ROME, Dimanche 6 avril 2008 (ZENIT.org) - Nous publions ci-dessous le texte de la méditation que le pape Benoît XVI a prononcée à l'occasion de la prière du Regina caeli, ce dimanche, en présence des pèlerins réunis place Saint-Pierre.

AVANT LE REGINA CAELI

Chers frères et sœurs,

L'évangile de ce dimanche - le troisième dimanche de Pâques - est le célèbre récit dit des « disciples d'Emmaüs (cf. Lc 24,13-35). Il parle de deux disciples du Christ qui, le jour après le sabbat, c'est-à-dire le troisième jour de sa mort, tristes et abattus, ont quitté Jérusalem en direction d'un village peu éloigné, appelé justement Emmaüs. Le long du chemin, Jésus ressuscité s'approcha d'eux, mais ils ne le reconnurent pas. Les sentant découragés, il leur expliqua, sur la base des Ecritures, que le Messie devait souffrir et mourir pour arriver à sa gloire. Entré avec eux dans la maison, il s'assit à table, bénit le pain, et le rompit, et à ce moment-là, ils le reconnurent, mais lui disparut de leur vue, en les laissant émerveillés devant ce pain rompu, nouveau signe de sa présence. Et immédiatement ils revinrent tous les deux à Jérusalem, et ils racontèrent ce qui était arrivé aux autres disciples.

La localité d'Emmaüs n'a pas été identifiée avec certitude. Il y a différentes hypothèses, et ce n'est pas sans être suggestif : cela nous fait penser qu'Emmaüs représente tout lieu, en réalité : la route qui y conduit est le chemin de tout chrétien, et même de tout homme. C'est sur nos routes que Jésus ressuscité se fait compagnon de voyage, pour rallumer dans nos cœurs la chaleur de la foi et de l'espérance, et rompre le pain de la vie éternelle. Dans la conversation des disciples avec le voyageur inconnu, on est frappé par l'expression que l'évangéliste Luc met sur les lèvres de l'un d'entre eux : « Nous espérions » (Lc 24, 21). Ce verbe au passé dit tout : Nous avons cru, nous avions suivi, nous avions espéré..., désormais tout est fini. Jésus de Nazareth aussi, lui qui s'était montré un prophète puissant en œuvres et en paroles, a échoué, et nous avons été déçus. Ce drame des disciples d'Emmaüs apparaît comme un reflet de la situation de nombreux chrétiens de notre temps. Il semble que l'espérance de la foi ait échoué. La foi même entre en crise à cause des expériences négatives qui font que nous nous sentons abandonnés par le Seigneur. Mais cette route d'Emmaüs, sur laquelle nous marchons, peut devenir un chemin de purification et de maturation de notre foi en Dieu. Aujourd'hui aussi, nous pouvons entrer en colloque avec Jésus et écouter sa Parole. Aujourd'hui aussi, il rompt le pain pour nous et se donne lui-même comme notre Pain. Et ainsi, la rencontre avec le Christ ressuscité qui est possible aujourd'hui aussi, nous donne une foi plus profonde et authentique, trempée, pour ainsi dire, au feu de l'événement pascal, une foi robuste parce qu'elle se nourrit non d'idées humaines, mais de la Parole de Dieu, et de sa présence réelle dans l'Eucharistie.

Cet étonnant texte évangélique contient déjà la structure de la messe : dans la première partie, l'écoute de la Parole par les Saintes Ecritures ; dans la deuxième, la liturgie eucharistique et la communion avec le Christ présent dans le sacrement de son Corps et de son Sang. En se nourrissant à cette double table, l'Eglise s'édifie sans cesse et se renouvelle de jour en jour dans la foi, dans l'espérance et dans la charité. Par l'intercession de Marie la très sainte, nous prions afin que tout chrétien et toute communauté, en revivant l'expérience des disciples d'Emmaüs, redécouvre la grâce de la rencontre transformante avec le Seigneur ressuscité.

