De la liberté de parole et de la communion cum Petro et sub Petro

Une analyse de Luis Badilla

Luis Badilla, directeur de Il Sismografo, courtoisie de LB

Luis Badilla, directeur de Il Sismografo, courtoisie de LB

Certaines voix, très minoritaires, s’élèvent pour critiquer le Successeur de Pierre. Nous avons interrogé un observateur chevronné à Rome, Luis Badilla, directeur de la plateforme d’information « IlSismografo » qui rappelle l’importance de la liberté d’expression dans l’Eglise mais aussi les exigences de la communion « cum Petro et sub Petro » et le serment des cardinaux. Sans langue de buis.

Zenit – Nos lecteurs sont parfois troublés par des contestations contre Amoris laetitia et le Saint-Père, mais qui a lu le texte sait qu’il est extrêmement précis dans ses indications : d’où viennent ces « doutes » ?

Luis Badilla – Dans le cadre des positions critiques vis-à-vis du pontificat du Pape François, et de certains passages de son magistère, il n’est pas facile de se faire une idée précise sur les raisons et les motivations.

On pourrait dire qu’il y a des critiques aussi différentes que le nombre des personnes qui les formulent. Chacun a un « compte à régler » et le spectre est donc très large. Il n’y a pas non plus d’homogénéité parmi ces critiques. Dans le cadre spécifique d’Amoris laetitia, les nombreuses positions se sont coagulées dans les fameux « dubbia » qui ont tous, à bien y regarder, une réponse dans le texte lui-même et puis dans d’autres interventions du pape qui ont suivi la publication de cette importante Exhortation.

A mon avis, dans certains secteurs, petits et assez circonscrits, il existe une opposition au Pape François un point c’est tout : par conséquent, toute occasion, toute parole, tout geste, alimentera toujours des critiques. On pourrait dire que c’est une opposition de principe. Ce sont des personnes qui seront de toute façon toujours contraires au Pape simplement parce qu’elles ne l’apprécient pas. Rien de nouveau. Cela s’est toujours produit aussi avec d’autres Pontifes, de Pie XII à Benoît XVI.

Pourquoi considérer que les paroles du cardinal Burke ont été récemment particulièrement graves?

Je voudrais préciser immédiatement cette pensée : à mon avis il n’y a rien d’inacceptable ou à censurer si un, deux ou quatre cardinaux ont des doutes sur ce que fait le Pape. Cela aussi est toujours arrivé avec d’autres Papes. Le désaccord, le dissentiment, la critique ou la demande d’éclaircissement, c’est normal. Les cardinaux existent non seulement pour garantir la succession de Pierre, mais aussi pour offrir au Pape des conseils, à sa demande ou spontanément.

La question est ailleurs : un cardinal de l’Eglise est une figure très spéciale et a vis-à-vis du Pape des obligations uniques et très, mais vraiment très, sérieuses et substantielles. Un cardinal n’est pas n’importe quel laïc catholique et pas non plus n’importe quel évêque. La gravité, énorme, de la conduite du cardinal Burke, et des trois autres signataires, se divise en deux aspects : le premier concerne non pas tant d’avoir écrit une lettre en demandant des éclaircissements, mais bien de l’avoir remise à des journalistes mais, des journalistes « embedded » (à la technique de « character assassination »), et de l’avoir fait publier après l’avoir auparavant adressée au Pontife (on suppose de façon privée, puisqu’il ne s’est jamais agi de ce qu’on appelle une « lettre ouverte ou publique »). Cette lettre, une fois remise au Pape, est devenue – et est encore – un document privé qui est sien. L’avoir fait publier a été un comportement insensé qui viole ouvertement la correspondance privée du Pontife. On a déjà vu des choses semblables avec le cas de Paolo Gabriele et la soustraction de documents privés du bureau du Pape (Benoît XVI, ndlr).

Mais l’autre aspect ne concerne que le cardinal Burke. Depuis des semaines, par des rafales d’interviews, en particulier pour des sites de catholiques traditionnalistes, surtout aux Etats-Unis, tous liés politiquement à des milieux de droite et d’extrême-droite de ce pays (les mêmes qui ne cachent pas leur désaccord constant vis-à-vis du premier Pape latino-américain et jésuite), continue à menacer d’une « correction formelle » le magistère du Pape parce qu’il n’a pas reçu de réponse.

En vérité, le cardinal Burke a reçu une réponse à différentes reprises, avant tout de deux Synodes, mais lui ne semble pas accepter cette vérité. Et puis il n’est pas vrai que la fameuse « correction formelle » soit une institution canonique ou doctrinale prévue par le règlement de l’Eglise. C’est une invention arbitraire et tout à fait personnelle. Enfin, comme le prélat l’a fait ces dernières heures, annoncer à l’avance la fameuse correction pour après Noël apparaît encore plus insensé et déplacé. On espère qu’il revienne dessus.

Est-ce qu’il n’y a pas un risque de division dans l’Eglise? Comment sauver à la fois la liberté de parole et la communion, la synodalité, si chère au Pape François ?

Non, il n’y a aucune division dans l’Eglise et il n’y en aura pas non plus. La liberté et le pluralisme d’opinions ne sont pas non plus en danger. Il y a peu de moment au cours des siècles, dans l’Eglise, où il y a eu autant de liberté : circulation d’idées, accords, désaccords, échanges d’analyses et considérations. On l’a vu partout : dans les Synodes, dans les Conférences épiscopales, dans les paroisses, au Siège apostolique même… C’est le Pape qui le premier a parlé de « parrhesia » (audace, en grec, notamment chez saint Paul, ndlr) et qui a invité tout le monde à la suivre en exhortant à la franchise.

Mais maintenant, on peut souligner deux questions inhérentes à ce thème : la première concerne la communion et la synodalité, routes incontournables pour tout membre de l’Eglise, et qu’elles se réalisent pleinement seulement « cum Petro et sub Petro ». Le Pape François comme il l’a dit lui-même, est en cela une garantie et il l’a entre autres démontré à plusieurs reprises pendant plus de trois ans de pontificat.

L’autre considération est la suivante : ce que nous sommes en train d’analyser à propos de ce qu’on appelle la « lettre des 4 cardinaux » a provoqué un grave malaise à l’esprit et au sentiment d’unité présent dans la très grande majorité des catholiques, et c’est très grave. En particulier lorsque, comme le cardinal Burke l’a fait, on menace par un document qui, selon ce qu’il prétend, devrait corriger le magistère. Le cardinal des Etats-Unis oublie que le 13 mars 2013, le conclave a élu Pape Jorge Mario Bergoglio et non pas Raymond Leo Burke . C’est un détail qui n’est pas insignifiant.

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