France: "Réformer la politique familiale", entretien avec Christian Jacob

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A l’occasion de l’Assemblée des Associations Familiales Catholiques

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CITE DU VATICAN, Vendredi 14 mars 2003 (ZENIT.org) – L’Assemblée Générale de la Confédération Nationale des Associations Familiales Catholiques (CNAFC, cf. cnafc-com@afc-france.org) se déroule à Lyon les 15 et 16 mars. Le thème choisi cette année est l’éducation. Christian Jacob, ministre délégué à la Famille, y est attendu. A cette occasion, et dans la perspective de la Conférence annuelle de la Famille du 29 avril prochain, Samuel Pruvot, rédacteur en chef de France Catholique l’a rencontré.

Quel est l’état d’esprit du ministre en charge, notamment, de la rédaction d’une réforme attendue du droit de la famille ? Il fait preuve d’une attitude ouverte et pragmatique, tout en sachant qu’il aura à exercer et à subir des arbitrages difficiles très rapidement… Un entretien à paraître dans l’hebdomadaire français « France catholique » (www.France-catholique.fr).

FC – Monsieur le Ministre, vous venez de passer 48 heures avec le père Guy Gilbert et ses « loubards » dans sa bergerie des Alpes de Haute-Provence. Pourquoi cette démarche ?
CJ – J’ai beaucoup d’admiration pour Guy Gilbert. C’est une personnalité très attachante. Il est venu un jour au Ministère nous parler de la « grande famille des loubards ». Le contact est très bien passé. Il m’a donné envie d’aller voir sur place comment les choses se passaient. J’ai voulu dormir une nuit dans sa bergerie, vivre au milieu des jeunes, prendre les repas avec eux. Sur le terrain, on sent mieux les choses ! Pour moi, le père Guy Gilbert n’est pas un « modèle » au sens strict. C’est un exemple parmi d’autres. Je ne suis pas allé lui demander conseil sur la façon de gérer mes dossiers ! Ce que j’attendais de lui, c’était d’abord des réactions sur des sujets essentiels comme l’autorité parentale, le noyau familial ou la réinsertion des jeunes délinquants.

FC – Est-il possible, pour un ministre, de « piocher des idées » chez un prêtre éducateur ?
CJ – Nous n’avons pas l’habitude de voir un ecclésiastique en blouson noir ! Mais derrière l’image que véhiculent les médias se cache un autre homme. J’ai découvert un éducateur qui, par-delà son air provocateur, est animé par une spiritualité profonde. Nous avons parlé du déclin des structures familiales.
C’est faute de famille que ces jeunes tournent mal. Ils manquent de repères. Les délinquants ont du mal à s’engager dans un projet de vie. Comment leur montrer une porte de sortie ? Il faut les canaliser, les faire entrer dans un monde qui a ses contraintes et ses règles. Guy Gilbert se consacre à cette tache.

FC – Vous avez accepté le portefeuille de la Famille, mais on dit que vous auriez préféré celui de l’Agriculture ?
CJ – Je n’avais pas de tropisme particulier en direction de ce ministère. Tout le monde sait que je suis un « paysan ». On le reste toute sa vie. Mais un agriculteur a le droit de parler d’autre chose que de l’agriculture !
Je dois beaucoup au syndicalisme, qui fut pour moi une formidable école. Au ministère de la Famille, je ne me place pas sur le plan technique. D’autres ministres que moi ont reçu des portefeuilles sans rapport direct avec leur activité professionnelle d’origine. La Famille est un ministère transversal. Il touche à tous les problèmes. Et je dois compter en permanence avec 60 millions d’experts : chaque Français a son mot à dire sur les problèmes de société.

FC – Quelle est aujourd’hui votre grande priorité ?
CJ – Il y a un point dont nous devons nous soucier plus que des autres. En France, près d’un couple sur deux souhaiterait avoir un enfant de plus. Le rôle des pouvoirs publics est de leur donner les moyens de répondre à ce désir. Ce n’est pas à l’Etat de s’immiscer dans la vie des citoyens, mais il doit accompagner leurs choix.
Quelle est la première question d’une jeune maman à la sortie de la maternité ? C’est presque toujours celle de la garde de l’enfant (quand cette question n’est pas déjà réglée d’avance). Ce thème sera celui de la Conférence de la famille, le 29 avril prochain. C’est une ligne tracée par le président de la République, dans le cadre de la prestation d’accueil du jeune enfant (PAJE) qu’il a souhaité instituer. La philosophie de notre action, c’est le libre choix des parents.

FC – N’est-ce pas une manière détournée de relancer la natalité en France ?
CJ – Encore une fois, ce n’est pas à l’Etat de dicter sa conduite aux gens. Nous n’avons pas de politique « nataliste », encore moins un « dogme » à défendre. L’Etat ne dit pas : « Il faut faire plus d’enfants ! ». Bien entendu, la natalité est une bonne chose. C’est d’abord une joie pour les familles. Ensuite, au point de vue simplement économique, la naissance d’un enfant est un facteur de croissance. Beaucoup de jeunes parents souhaitent avoir un autre enfant. Mais ils s’interrogent avant de franchir le pas. C’est un fait dont nous devons tenir compte.