APRES LE REGINA CAELI

Le premier congrès mondial sur la divine miséricorde s'est conclu ce matin par la célébration de l'Eucharistie, dans la basilique Saint Pierre. Je remercie les organisateurs, en particulier le vicariat de Rome et j'adresse à tous les participants une salutation cordiale qui devient maintenant une consigne : allez et soyez des témoins de la miséricorde de Dieu, source d'espérance pour tout hommes et pour le monde entier. Que le Seigneur ressuscité soit toujours avec vous !

On célèbre aujourd'hui la Journée de l'Université catholique du Sacré-Cœur, en souvenir de la servante de Dieu Armida Barelli, co-fondatrice de l'Athénée avec le père Gemelli, et grande animatrice de la jeunesse féminine de l'Action catholique, dans la première moitié du siècle dernier. Je souhaite que cet anniversaire contribue à renouveler l'engagement de cette importante institution pour une culture catholique populaire.

Puis le pape a salué les pèlerins en différentes langues. Voici ce qu'il a dit en français :

Je vous salue, chers pèlerins francophones, venus sur la place Saint-Pierre pour la prière mariale du Regina Caeli, notamment les éducateurs et les jeunes du Collège Stanislas de Paris, dont certains préparent leur profession de foi. À l'exemple des disciples d'Emmaüs, puissiez-vous vous laisser conduire par Jésus, pour le reconnaître dans sa parole et dans l'Eucharistie, pain rompu pour que le monde ait la vie en abondance. Avec ma Bénédiction apostolique. Bon temps pascal.

Je salue les nombreux membres du Mouvement des Focolari engagés comme catéchistes dans les paroisses, venus de nombreux pays du monde, et je leur présente tous mes vœux pour le service qu'ils rendent à la diffusion et l'accueil de la Parole de Dieu.

En polonais :

Je salue en particulier les organisateurs et les participants au congrès dédié à la miséricorde divine. Je souhaite que ce temps de réflexion et de prière porte des fruits de foi profonde et de confiance, afin que vous puissiez être d'authentiques témoins de la miséricorde du monde contemporain. Apportez l'espérance à tous ceux qui en ont besoin. Que Dieu vous bénisse.

Allez et soyez des témoins de la miséricorde de Dieu, source d'espérance pour tout homme et pour le monde entier

[© Copyright du texte original plurilingue : Libreria Editrice Vaticana - Traduction réalisée par Zenit]

Audience générale du 5 mars : saint Léon le Grand

ROME, Mercredi 5 mars 2008 (ZENIT.org) – Nous publions ci-dessous le texte intégral de la catéchèse donnée par le pape Benoît XVI au cours de l’audience générale, ce mercredi, dans la salle Paul VI du Vatican.

Catéchèse de Benoît XVI

Chers frères et sœurs,

Poursuivant notre route parmi les Pères de l’Eglise, véritables astres qui brillent de loin, nous abordons lors de notre rencontre d’aujourd’hui la figure d’un pape qui fut proclamé docteur de l’Eglise en 1754 par Benoît XIV: il s’agit de saint Léon le Grand. Comme l’indique l’épithète que la tradition lui attribua très tôt, il fut vraiment l’un des plus grands papes qui aient honoré le Siège romain, contribuant largement à en renforcer l’autorité et le prestige. Premier évêque de Rome à porter le nom de Léon, adopté ensuite par douze autres souverains pontifes, il est également le premier pape dont nous soit parvenue la prédication, qu’il adressait au peuple qui se rassemblait autour de lui pendant les célébrations. Il est naturel de penser également à lui dans le contexte des actuelles audiences générales du mercredi, des rendez-vous qui pendant les dernières décennies sont devenus pour l’évêque de Rome une forme habituelle de rencontre avec les fidèles et avec de nombreux visiteurs de toutes les parties du monde.

