Mgr Cristóbal López Romero a été créé cardinal par le pape François en 2019 © aciafrique.org

Mgr Cristóbal López Romero a été créé cardinal par le pape François en 2019 © aciafrique.org

L’archevêque de Rabat, au Maroc : « Être une minorité est une grâce, pas un malheur »

Interview du cardinal Cristóbal López Romero, marocain avec les marocains

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Alors que le pape Léon XIV s’apprête à s’envoler pour l’Algérie le 13 avril prochain, l’Église sœur au Maroc célébrera, ces 30 et 31 mars 2026, le 6e anniversaire de la visite du pape François dans ce pays d’Afrique du Nord à majorité musulmane.

À cette occasion, Zenit a rencontré à Rome le cardinal Cristóbal López Romero, archevêque de Rabat depuis 8 ans. Originaire du sud de l’Espagne, le religieux salésien est un missionnaire dans l’âme, incarnant auprès de tous le dialogue interreligieux, la proximité avec les plus pauvres et la simplicité.

 

Zenit : Vous êtes archevêque de Rabat depuis 8 ans et c’est votre deuxième séjour au Maroc. Comment avez-vous vécu ces deux appels à servir dans ce pays ?

Cardinal C. López Romero : J’ai effectué un premier séjour au Maroc de 2003 à 2010. J’étais tranquille au Paraguay quand mes supérieurs salésiens m’ont demandé d’aller dans ce pays qui m’était complètement inconnu. Cela m’a beaucoup surpris, car je ne connaissais personne au Maroc, et personne ne me connaissait non plus.

Le cardinal López Romero est archevêque de Rabat depuis 8 ans © dioceserabat.org

Le cardinal López Romero est archevêque de Rabat depuis 8 ans © dioceserabat.org

Après ce premier épisode, j’ai été envoyé en Bolivie et en Espagne, puis on m’a rappelé au Maroc en 2017. Le nonce apostolique m’a contacté pour me dire que le pape François me nommait archevêque de Rabat. C’était encore une surprise, mais une surprise agréable parce que je m’identifiais avec ce peuple : je m’étais déjà « fait marocain avec les marocains ». Pour cette deuxième mission au Maroc, je connaissais pratiquement tous les prêtres et tous les lieux. Je n’ai donc pas commencé mon épiscopat à partir de zéro, ce qui m’a beaucoup facilité les choses.

En réalité, je suis moi-même un migrant. Je suis né en Andalousie, et mes parents ont déménagé en Catalogne. Alors j’ai toujours vécu cette dualité d’être originaire de deux endroits. Mais cela m’a aidé à ouvrir les yeux sur l’humanité tout entière. Je me suis senti très bien quand je suis allé au Paraguay, de même pour le Maroc et la Bolivie. Je me sens chez moi partout. Être « citoyen du monde » me permet d’avoir une âme de missionnaire pour tous.

Zenit : Quel est le paysage de l’Église dont vous avez la charge ?

Cardinal C. López Romero : L’Église au Maroc est toute petite. Il y a à peine 30 000 catholiques, c’est-à-dire moins de 0,1% de la population. De cette façon nous sommes à la fois une Église « insignifiante » et très significative, car nous avons un message à transmettre et une mission à accomplir au Maroc.

Notre Église vient de plus de 100 pays d’Afrique, d’Europe, d’Amérique et même d’Asie. C’est une Église jeune, la moyenne d’âge est d’environ 35 ans. Beaucoup sont des étudiants universitaires subsahariens âgés de 18 à 25 ans. Il y a plus d’hommes que de femmes, plus de jeunes que d’adultes et plus de noirs que de blancs !

C’est aussi une Église centrée sur le Royaume de Dieu. Notre mission n’est pas de réussir à augmenter les effectifs, mais de faire en sorte que le Royaume de Dieu grandisse au Maroc : qu’il y ait plus de paix, de justice, de liberté, que la vie soit respectée et que la vérité soit vécue. Et surtout, l’amour : qu’il y ait toujours plus d’amour. Jésus nous a dit : « Cherchez tout d’abord le Royaume de Dieu, et les autres choses vous seront données par surcroît. »

Nous ne sommes donc pas au Maroc pour réussir à ouvrir plus d’églises, mais si Dieu veut qu’il y ait plus de chrétiens, nous les accepterons avec joie évidemment. Quand le pape François est venu à Rabat en mars 2019, il nous a dit : « Ce n’est pas un problème d’être peu nombreux. Le problème serait de devenir un sel qui a perdu la saveur de l’Évangile, ou d’être une lumière qui n’illumine plus personne. » Ces paroles nous ont donné une très grande tranquillité.

Zenit : Sur cette petite Église au Maroc, vous avez dit : « Être une minorité n’est pas un problème pour nous, c’est une opportunité ; c’est une grâce, pas un malheur ». Pouvez-vous développer ?

