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Card. Turkson, désarmement nucléaire 10/11/2017, capture CTV

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Finance : le Saint-Siège préconise « un changement de paradigme financier »

Pour une économie au service du développement humain intégral, par le card. Turkson

« Afin de promouvoir le développement humain intégral, l’Église veut s’assurer que les systèmes politiques, économiques ou financiers respectent la dignité de chaque personne », déclare le cardinal Turkson. En effet, dit-il, « la vision actuelle du progrès / développement dans la doctrine sociale catholique est la personne humaine entière et pour tous les peuples ». Il s’agit, précise-t-il encore, de « développer de nouvelles convictions, attitudes et formes de vie, et de nouveaux systèmes économiques qui promeuvent un véritable, c’est-à-dire intégral, développement humain ».

Le cardinal Peter Kodwo Appiah Turkson, préfet du Dicastère pour le service du développement humain intégral, est intervenu à la conférence de presse qui a eu lieu ce jeudi matin 17 mai 2018, dans la salle de presse du Saint-Siège, pour présenter un nouveau document. Celui-ci, intitulé « Oeconomicae et pecuniariae quaestiones. Considérations pour un discernement éthique sur certains aspects de l’actuel système économico-financier », est émis par la Congrégation pour la doctrine de la foi et le Dicastère pour le service du développement humain intégral.

Les lignes directrices, proposées dans le document, explique le cardinal, voudraient aider à contrer « une économie qui, parce qu’elle a marginalisé sa propre base éthique, tend à “gouverner plutôt qu’à servir” l’humanité », et « un système financier qui est plus axé sur les spéculations que sur l’économie réelle ». « La promotion du développement humain intégral nécessite un changement de paradigme financier », insiste le préfet du dicastère. Les marchés ne peuvent à eux seuls garantir « le développement humain intégral et l’inclusion sociale » ni « protéger adéquatement les biens communs tels que les emplois décents et l’environnement ».

Voici notre traduction de l’intervention du card. Turkson

HG

Intervention du card. Peter Kodwo Appiah Turkson

1) Projet en tant qu’initiative logique inter-dicastère. Le Dicastère pour le Service du Développement humain intégral vise à promouvoir le bien commun et le bien-être / épanouissement de l’humanité. À cette fin, il doit travailler en collaboration avec différents organismes de la Curie romaine, avec les Églises locales et avec d’autres institutions catholiques et même non-catholiques. En effet, comme l’a déclaré le pape François dans son Motu Propio par lequel il a créé le Dicastère (17/8/2016), toute l’Église est appelée à promouvoir le développement intégral de la personne humaine à la lumière de l’Évangile. Ce n’est donc pas une coïncidence si nous lançons aujourd’hui un document conjoint avec la prestigieuse Congrégation pour la Doctrine de la Foi.

2) Dignité humaine, bien commun et économie : La vision actuelle du progrès / développement dans la doctrine sociale catholique est la personne humaine entière – pas une dimension particulière de la personne (par exemple la dimension matérielle), et pour tous les peuples (i.e. pas juste pour certains). Selon les mots du pape Paul VI, « le développement dont nous parlons ici ne se réduit pas à la seule croissance économique. Pour être authentique, il doit être intégral, c’est-à-dire promouvoir tout homme et tout l’homme » (Populorum Progressio, 14).

Par conséquent, afin de promouvoir le développement humain intégral, l’Église veut s’assurer que les systèmes politiques, économiques ou financiers respectent la dignité de chaque personne. Pourtant, le cadre de la dignité de la personne humaine, créée à l’image et à la ressemblance d’un Dieu trinitaire, doit coexister avec les autres pour rechercher le bien commun. Et nous le faisons à travers un réseau de relations; les relations avec Dieu, avec nos voisins, et avec toute la création (cf. Laudato si’, 66). La façon dont nous construisons et vivons ces relations aide ou entrave l’épanouissement humain.