Léon était originaire de la région italienne de la Tuscia. Il devint diacre de l’Eglise de Rome autour de l’an 430 et, avec le temps, il acquit au sein de celle-ci une position importante. Ce rôle de premier plan poussa Galla Placidia, qui à cette époque dirigeait l’Empire d’Occident, à l’envoyer en Gaule en 440 pour résoudre une situation difficile. Mais au cours de l’été de cette année, le pape Sixte III – dont le nom est lié aux magnifiques mosaïques de Sainte-Marie-Majeure – mourut, et ce fut précisément Léon qui lui succéda, recevant la nouvelle alors qu’il accomplissait sa mission de paix en Gaule. De retour à Rome, le nouveau pape fut consacré le 29 septembre 440. C’est ainsi que commença son pontificat, qui dura plus de vingt-et-un an, et qui a été sans aucun doute l’un des plus importants de l’histoire de l’Eglise. A sa mort, le 10 novembre 461, le pape fut enterré auprès de la tombe de saint Pierre. Ses reliques sont conservées aujourd’hui encore dans l’un des autels de la Basilique vaticane.

Le pape Léon vécut à une époque très difficile : de nouvelles invasions barbares, le progressif affaiblissement en Occident de l’autorité impériale et une longue crise sociale avaient imposé à l’évêque de Rome – comme cela devait se produire de manière encore plus forte un siècle et demi plus tard sous le pontificat de Grégoire le Grand – d’assumer un rôle important également dans les événements civils et politiques. Cela ne manqua pas, bien évidemment, d’accroître l’importance et le prestige du Siège romain. Un épisode de la vie de Léon est en particulier resté célèbre. Il remonte à 452, lorsque le pape rencontra à Mantoue, avec une délégation romaine, Attila, chef des Huns, et le dissuada de poursuivre la guerre d’invasion par laquelle il avait déjà dévasté les régions du nord-est de l’Italie. Et ainsi sauva-t-il le reste de la péninsule. Cet événement important devint vite mémorable, et il demeure comme le signe emblématique de l’action de paix accomplie par le pontife. Trois ans plus tard, l’issue d’une autre initiative papale, signe d’un courage qui nous stupéfie encore, ne fut malheureusement pas aussi positive : en effet, au printemps 455 Léon ne réussit pas à empêcher que les Vandales de Genséric, arrivés aux portes de Rome, envahissent la ville sans défense, qui fut mise à sac pendant deux semaines. Toutefois, le geste du pape – qui, sans défense et uniquement entouré de son clergé, alla à la rencontre de l’envahisseur pour le conjurer de s’arrêter – empêcha au moins que Rome ne soit incendiée et obtint que le terrible sac épargnât les Basiliques Saint-Pierre, Saint-Paul et Saint-Jean, dans lesquelles une partie de la population terrorisée se réfugia.

Nous connaissons bien l’action du pape Léon, grâce à ses très beaux sermons – nous en conservons près de cent dans un latin splendide et clair – et grâce à ses lettres, environ cent cinquante. Dans ces textes, le pape apparaît dans toute sa grandeur, tourné vers le service de la vérité dans la charité, à travers un exercice assidu de la parole, dans lequel il se révèle à la fois théologien et pasteur. Léon le Grand, constamment attentif à ses fidèles et au peuple de Rome, mais également à la communion entre les différentes Eglises et à leurs nécessités, fut le défenseur et le promoteur inlassable du primat romain, se présentant comme l’authentique héritier de l’apôtre Pierre : les nombreux évêques, en grande partie orientaux, réunis au Concile de Chalcédoine se montrèrent bien conscients de cela.

Se déroulant en 451, avec la participation de trois cent cinquante évêques, ce Concile fut la plus importante assemblée célébrée jusqu’alors dans l’histoire de l’Eglise. Chalcédoine représente le point d’arrivée sûr de la christologie des trois Conciles œcuméniques précédents : celui de Nicée de 325, celui de Constantinople de 381 et celui d’Ephèse de 431. Au VIe siècle, ces quatre Conciles, qui résument la foi de l’Eglise antique, furent en effet déjà comparés aux quatre évangiles : c’est ce qu’affirme Grégoire le Grand dans une lettre célèbre (I, 24), dans laquelle il déclare « accueillir et vénérer, comme les quatre livres du saint Evangile, les quatre Conciles », car c’est sur eux – explique encore Grégoire – « comme sur une pierre carrée que s’élève la structure de la sainte foi ». Le Concile de Chalcédoine – repoussant l’hérésie d’Eutichios, qui niait la véritable nature humaine du Fils de Dieu – affirma l’union dans son unique Personne, sans confusion ni séparation, des deux natures humaine et divine.

