Dialogue interreligieux : tous les chercheurs de Dieu ont la même dignité, par le card. Tauran

«Je ne renonce pas à ma foi, mais j’accepte de me faire interpeller»

Le card. français Jean-Louis Tauran à Vienne (Novembre 2012)

WIKIMEDIA COMMONS - Dragan Tatic; Österreichisches Außenministerium

« Le dialogue interreligieux mobilise … tous ceux qui sont en marche vers Dieu ou vers l’Absolu », affirme le cardinal Jean-Louis Tauran: « Pour éliminer toute suspicion de relativisme, poursuit-il, nous ne disons pas que toutes les religions enseignent la même chose, mais que tous les croyants et chercheurs de Dieu ont la même dignité. »

Le président du Conseil pontifical pour le dialogue interreligieux a réfléchi sur les pages de L’Osservatore Romano en italien du 14 octobre 2017 sur ce qu’est le dialogue interreligieux : « un risque ou une opportunité ? » Il a affirmé que « le grand paradoxe » d’aujourd’hui c’est que « si Dieu est de retour sur la scène des sociétés occidentales … c’est grâce aux musulmans ».

« Avec le dialogue, explique le cardinal, je prends un risque et je l’assume : je ne renonce pas à ma foi, mais j’accepte de me faire interpeller par les convictions des autres. » « La clarté est la première condition pour que le dialogue interreligieux soit fécond », souligne-t-il. Tout croyant doit être conscient de sa propre identité spirituelle. Donc, d’après moi, quand on fait cela, le risque de relativisme n’existe pas. »

La présence des musulmans dans nos sociétés « peut être providentielle, écrit le cardinal Tauran, parce qu’elle nous pousse à être plus transparents, à ne pas avoir peur de montrer que nous sommes chrétiens et de témoigner notre foi ».

Voici notre traduction intégrale du texte du cardinal Tauran, de l’italien.

MD

Réflexions du card. Tauran sur le dialogue des religions

« Le dialogue des religions, une occasion providentielle »

Contrairement à ce que l’on dit souvent, le dialogue interreligieux ne favorise pas le relativisme, mais le combat, dans la mesure où la première chose que l’on fait n’est rien de moins que proclamer sa propre foi. Je dois confesser que pour moi Jésus est le Seigneur. Je dois dire qu’il a changé ma vie. Et mon partenaire dans le dialogue devra faire la même chose. On ne peut bâtir un dialogue sur l’ambiguïté.

Nous dialoguons parce que Dieu est Lui-même « dialogue » et qu’Il n’a jamais abandonné l’humanité. « À bien des reprises et de bien des manières, Dieu, dans le passé, a parlé à nos pères par les prophètes » (Hébreux 1, 1). Jésus Christ est l’unique sauveur, et tout homme, même s’il n’en est pas conscient, a été sauvé par Lui. Mais « l’Esprit souffle où il veut » (Jean, 3, 8) et agit en chaque personne humaine. Nous sommes donc invités à découvrir la présence de Dieu dans chaque culture, en chaque personne, en chaque homme. Ce sont les fameuses semina verbi.

Selon notre foi, Dieu est présent dans chaque homme depuis le début de son existence, donc bien avant d’appartenir à une religion. Ce Dieu est le Dieu-Trinité qui invite chacun de nous à partager sa vie. Nous sommes donc invités à entrer dans le dialogue que Dieu Lui-même a commencé.

Le mot « dialogue », en latin colloquium, apparaît pour la première fois dans un document du magistère, l’encyclique Ecclesiam suam de Paul VI. En réalité, le pape parle du colloquium salutis, c’est-à-dire du dialogue du salut dont Dieu prend l’initiative, suggérant par là que si l’Église dialogue avec l’humanité, elle le fait parce qu’elle confesse que Dieu Lui-même s’est révélé au monde à travers un processus de dialogue. Donc, pour Paul VI, la dimension de dialogue pour la révélation fonde celle du dialogue qui caractérise la mission. À noter que l’encyclique parle de colloquium salutis pour « toute l’humanité », et pas seulement avec les religions des hommes. C’est pourquoi nous confessons que Dieu a choisi, pour se révéler, la voie du dialogue avec l’humanité, et que la mission de l’Église consiste justement à prendre l’initiative de ce dialogue.

Pour nous chrétiens le centre de gravité de la dimension religieuse ne doit pas être recherché dans un livre sacré, dans des rites ou de minutieux préceptes, mais se trouve dans la personne humaine. Tout comme la pleine révélation n’est pas le livre des Écritures, mais la personne du Christ Fils de Dieu « médiateur et plénitude de toute la révélation » (Dei Verbum, 2). Cela a des conséquences sur la façon de concevoir le dialogue interreligieux. Par exemple, si nous nous intéressons au Coran, ce n’est pas pour le Coran en soi, mais pour le respect que les musulmans ont à l’égard de ce livre, où nous trouvons les réponses à leurs questions.

Si nous nous référons à l’enseignement de Jean-Paul II, à partir de l’année 1986, après la première réunion d’Assise du 27 octobre, nous avons une claire vision des fondements théologiques de l’engagement de l’Église dans le dialogue interreligieux. Je pense surtout au discours du 22 décembre à la curie romaine. Le pape développe sa réflexion en trois points. L’unité de la famille humaine : tous les hommes ont été créés à l’image et la ressemblance de Dieu, donc tout homme est un frère, toute femme une sœur, pour qui le Christ est mort (1 Corinthiens 8, 11). Il y a donc un unique dessein divin pour chaque être humain, un seul commencement et une seule fin, quels que soient la couleur de la peau, l’horizon géographique et historique, la culture dans laquelle chacun a vécu.

