Cardinal Ignace Bessi Dogbo à Rome, au moment du consistoire extraordinaire en juin 2026 © Anne van Merris

Cardinal Ignace Bessi Dogbo à Rome, au moment du consistoire extraordinaire en juin 2026 © Anne van Merris

Interview du cardinal Ignace Bessi Dogbo, archevêque d’Abidjan en Côte d’Ivoire

Pour une Église-communion, synodale, autonome et au service de tous

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Évêque depuis 22 ans, le cardinal Ignace Bessi Dogbo a été nommé en mai 2024 archevêque d’Abidjan, en Côte d’Ivoire, après avoir été successivement évêque de Katiola et de Korhogo, au nord du pays.

Ayant participé activement au Synode en 2023 et 2024, il a été créé cardinal en décembre 2024 par le pape François et a vécu son premier conclave en mai 2025. Ses 6 années à la tête de la Conférence épiscopale de Côte d’Ivoire (CECCI) lui donnent également un regard privilégié sur l’Église dans son pays, et plus largement sur les réalités de l’Église en Afrique.

Zenit a rencontré à Rome un pasteur soucieux de communion, qui cherche à développer une vision pastorale fondée sur une « “Église-famille de Dieu” synodale, autonome financièrement, et au service de tous ».

 

Zenit : Éminence, quelles ont été vos priorités pastorales en tant qu’archevêque d’Abidjan depuis votre nomination ?

Cardinal Ignace Bessi Dogbo : Je pourrais dire que tout est priorité chez moi ! Mais ma priorité des priorités est d’être totalement en communion avec l’Église universelle à travers la mise en œuvre de la synodalité. Si bien que je me suis efforcé de dégager une vision pour le diocèse d’Abidjan : développer une « Église-famille de Dieu » synodale, autonome financièrement et au service de tous. Une Église qui vit la communion, et pas uniquement entre les chrétiens. Une Église qui cherche à être un modèle dont notre société a besoin.

Bien sûr, cette vision s’inspire du Synode sur la synodalité, mais aussi de la vision de l’Église en Afrique qui, depuis l’exhortation apostolique Ecclesia in Africa, se regarde comme une « Église-famille de Dieu ». Récemment aussi, le Symposium des conférences épiscopales d’Afrique et de Madagascar a voulu engager notre Église sur le thème de l’espérance, d’ici l’horizon 2035 : regarder Jésus comme l’espérance de « l’Église-famille de Dieu » en Afrique.

Zenit : Synodalité, autonomie financière, service de tous : comment cela se met en place dans votre diocèse ?

Cardinal I. Bessi Dogbo : Avec l’équipe du Conseil pastoral, nous avons réfléchi à la manière de mettre en œuvre cette synodalité en mettant en place des structures de communion. Dans nos diocèses, mais aussi dans toute l’Afrique, la tendance pour les membres du clergé est de penser que leurs fidèles ne sont pas assez mûrs pour prendre pleinement part à la vie de l’Église. Parfois, les structures ne fonctionnent pas ou tardent à être mises en place. Et si elles sont mises en place, on fait comme si elles n’existaient pas.

Le cardinal Bessi Dogbo est évêque d'Abidjan depuis mai 2024 © dioceseabidjan.com

Le cardinal Bessi Dogbo est évêque d’Abidjan depuis mai 2024 © dioceseabidjan.com

L’axe de la synodalité va donc nous aider à vivre la communion entre laïcs, prêtres et consacrés. Nous veillons aujourd’hui à ce que les différentes composantes de l’Église soient représentées dans toutes les structures du diocèse. Quand il y a des talents dans l’Église, il n’y a pas de raison qu’on ne puisse pas en profiter ; et ce qu’un laïc peut faire, il n’y a pas de raison qu’il ne le fasse pas.

Au niveau de l’économie, nous cherchons à ce que les paroisses soient gérées de manière solidaire et juste, et que les prêtres puissent travailler avec les moyens financiers que la communauté met à leur disposition. Cet aspect de la péréquation – ou redistribution financière – est mon cheval de bataille. Et on y travaille aussi au niveau national, de telle sorte que l’argent dans l’Église, et l’argent de l’Église, serve à tous.

Sous cet angle de l’autonomie, nous avons un projet qui se lance ce mois-ci. Comment une partie de ce que nous recevons dans nos églises – dîmes ou offrandes – puisse servir à l’autonomisation ? Dans l’Ancien Testament, la dîme servait aussi bien aux prêtres qu’aux veuves, aux orphelins ou aux étrangers. Nous avons donc décidé d’en faire autant pour les pauvres de la communauté et de la société.

Enfin, le service de tous est évidemment la finalité de notre travail : servir par l’annonce de l’Évangile, communiquer la foi. Cette annonce doit être accompagnée par les œuvres de charité et appelle à la participation de tous pour le service de tous. Voilà ma priorité qui englobe tout cela ! 