Cette foi en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, était affirmée par le pape dans un important texte doctrinal adressé à l’évêque de Constantinople, qui s’intitule Tome à Flavien, qui, lu à Chalcédoine, fut accueilli par les évêques présents avec une acclamation éloquente, dont la description est conservée dans les actes du Concile : « Pierre a parlé par la bouche de Léon », s’exclamèrent d’une seule voix les Pères conciliaires. C’est en particulier de cette intervention, ainsi que d’autres effectuées au cours de la controverse christologique de ces années-là, qu’il ressort de manière évidente que le pape ressentait avec une urgence particulière la responsabilité du Successeur de Pierre, dont le rôle est unique dans l’Eglise, car « à un seul apôtre est confié ce qui est communiqué à tous les apôtres », comme affirme Léon dans l’un de ses sermons pour la fête des saints Pierre et Paul (83, 2). Et le pape sut exercer ces responsabilités, en Occident comme en Orient, en intervenant en diverses circonstances avec prudence, fermeté et lucidité à travers ses écrits et au moyen de ses légats. Il montrait de cette manière que l’exercice du primat romain était alors nécessaire, comme il l’est aujourd’hui, pour servir efficacement la communion, caractéristique de l’unique Eglise du Christ.

Conscient du moment historique dans lequel il vivait et du passage qui se produisait – à une période de crise profonde – entre la Rome païenne et la Rome chrétienne, Léon le Grand sut être proche du peuple et des fidèles à travers l’action pastorale et la prédication. Il anima la charité dans une Rome éprouvée par les famines, l’afflux des réfugiés, les injustices et la pauvreté. Il fit obstacle aux superstitions païennes et à l’action des groupes manichéens. Il relia la liturgie à la vie quotidienne des chrétiens : en unissant par exemple la pratique du jeûne à la charité et à l’aumône, en particulier
à l’occasion des Quattro tempora, qui marquent pendant le cours de l’année le changement des saisons. Léon le Grand enseigna en particulier à ses fidèles – et aujourd’hui encore ses paroles restent valables pour nous – que la liturgie chrétienne n’est pas le souvenir d’événements passés, mais l’actualisation de réalités invisibles qui agissent dans la vie de chacun. C’est ce qu’il souligne dans un sermon (64, 1-2) à propos de la Pâque, à célébrer à chaque époque de l’année « pas tant comme quelque chose de passé, mais plutôt comme un événement du présent ». Tout cela s’inscrit dans un projet précis, insiste le saint pontife : en effet, de même que le Créateur a animé par le souffle de la vie rationnelle l’homme façonné avec la boue de la terre, après le péché originel, il a envoyé son Fils dans le monde pour restituer à l’homme la dignité perdue et détruire la domination du diable, à travers la vie nouvelle de la grâce.

Tel est le mystère christologique auquel saint Léon le Grand, avec sa lettre au Concile d’Ephèse, a apporté une contribution efficace et essentielle, confirmant pour tous les temps – par l’intermédiaire de ce Concile – ce que dit saint Pierre à Césarée de Philippe. Avec Pierre et comme Pierre, il confesse : « Tu es le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Il est donc Dieu et Homme à la fois, « il n’est pas étranger au genre humain, mais étranger au péché » (cf. Serm. 64). Dans la force de cette foi christologique, il fut un grand porteur de paix et d’amour. Il nous montre ainsi le chemin : dans la foi nous apprenons la charité. Nous apprenons donc avec saint Léon le Grand à croire dans le Christ, vrai Dieu et vrai Homme, et à réaliser cette foi chaque jour dans l’action pour la paix et dans l’amour pour le prochain.