Après avoir parlé de l’unité de la famille humaine, Jean Paul II souligne les différences : certaines, dûes à l’histoire, doivent être surmontées ; d’autres sont une occasion pour bien connaître les traditions nationales et religieuses des autres, et être prêts à respecter ces graines du Verbe qui s’y trouvent cachées. Cela dit, le concile parle aussi dans le décret Ad gentes des non-chrétiens qui peuvent apprendre de nous les richesses que Dieu, dans sa munificence, a donné aux peuples et ensemble, à la lumière de l’Évangile, les libérer et les reconduire sous l’autorité du Dieu Sauveur.

On comprend alors mieux la vocation de l’Église au sein de l’humanité. Celle-ci a pour mission de témoigner que toutes les différences sont commandées à l’unique peuple de Dieu. Cette mission devient sacrement « c’est-à-dire à la fois le signe et le moyen de l’union intime avec Dieu et de l’unité de tout le genre humain » (Lumen gentium 1).

Le dialogue interreligieux devient une occasion d’apprentissage et de témoignage pour sa propre foi. Voilà pourquoi il me semble que les croyants ont aujourd’hui face à eux trois défis, comme a rappelé le pape François aux musulmans à Al-Azhar, au Caire, le 28 avril 2017. Le défi de l’identité : qui est mon Dieu ? Ma vie est-elle en cohérence avec mes convictions religieuses ? Le défi de l’altérité : qui pratique une religion différente de la mienne n’est pas nécessairement un ennemi, mais un pèlerin en marche vers la vérité. 3) Le défi de la sincérité : Dieu est à l’œuvre en chaque personne, et donc, à travers des chemins que Lui seul connaît. Il peut conduire les hommes qui ignorent l’évangile, sans que ce soit de leur faute, à cette foi « sans laquelle il est impossible de Lui être agréable » (Hébreux 11, 6). Voyez-vous, il ne s’agit pas de mettre entre parenthèses notre foi, de nous taire face aux discriminations, aux persécutions, dont sont victimes, dans le monde, tant de nos frères dans la foi.

La Révolution française de 1789 a cherché à organiser une société sans Dieu. Les grandes idéologies du siècle dernier, le marxisme et le nazisme, avaient pour but d’organiser la société contre Dieu et, dans les années soixante-dix, quand les religions étaient encore une réalité majoritaire, on chercha à les privatiser. On pouvait être croyants, mais il ne fallait pas que ça se voit. Le grand paradoxe c’est que si Dieu est de retour sur la scène des sociétés occidentales (en vérité il n’en est jamais sorti) c’est grâce aux musulmans. Ce sont les musulmans qui ont demandé un espace pour édifier leurs mosquées, par rapport à leurs rites, un espace pour Dieu dans la société.

Malheureusement le fondamentalisme et le terrorisme ont été assimilés à tort à la religion musulmane. Il ne s’agit pas bien entendu du vrai Islam, pratiqué par la très grande majorité des adeptes de cette religion. Les religions sont capables du pire ou du meilleur, peuvent se mettre au service d’un projet de sainteté ou d’aliénation, peuvent prêcher la paix ou la guerre. Donc je pose la question : le dialogue interreligieux est-il un risque ou une opportunité ?

Certainement, avec le dialogue je prends un risque et je l’assume : je ne renonce pas à ma foi, mais j’accepte de me faire interpeller par les convictions des autres, de considérer des arguments autres que les miens. Toute religion a son identité, mais j’accepte de considérer que Dieu est à l’œuvre en tous, dans l’âme de ceux qui le cherchent sincèrement. Il ne s’agit pas de vouloir écrire une religion universelle, ou de chercher le « plus petit dénominateur commun religieux ». La clarté est la première condition pour que le dialogue interreligieux soit fécond. Tout croyant doit être conscient de sa propre identité spirituelle. Donc, d’après moi, quand on fait cela, le risque de relativisme n’existe pas. En revanche, le dialogue interreligieux est une opportunité providentielle pour approfondir sa propre foi avec une catéchèse appropriée, et pour connaître les religions des autres.

Le dialogue ne naît donc pas d’une tactique, n’est pas une tactique, mais part d’un profond respect pour tout ce que l’Esprit, qui souffle où il veut, a réalisé en l’homme. Le dialogue interreligieux mobilise donc tous ceux qui sont en marche vers Dieu ou vers l’Absolu. Nous croyons que la recherche à tâtons de Dieu répond aux desseins de la Providence et, pour éliminer toute suspicion de relativisme, nous ne disons pas que toutes les religions enseignent la même chose, mais que tous les croyants et chercheurs de Dieu ont la même dignité. Pensant, en particulier, aux difficultés que rencontre le dialogue avec les musulmans, très souvent, les problèmes sont dus à l’ignorance des deux parties, et l’ignorance engendre la peur. Pour vivre ensemble, on doit regarder celui qui est diffèrent de nous avec une curiosité bienveillante, avec estime et le désir de marcher ensemble. La présence massive des musulmans dans nos sociétés peut être providentielle parce qu’elle nous pousse à être plus transparents, à ne pas avoir peur de montrer que nous sommes chrétiens et de témoigner notre foi.

Traduction de Zenit, Océane Le Gall

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