et les autres pour prier le chapelet. « Nous étions pauvres, mais nous partagions ce que nous avions. Une famille préparait le thé, une autre apportait des fleurs, et une autre encore guidait la prière. »
Les Vietnamiens et le sanctuaire de La Vang
Dans ce contexte, Mgr Joseph Vu Van Thien, archevêque de Hanoi, explique que le sanctuaire marial national de La Vang occupe une place particulière dans la spiritualité catholique vietnamienne, car il trouve un écho naturel dans la culture locale.
« Dans notre culture, l’image d’une mère symbolise l’endurance, le sacrifice, l’amour inconditionnel et le fondement de la famille et de la société. C’est pourquoi le peuple vietnamien, même les non-catholiques, se sent naturellement attiré par la Vierge », souligne Mgr Thien. Les évêques du pays ont fait sculpter des statues de Marie avec des traits vietnamiens et des costumes traditionnels, dont une des premières a été bénie par saint Jean-Paul II.
Aujourd’hui, on trouve des statues de la Vierge devant de nombreux foyers catholiques, ainsi que dans les grottes mariales des paroisses. De plus, près de la moitié des 27 diocèses du Vietnam ont des sanctuaires mariaux. Barnabas Lan estime que la dévotion mariale a aidé les familles catholiques à traverser les années les plus dures, notamment une épidémie de choléra qui a frappé la région en 1978. « Notre Dame a protégé nos familles. »
« Ces prières ont gardé notre peuple uni »
Pour les catholiques, les fleurs symbolisent aussi les vertus spirituelles. Selon le père Joseph Nguyen Huu An, les fleurs bleues symbolisent l’espérance, les rouges l’amour, les blanches la pureté, les violettes le sacrifice, et les jaunes la foi. « Quand nous offrons des fleurs à Marie, nous offrons aussi nos joies, nos souffrances, nos maladies et nos espérances. » Ce symbolisme reflète la culture vietnamienne, pour laquelle les fleurs accompagnent la vie dans ses moments les plus importants.
Sœur Marie Nguyen se souvient par exemple de son enfance dans un village catholique. « Quand mai arrivait, les enfants courraient dans les champs pour chercher des fleurs. Certains grimpaient aux arbres pour cueillir des fleurs de frangipanier, et d’autres pataugeaient dans les étangs pour trouver des fleurs de lotus », raconte-t-elle, en ajoutant que cette dévotion a une signification spirituelle profonde. « En offrant des fleurs, l’Église n’offre pas seulement des plantes, mais le cœur humain lui-même. Les fleurs symbolisent des vies en train d’être purifiées, transformées et offertes à Dieu. »
Pour Barnabas Lan, ce sont les liens créés par ces traditions de mai qui restent les plus importants : « Face à la guerre, la pauvreté, la maladie et toutes les difficultés de la vie, ces prières ont gardé notre peuple uni. »
(Avec Ucanews)