Puis le pape a lu le résumé de sa catéchèse, en français :

Chers Frères et Sœurs,

Saint Léon le Grand fut proclamé Docteur de l’Église en 1754 par le Pape Benoît XIV. Il est le premier Pape dont nous avons conservé la prédication et que beaucoup de gens venaient écouter. Originaire de Toscane, il devient diacre vers l’an 430 et prit peu à peu un rôle de premier plan ; il fut envoyé en Gaule pour régler une situation difficile, pendant laquelle il apprit la mort du Pape Sixte III. Il fut appelé à lui succéder en 440. Son pontificat fut particulièrement délicat en raison des temps troublés : invasions barbares, affaiblissement de l’autorité impériale, longue crise sociale. L’épisode le plus célèbre de son ministère fut la rencontre avec Attila en 452 à Mantoue, signe emblématique de son action en faveur de la paix, même si Rome fut saccagée deux ans plus tard, sans cependant être brûlée.

L’action de saint Léon nous est connue par ses magnifiques sermons, où il met son éloquence au service de la vérité dans la charité. Ce Pape avait le souci de l’unité entre toutes les Églises et une grande attention à leurs besoins. Il proclama fermement sa foi en Jésus Christ, vrai Dieu et vrai homme, dans une lettre adressée à l’Évêque de Constantinople, qui fut lue au Concile de Chalcédoine et acclamée par les participants : « Pierre a parlé par la bouche de Léon ». Que le mystère de l’Incarnation du Seigneur « ne reste pas étranger au genre humain mais nous délivre du péché », affirmait-il.

Je suis heureux de vous accueillir, chers pèlerins francophones, particulièrement des séminaristes de Versailles avec leur Évêque, Monseigneur Éric Aumonier, et le groupe de l’École spéciale militaire de Saint-Cyr. Puissiez-vous professer la même foi que saint Léon dans le mystère de l’Incarnation et y trouver la joie profonde. Avec ma Bénédiction apostolique.

© Copyright du texte original plurilingue : Librairie Editrice du Vatican

Audience générale du 27 février : saint Augustin (V)

ROME, Mercredi 27 février 2008 (ZENIT.org) – Nous publions ci-dessous le texte intégral de la catéchèse donnée par le pape Benoît XVI au cours de l’audience générale, ce mercredi, dans la salle Paul VI du Vatican.

Avant de prononcer sa catéchèse, le pape a salué les pèlerins rassemblés dans la basilique Saint-Pierre. Voici ce qu’il a dit en français :

Je salue cordialement les pèlerins de langue française présents dans cette basilique. Que votre pèlerinage au tombeau de l’Apôtre Pierre soit pour vous l’occasion de mieux découvrir que Dieu est amour et que sa rencontre constitue la seule réponse aux inquiétudes du cœur humain. Par l’intercession de la Vierge Marie, que Dieu vous bénisse ainsi que vos familles et toutes les personnes qui vous sont proches !

  

Catéchèse de Benoît XVI

Chers frères et sœurs,

Avec la rencontre d’aujourd’hui je voudrais conclure la présentation de la figure de saint Augustin. Après nous être arrêtés sur sa vie, ses œuvres et sur plusieurs aspects de sa pensée, je voudrais revenir aujourd’hui sur son itinéraire intérieur, qui en a fait l’un des plus grands convertis de l’histoire chrétienne. J’ai consacré une réflexion à cette expérience particulière au cours du pèlerinage que j’ai accompli à Pavie l’année dernière pour vénérer la dépouille mortelle de ce Père de l’Eglise. De cette façon, j’ai voulu lui exprimer l’hommage de toute l’Eglise catholique, mais également rendre visible ma dévotion personnelle et ma reconnaissance à l’égard d’une figure à laquelle je me sens profondément lié, en raison du rôle qu’elle a joué dans ma vie de théologien, de prêtre et de pasteur.