Comme le sait toute famille, un aspect essentiel du vivre ensemble est d’administrer au mieux les ressources du ménage. Étant donné que nous vivons dans une maison commune, comme une famille mondiale qui aspire à bien co-exister, nous devons gérer ou administrer les biens d’une telle maison, la planète, de la meilleure façon possible. C’est ce que le mot « économie » signifie en réalité: oiko-nomics, la façon dont nous organisons, gérons ou dirigeons notre maison. Quand nous le faisons en tenant compte de notre origine commune, de notre appartenance commune et de notre destin commun, alors nous pouvons développer de nouvelles convictions, attitudes et formes de vie (cf. Laudato si’, 202), et de nouveaux systèmes économiques qui promeuvent un véritable, c’est-à-dire intégral, développement humain.

C’est ce que notre document conjoint veut souligner. Dans une famille où l’individualisme règne, les membres ne peuvent s’épanouir intégralement. Analogiquement, dans un monde où l’individualisme est le chef, le développement humain intégral devient impensable. C’est pourquoi un système économique sain est essentiel pour forger des relations humaines florissantes. Pour aider à générer un système aussi sain, ce document conjoint nous rappelle que les ressources du monde sont destinées à servir la dignité de la personne humaine, et doivent être communément disponibles pour le bien commun. Ceci est connu dans la doctrine sociale catholique comme la destination universelle des biens, qui est la « règle d’or de la conduite sociale » (Laudato si’, 93) et « le premier principe de tout l’ordre éthique et social » (Laboren Exercens, 19).

Afin de bien gérer les ressources, les directives ou « regolazioni » sont toujours les bienvenues. Certaines lignes directrices sont plus techniques ou mathématiques, tandis que d’autres sont plus éthiques. L’économie, en fait, a ces deux dimensions. S’il est vrai qu’aujourd’hui, dans la pratique, de nombreux agents économiques semblent avoir oublié ce fait, il est également vrai qu’au sein de l’économie, il y a une grande résistance à la « mathématisation » de la discipline. Ce document commun offre quelques lignes directrices ou « regolazioni » du côté éthique du spectre, dans l’espoir qu’elles peuvent aider à discerner comment gérer les ressources mondiales avec liberté, responsabilité, justice, solidarité et amour. Nous croyons qu’elles peuvent aussi nous aider à contrer une économie qui, parce qu’elle a marginalisé sa propre base éthique, tend à « gouverner plutôt qu’à servir » l’humanité (Evangelii Gaudium, 57-58). De même, ces « regolazioni » peuvent nous aider à contrer un système financier qui est plus axé sur les spéculations que sur l’économie réelle (cf. Laudato si’, 109).

3) Mission et vie en plénitude : Certaines personnes pensent encore que l’économie ou la finance est quelque chose de lointain de la mission de l’Église. Cependant, comme le souligne le document que nous présentons, l’Église se préoccupe de toutes les activités humaines susceptibles d’entraver ou d’aider l’épanouissement humain, les activités économiques ne faisant pas exception. En fait, la Constitution de l’Église dans le monde, Gaudium et spes (n.1), en 1965, a expliqué que les « joies et les espoirs, les peines et les angoisses » des peuples du monde sont les préoccupations du peuple de Dieu, de l’Église.

Par conséquent, l’Église s’efforce de travailler pour un monde meilleur (GS 21), en collaboration avec d’autres (GS 21, 88). Elle le fait en contribuant, à travers sa vision mondiale et ses valeurs évangéliques (GS 44-45), à promouvoir une culture globale capable de réduire toutes les formes d’injustices, y compris économiques (GS 66, 89), et en favorisant le développement humain intégral (GS 56), la paix et le bien commun (GS 67-71). Comme l’a dit le pape émérite Benoît XVI, l’Église « ne peut et ne doit pas rester à l’écart dans la lutte pour la justice » (Deus caritas est, 28 ; Evangelii gaudium, 183).