FC – La famille est-elle encore une réalité d’avenir ?
CJ – J’ai envie de dire que la famille est sans doute ce qu’il y a de plus solide. Surtout quand les choses vont mal. On n’a encore rien inventé de mieux ! Le cadre familial est, de loin, le meilleur lieu pour aborder les questions de santé, de formation, etc. Certains diront qu’il faut dégager des moyens avant d’envisager une politique familiale. Soit. Mais cet argument ne doit pas devenir un prétexte pour ne pas réfléchir. Il faut être imaginatif !

FC – Les familles nombreuses vont-elles à rebours de l’histoire ?
CJ – Avoir une famille nombreuse est un choix légitime. Et nous respectons la liberté de choix. Aujourd’hui, le coût d’un troisième enfant constitue un cap difficile à franchir. Nous souhaitons faire un effort dans ce domaine. Nous venons de donner un signe dans cette direction en prolongeant la prise en compte de l’aîné (de 20 à 21 ans) pour le versement des allocations pour les familles nombreuses.

FC – Pour toute réforme impliquant des aides nouvelles, n’y a-t-il pas un risque de se trouver rapidement face à une crise du financement ?
CJ – En arrivant, j’ai frustré beaucoup de monde car je refusais de parler  » budget « . Mon impératif est de construire la meilleure prestation possible. Mais il y a des réalité budgétaires. C’est au Premier ministre qu’il reviendra d’arbitrer le 29 avril prochain lors de la Conférence de la Famille. A l’heure actuelle, nous sommes en pleine négociation avec Bercy. Je tiens à souligner que cette réforme fait partie des engagements du Président de la République.

FC – L’Etat doit-il prendre position dans les débats qui entourent la prise en charge de la petite enfance ?
CJ – Nous n’avons pas voulu entrer dans les polémiques autour du mode de garde des enfants. Il n’y a pas un bon mode de garde et un mauvais pour l’enfant. Le but de la PAJE n’est pas de privilégier la crèche ou l’assistante maternelle. La nouvelle prestation respectera d’abord le choix des parents. Ils pourront cesser provisoirement leur activité en bénéficiant d’une compensation de salaire ou poursuivre leur activité professionnelle – auquel cas l’aide viendra financer l’assistante maternelle, la crèche ou une garde à domicile.

FC – Les entreprises sont-elles prêtes à accompagner ce mouvement ?
CJ – Aujourd’hui, tous les jeunes couples se posent des questions sur la garde de leur enfant. Ils envisagent à la fois un déroulement de carrière normal et une vie de famille à part entière. Le problème majeur est donc de concilier vie de famille et vie professionnelle.
Nous voulons éviter une politique contraignante pour les entreprises. Cela ne déboucherait sur rien (sinon sur une discrimination envers les jeunes parents sur le marché d
u travail). Notre politique se veut incitative. Pour augmenter les moyens d’action, il faut faire appel à l’argent privé en complément des financements publics qui sont essentiels. Les entreprises peuvent devenir un partenaire actif de la politique familiale, en finançant, par exemple, des places de crèches. En retour, les entreprises qui investissent pour aider leurs salariés à concilier vie de famille et vie professionnelle bénéficieraient d’un crédit d’impôt.

FC – Vous serez présent à l’Assemblée des AFC à Lyon, le 15 mars prochain. Est-ce une manière de renouer avec certaines associations familiales mises sous le boisseau du temps de l’équipe Jospin ?
CJ – On manque, en France, de lieux pour s’exprimer sur les grands problèmes de société. J’ai répondu positivement à l’invitation des Associations Familiales Catholiques (AFC) mais aussi à celle de Familles de France, de Familles rurales. Je suis à l’écoute des associations comme des partenaires sociaux et de la CNAF.
Je viens du syndicalisme. C’est pourquoi je suis partisan de la concertation et du dialogue. On apprend en écoutant les autres. Le fait d’être ministre ne me donne pas la science infuse ! J’ai besoin d’écouter, de comprendre, de peser tous les arguments. Ensuite seulement vient la décision. Il y a six mois, on m’a alerté sur la difficulté de mise en œuvre de la prestation unique pour le jeune enfant. Depuis dix ans, les uns et les autres s’y sont essayés. Nous faisons la démonstration que c’est possible et qu’on avance par la concertation. Nous avons suscité une quarantaine de réunions avec tous les partenaires pour brasser des idées. Une position majoritaire a fini par se dégager. Techniquement, la réforme semble viable. Sur le fond, chacun s’accorde sur son utilité. C’est pour moi un premier pas en faveur de la famille.

Propos recueillis par Samuel PRUVOT

© France Catholique

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ZENIT Staff

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