Aujourd’hui encore, il est possible de reparcourir la vie de saint Augustin en particulier grâce aux Confessions, écrites en louange à Dieu, et qui sont à l’origine de l’une des formes littéraires les plus spécifiques de l’Occident, l’autobiographie, c’est-à-dire l’expression personnelle de la conscience de soi. Eh bien, quiconque approche ce livre extraordinaire et fascinant, beaucoup lu aujourd’hui encore, s’aperçoit facilement que la conversion d’Augustin n’a pas eu lieu à l’improviste et n’a pas été pleinement réalisée dès le début, mais que l’on peut plutôt la définir comme un véritable chemin, qui reste un modèle pour chacun de nous. Cet itinéraire atteint bien sûr son sommet avec la conversion et ensuite le baptême, mais il ne se conclut pas lors de cette veillée pascale de l’année 387, lorsqu’à Milan le rhéteur africain fut baptisé par l’évêque Ambroise. Le chemin de conversion d’Augustin continua en effet humblement jusqu’à la fin de sa vie, si bien que l’on peut vraiment dire que ses différentes étapes – on peut facilement en distinguer trois – sont une unique grande conversion.

Saint Augustin a été un chercheur passionné de la vérité : il l’a été dès le début et ensuite pendant toute sa vie. La première étape de son chemin de conversion s’est précisément réalisée dans l’approche progressive du christianisme. En réalité, il avait reçu une éducation chrétienne de sa mère Monique, à laquelle il resta toujours très lié, et bien qu’il ait eu une vie dissipée pendant ses années de jeunesse, il ressentit toujours une profonde attraction pour le Christ, ayant bu l’amour pour le nom du Seigneur avec le lait maternel, comme il le souligne lui-même (cf. Confessions, III, 4, 8). Mais la philosophie, en particulier d’inspiration platonicienne, avait également contribué à le rapprocher ultérieurement du Christ en lui manifestant l’existence du Logos, la raison créatrice. Les livres des philosophes lui indiquaient qu’il y a d’abord la raison, de laquelle est ensuite issu le monde tout entier, mais ils ne lui disaient pas comment rejoindre ce Logos, qui semblait si loin. Seule la lecture des lettres de saint Paul, dans la foi de l’Eglise catholique, lui révéla pleinement la vérité. Augustin synthétisa cette expérience dans l’une des pages les plus célèbres de ses Confessions : il raconte que, dans le tourment de ses réflexions, s’étant retiré dans un jardin, il entendit à l’improviste une voix d’enfant qui répétait une cantilène, jamais entendue auparavant : tolle, lege, tolle, lege, « prends, lis, prends, lis » (VII, 12, 29). Il se rappela alors de la conversion d’Antoine, père du monachisme, et avec attention il revint au codex de Paul qu’il tenait quelques instants auparavant entre les mains, il l’ouvrit, et son regard tomba sur la lettre aux Romains où l’Apôtre exhorte à abandonner les œuvres de la chair et à se revêtir du Christ (13, 13-14). Il avait compris que cette parole, à ce moment, lui était personnellement adressée, qu’elle provenait de Dieu à travers l’Apôtre et lui indiquait ce qu’il fallait faire à ce moment. Il sentit ainsi se dissiper les ténèbres du doute et il se retrouva finalement libre de se donner entièrement au Christ : « Tu avais converti mon être à toi », commente-t-il (Confessions, VIII, 12, 30). Ce fut la première conversion décisive.