Aussi, l’expérience nous dit que lorsque les activités humaines sont inspirées et guidées par l’amour, elles anticipent le Royaume de Dieu sur terre (cf. Caritas in veritate, 7). L’amour, comme le rappelle le document citant Laudato si’ (n ° 231), est aussi civique et politique et s’exprime dans les relations entre individus et aussi dans les « macro-relations », c’est-à-dire sociales, économiques et politiques. Et de même qu’il y a des règles éthiques qui nous aident à aimer nos parents et amis, il y a aussi d’autres lignes directrices éthiques qui nous aident à aimer notre société et la terre, notre maison commune. Ce document conjoint avec la CDF est un outil qui peut nous aider à développer cet amour social, tout en cherchant la vie, et la vie au maximum.

4) Apprendre des erreurs et des changements financiers : Nous ne sommes pas naïfs, et nous sommes conscients que la promotion du développement humain intégral nécessite un changement de paradigme financier. Nous voulons encourager le monde financier à tirer les leçons de la dernière crise financière et à reconnaître, une fois pour toutes, que les marchés ne peuvent à eux seuls garantir de véritables progrès, à savoir le développement humain intégral et l’inclusion sociale (cf. Laudato si’, 109). En effet, comme le Compendium de la Doctrine sociale de l’Église (n ° 470) l’a déclaré il y a quinze ans, les forces du marché ne peuvent pas protéger adéquatement les biens communs tels que les emplois décents et l’environnement. La crise financière de 2007-2008, en ce sens, a fourni l’occasion de développer une nouvelle économie, plus attentive aux principes éthiques, et de nouvelles façons de réguler les pratiques financières spéculatives et la richesse virtuelle. Voilà en quoi consiste ce document commun.

Mais la réponse à la crise nécessite des critères différents de celui qui régit le monde financier actuel (cf. Laudato Si ‘, 189). Cela nécessite un changement dans la façon de faire des affaires, ce qui signifie un changement dans la façon de faire de la politique, pour lequel un changement dans nos modes de vie est nécessaire. Selon les mots du pape François, « beaucoup de choses doivent changer de cap, mais c’est avant tout nous, les êtres humains, qui avons besoin de changer » (Laudato si’, 202). Pourtant, le changement radical est toujours coûteux et difficile, car il rencontre une forte résistance, qu’elle soit externe ou interne, qu’elle soit consciente ou inconsciente. Car certaines « regolazioni » comme celles présentées dans ce document conjoint peuvent aider. Cela peut aider à reconnaître nos angles morts et à rendre la finance plus éthique.

Le mot finance dérive en réalité d’un terme latin classique pour « but »… « finis », qui est habituellement traduit par « fin » ou par « achèvement » Shiller (2012, 7). Nous savons au fond que la finance n’incarne pas un but en soi. La finance ne consiste pas à gagner de l’argent en soi. Inversement, « la finance est une science ‘fonctionnelle’ dans la mesure où elle existe pour soutenir d’autres objectifs – ceux de la société … Plus les institutions financières d’une société sont alignées avec ses objectifs et ses idéaux, plus elle sera forte et réussie » (Shiller 2012 , 7). Selon le pape Benoît XVI, « la finance… doit redevenir un instrument orienté vers la création de richesses et le développement » (Caritas in veritate, 65), mais aussi pour l’environnement (cf. Benoît XVI, 2010, 2). Les idées liées à l’économie circulaire, à l’économie régénératrice, à l’économie réparatrice, etc. peuvent aider à réorienter la finance comme un moyen efficace vers le bien pour tous, mais surtout pour le bien des plus défavorisés.

5) Attentes en matière de richesse : Nous pensons que l’économie en général et la finance en particulier, associées à la science et à la pratique de la création de richesse et de la gestion de patrimoine, peuvent générer et gérer de bonnes richesses, ce qui inclut l’usage de « ressources pour créer et pour partager la richesse et la prospérité de manière durable » (Vocation for Business Leaders, 40). Nous aspirons, avec le pape François, à un système économique à partir duquel nous pouvons répondre au cri actuel des pauvres et de la terre (Laudato si’ 49).

© Traduction de Zenit, Hélène Ginabat

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