Cardinal C. López Romero : Dans l’Institut œcuménique de théologie Al Mowafaqa de Rabat, qui est protestant et catholique, nous avons organisé un colloque dont le titre était « Minorités religieuses en Afrique subsaharienne et méditerranéenne ». Et il y avait un sous-titre que j’ai beaucoup aimé : « Les défis, la force et la grâce d’être minoritaire ». Et de là vient ma phrase.

Visite du pape François au Maroc les 30 et 31 mars 2019 © Vatican Media

Visite du pape François au Maroc les 30 et 31 mars 2019 © Vatican Media

Pour nous, être une minorité n’est pas une disgrâce ni un malheur, c’est au contraire une grâce et un bonheur. Être minoritaire nous met dans une situation qui nous pousse à aller à l’essentiel. Par exemple, le jour de Noël est un jour ordinaire au Maroc. Les enfants vont à l’école, les employés vont au travail, les universitaires à l’université, il n’y a pas de fête.

Du coup, cela nous aide à vivre un Noël authentique. Nous recevons le cadeau de la naissance de Jésus, mais sans l’emballage, c’est-à-dire sans les sapins de Noël, sans les chansons ni les repas festifs. L’emballage cache le cadeau : mais nous, nous allons directement au cadeau !

Il faut savoir que lorsque des chrétiens non pratiquants arrivent pour la première fois au Maroc, ils s’interrogent très souvent en voyant la foi des musulmans. Et beaucoup retrouvent alors l’Église catholique qui les accueille et qui devient leur famille. Donc oui, c’est vrai : être minoritaire est une opportunité, c’est un véritable bonheur ! 

Zenit : Vous êtes justement considéré comme « l’archevêque de l’amitié et du dialogue » avec les autres religions, et notamment avec les musulmans. Quelle est votre relation avec eux ?

Cardinal C. López Romero : Notre Église est très œcuménique. Nous sommes en très bonne relation avec les chrétiens anglicans, les chrétiens orthodoxes et les chrétiens protestants. C’est l’Église de la rencontre, du dialogue et surtout avec les musulmans. 

En tant que catholiques, nous avons la mission d’exprimer à tous que les chrétiens et les musulmans peuvent vivre ensemble, développer des relations d’amitié et marcher ensemble vers la fraternité universelle. Nous avons un accueil très chaleureux de leur part, que ce soit des autorités du pays ou des marocains eux-mêmes, qui nous connaissent bien.

Nous travaillons et collaborons avec eux dans les domaines de la culture, des droits de l’homme, de la promotion de la femme et dans l’éducation. Dans ce dernier, les musulmans nous font une grande confiance, et cela est très significatif. Par exemple, nous avons douze écoles catholiques avec dix mille élèves, et ce sont tous des enfants de familles musulmanes.

Visite pastorale à Marrakech en novembre 2025 © facebook.com/dioceserabat

Visite pastorale à Marrakech en novembre 2025 © facebook.com/dioceserabat

Ce dialogue islamo-chrétien, nous le vivons dans notre quotidien. C’est le dialogue de la vie, de la convivialité, du bon voisinage et de l’amitié. Ce n’est pas le dialogue des experts qui discutent de théologie. C’est l’amitié dans le travail, à l’université, dans les écoles ou dans les quartiers, et cela concerne tout le monde. 

Je pense que nous sommes un exemple pour le monde, qui n’a pas forcément une bonne image de ce qu’est un musulman : on associe souvent les musulmans à des terroristes. Non ! Ce sont des personnes comme nous, des croyants, avec qui nous partageons l’expérience de Dieu, et avec qui nous arrivons même à prier ensemble. Les musulmans sont un exemple dans le domaine de la prière : ils nous stimulent à prier plus et mieux !

Zenit : Enfin, vous avez été créé cardinal en 2019 par le pape François. Comment vivez-vous cette mission particulière au service de l’Église universelle ?

Cardinal C. López Romero : J’ai été très surpris lorsque le pape François m’a nommé cardinal à peine un an et demi après m’avoir nommé archevêque de Rabat. Nous nous étions rencontrés plus profondément lors de son voyage au Maroc.

Être cardinal me donne la possibilité d’être uni à l’Église universelle d’une manière toute spéciale. Depuis, j’ai pu vivre quelques moments très forts, et j’ai été particulièrement marqué par les deux mois de Synode passés à Rome en 2023 et 2024, ainsi que par l’expérience du Conclave en mai dernier, un moment extraordinaire.

Au fond, je suis un membre de l’Église catholique, mais je ne travaille pas pour l’Église catholique. Je travaille en Église au service du Royaume de Dieu. Parce que Jésus est venu pour annoncer et apporter le Royaume de Dieu, en nous disant : « Convertissez-vous, le Royaume de Dieu est proche. Le Royaume de Dieu est déjà au milieu de vous. Cherchez-le. » Alors, continuons avec toute l’humanité la mission du Christ au service du Royaume de Dieu !

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Anne van Merris

Anne van Merris, journaliste française, a suivi une formation à l'Institut européen de journalisme Robert Schuman, à Bruxelles. Elle a été responsable de la communication au service de l'Église catholique et responsable commerciale dans le secteur privé. Elle est mariée et mère de quatre enfants.

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