Le rhéteur africain arriva à cette étape fondamentale de son long chemin grâce à sa passion pour l’homme et pour la vérité, passion qui le mena à chercher Dieu, grand et inaccessible. La foi dans le Christ lui fit comprendre que le Dieu, apparemment si lointain, en réalité ne l’était pas. En effet, il s’était fait proche de nous, devenant l’un de nous. C’est dans ce sens que la foi dans le Christ a porté à son accomplissement la longue recherche d’Augustin sur le chemin de la vérité. Seul un Dieu qui s’est fait « tangible », l’un de nous, était finalement un Dieu que l’on pouvait prier, pour lequel et avec lequel on pouvait vivre. Il s’agit d’une voie à parcourir avec courage et en même temps avec humilité, en étant ouvert à une purification permanente dont chacun de nous a toujours besoin. Mais, comme nous l’avons dit, le chemin d’Augustin ne s’est pas conclu avec cette Veillée pascale de 387. De retour en Afrique, et ayant fondé un petit monastère, il s’y retira avec quelques amis pour se consacrer à la vie contemplative et à l’étude. C’était le rêve de sa vie. A présent, il était appelé à vivre totalement pour la vérité, avec la vérité, dans l’amitié du Christ qui est la vérité. Un beau rêve qui dura trois ans, jusqu’à ce qu’il soit, malgré lui, consacré prêtre à Hippone et destiné à servir les fidèles, en continuant certes à vivre avec le Christ et pour le Christ, mais au service de tous. Cela lui était très difficile, mais il comprit dès le début que ce n’est qu’en vivant pour les autres, et pas seulement pour sa contemplation privée, qu’il pouvait réellement vivre avec le Christ et pour le Christ. Ainsi, renonçant à une vie uniquement de méditation, Augustin apprit, souvent avec difficulté, à mettre à disposition le fruit de son intelligence au bénéfice des autres. Il apprit à communiquer sa foi aux personnes simples et à vivre ainsi pour elles, dans ce qui devint sa ville, accomplissant sans se lasser une activité généreuse et difficile, qu’il décrit ainsi dans l’un de ses très beaux sermons : « Sans cesse prêcher, discuter, reprendre, édifier, être à la disposition de tous – c’est une lourde charge, un grand poids, une immense fatigue » (Serm. 339, 4). Mais il prit ce poids sur lui, comprenant que précisément ainsi il pouvait être plus proche du Christ. Comprendre que l’on arrive aux autres avec la simplicité et l’humilité, telle fut sa véritable deuxième conversion.

Mais il y a une dernière étape du chemin d’Augustin, une troisième conversion : celle qui le mena chaque jour de sa vie à demander pardon à Dieu. Il avait tout d’abord pensé qu’une fois baptisé, dans la vie de communion avec le Christ, dans les Sacrements, dans la célébration de l’Eucharistie, il serait arrivé à la vie proposée par le Discours su
r la montagne : à la perfection donnée dans le baptême et reconfirmée dans l’Eucharistie. Dans la dernière partie de sa vie, il comprit que ce qu’il avait dit dans ses premières prédications sur le Discours de la montagne – c’est-à-dire que nous à présent, en tant que chrétiens, nous vivons constamment cet idéal – était erroné. Seul le Christ lui-même réalise vraiment et complètement le Discours de la montagne. Nous avons toujours besoin d’être lavés par le Christ, nous avons besoin qu’il nous lave les pieds et qu’il nous renouvelle. Nous avons besoin d’une conversion permanente. Jusqu’à la fin nous avons besoin de cette humilité qui reconnaît que nous sommes des pécheurs en chemin, jusqu’à ce que le Seigneur nous donne la main définitivement et nous introduise dans la vie éternelle. Augustin est mort dans cette dernière attitude d’humilité, vécue jour après jour.

Cette attitude de profonde humilité devant l’unique Seigneur Jésus le conduisit à l’expérience de l’humilité également intellectuelle. En effet, au cours des dernières années de sa vie, Augustin, qui est l’une des plus grandes figures de l’histoire de la pensée, voulut soumettre à un examen critique clairvoyant toutes ses œuvres, très nombreuses. C’est ainsi qu’eurent origine les Retractationes (« révisions »), qui insèrent de cette façon sa pensée théologique, vraiment grande, dans la foi humble et sainte de celle qu’il appelle simplement par le nom de Catholica, c’est-à-dire l’Eglise. « J’ai compris – écrit-il précisément dans ce livre très original (I, 19, 1-3) – qu’une seule personne est véritablement parfaite et que les paroles du discours de la montagne ne se sont totalement réalisées que dans une seule personne : en Jésus Christ lui-même. En revanche, toute l’Eglise – nous tous, y compris les apôtres – doit prier chaque jour : pardonne nous nos offenses, comme nous pardonnons aussi à ceux qui nous ont offensés ».

Converti au Christ, qui est vérité et amour, Augustin l’a suivi pendant toute sa vie et il est devenu un modèle pour chaque être humain, pour nous tous, à la recherche de Dieu. C’est pourquoi j’ai voulu conclure mon pèlerinage à Pavie en remettant idéalement à l’Eglise et au monde, devant la tombe de ce grand amoureux de Dieu, ma première Encyclique, intitulée Deus caritas est. Celle-ci doit en effet beaucoup à la pensée de saint Augustin, en particulier dans sa première partie. Aujourd’hui aussi, comme à son époque, l’humanité a besoin de connaître et surtout de vivre cette réalité fondamentale : Dieu est amour et la rencontre avec lui est la seule réponse aux inquiétudes du cœur humain ; un cœur qui est habité par l’espérance – peut-être encore obscure et inconsciente chez beaucoup de nos contemporains – mais qui, pour nous chrétiens, nous ouvre déjà à l’avenir, à tel point que saint Paul a écrit que : « Nous avons été sauvés, mais c’est en espérance » (Rm 8, 24). J’ai voulu consacrer ma deuxième Encyclique, Spe salvi, à l’espérance ; elle doit elle aussi beaucoup à Augustin et à sa rencontre avec Dieu.

Dans un très beau texte, saint Augustin définit la prière comme l’expression du désir et il affirme que Dieu répond en élargissant notre cœur vers Lui. Quant à nous, nous devons purifier nos désirs et nos espérances pour accueillir la douceur de Dieu (cf. In Ioannis, 4, 6). En effet, celle-ci est la seule qui nous sauve, en nous ouvrant également aux autres. Prions donc pour que dans notre vie il nous soit donné chaque jour de suivre l’exemple de ce grand converti, en rencontrant comme lui à chaque moment de notre vie le Seigneur Jésus, le seul qui nous sauve, qui nous purifie et nous donne la vraie joie, la vraie vie.

Puis le pape a lu le résumé de sa catéchèse, en français :

Chers Frères et Sœurs,

Aujourd’hui, nous concluons la présentation de saint Augustin, nous arrêtant sur son expérience intérieure. Les étapes de son existence sont comme un unique chemin de conversion. La première s’est accomplie dans son rapprochement progressif du christianisme. Sa passion pour l’homme et pour la vérité le conduit à chercher Dieu, grand et inaccessible. Mais Dieu n’est pas loin, il s’est fait proche des hommes, devenant l’un de nous. La foi au Christ a conduit à son accomplissement la longue recherche d’Augustin sur le chemin de la vérité. À Hippone, il met à la disposition de tous le fruit de son intelligence et de son étude, en particulier par la prédication et la discussion. Enfin, il fut conduit chaque jour de sa vie à demander pardon à Dieu. Cette attitude d’humilité fut aussi intellectuelle : à la fin de sa vie, elle le poussa à soumettre ses œuvres à un examen critique lucide. Converti au Christ, qui est vérité et amour, Augustin l’a suivi par toute sa vie et il est un modèle pour toute personne en recherche de Dieu. Aujourd’hui, comme à son époque, l’humanité a besoin de connaître et surtout de vivre cette réalité fondamentale : Dieu est amour et sa rencontre constitue la seule réponse aux inquiétudes du cœur humain.

Je suis heureux d’accueillir ce matin les pèlerins francophones. Je salue particulièrement les prêtres et les séminaristes de Chambéry, accompagnés de l’archevêque, Mgr Laurent Ulrich, ainsi que les novices de la Congrégation Saint-Jean et les jeunes. Suivant l’exemple de saint Augustin, soyez toujours des chercheurs de la vérité, en allant avec confiance à la rencontre du Seigneur Jésus, l’unique sauveur. Que Dieu vous bénisse !

© Copyright du texte original plurilingue : Librairie Editrice du Vatican