Zenit : Plus largement, vous été pendant 6 ans président de la Conférence épiscopale de Côte d’Ivoire. Quels sont les principaux points d’attention à relever dans l’Église de votre pays ?

Cardinal I. Bessi Dogbo : Lorsque j’ai été élu président en 2017, j’ai demandé spontanément à mes confrères que l’on puisse se retrouver pour dégager un plan d’action pour l’Église ivoirienne. Les évêques ont répondu positivement, et nous avons fait une enquête pour regarder notre Église comme une Église-communion, autonome et au service de tous, ce qui porte réellement des fruits sur le plan missionnaire et pastoral. Et cela coïncidait aussi avec l’idée que le pape François avait déjà depuis 2015 : il voulait que l’Église soit une Église synodale, communion, participation et mission.

Messe d'installation de Mgr Ignace Bessi Dogbo à Abidjan, 3 août 2024 © dioceseabidjan.com

Messe d’installation de Mgr Ignace Bessi Dogbo à Abidjan, 3 août 2024 © dioceseabidjan.com

En Côte d’Ivoire, nous avons une grande diversité de confessions religieuses. Et cela peut être un danger si ce n’est pas bien géré. La tendance naturelle est de s’opposer les uns aux autres, ce que nous avons dépassé de justesse dans notre pays. Au niveau du dialogue interreligieux, nous avons des musulmans, des chrétiens et des religions traditionnelles. Nous avons créé un forum des religions, où se trouve pratiquement tout le monde, et il y a aussi une alliance des religions pour la paix qui se met en place et qui rassemble des chrétiens et musulmans.

Nous faisons aussi en sorte d’anticiper les événements de la vie sociale, comme par exemple les élections. Nous encourageons les uns et les autres à ne pas faire interférer la religion dans la politique ou la politique dans la religion, pour ne pas allumer pas le feu du conflit interne. Les chefs religieux ont une bonne entente et essaient de ne pas instrumentaliser la religion afin d’éviter la fracture sociale. 

Un autre gros défi est celui de la cohésion dans la vérité, car nous avons vécu en Afrique des crises engendrées par le mensonge. Peu importe nos confessions religieuses, nous ne devons pas construire sur du faux. C’est fondamental. Jésus l’a dit dans l’Évangile qu’au premier coup de vent, la maison s’ébranle. Et le psaume 85 nous dit : « Amour et vérité se rencontrent, justice et paix s’embrassent ». 

Zenit : Il y a aussi en Afrique une forte croissance des nouveaux baptisés et une vitalité dans la pratique de la foi. Quel est votre regard sur ce sujet ?

Cardinal I. Bessi Dogbo : Il est vrai que nous sommes dans une époque de grande effervescence spirituelle et vocationnelle en Afrique, comme a connu la France au 19e et 20e siècles, avec l’envoi des missionnaires à travers le monde pour évangéliser. Par exemple, lors de la Pentecôte dernière, nous avons confirmé dans notre diocèse près de 2 000 enfants, et nous avons aussi beaucoup de prêtres et de séminaristes : près de 400 dans notre diocèse et 2 000 dans toute la Côte d’Ivoire.

Mais il faut aussi le dire aussi humblement, cette effervescence ne signifie pas automatiquement une solidité spirituelle. Cette forte religiosité peut rester parfois un feu de paille au niveau de l’engagement concret des baptisés. La transformation de la vie ne va pas de soi, et ce n’est pas parce que les gens remplissent les églises qu’ils sont prêts à témoigner de leur foi aussi facilement. 

Il y a donc le défi de revoir la formation des catéchumènes, surtout pour les jeunes, et d’en faire des chrétiens solides dans notre société en mutation. Nous avons ainsi adapté nos supports pour former des chrétiens dans la durée.

Zenit : À votre avis, qu’est-ce que l’Afrique peut apporter à l’Église universelle et que peut-elle recevoir de sa part ?

Cardinal I. Bessi Dogbo : Je pense que l’Église catholique en Afrique doit approfondir cette vie de famille, que nous puissions nous préoccuper les uns des autres, et que la communion entre tous aide l’Église universelle à montrer à son tour ce visage. 

Ordination épiscopale de Mgr Aguia Kouamé (au milieu), 2e évêque auxiliaire d'Abidjan, 11 juillet 2026 © dioceseabidjan.com

Ordination épiscopale de Mgr Aguia Kouamé (au milieu), 2e évêque auxiliaire d’Abidjan, 11 juillet 2026 © dioceseabidjan.com

Cette idée d’une Église-famille ne devrait pourtant pas être le panache de l’Afrique ou d’un pays du Tiers-monde, mais celui des communautés chrétiennes du monde entier. Il y a donc pour nous un travail intellectuel, pastoral, liturgique à faire pour que les valeurs de solidarité soient purifiées par la vie de prière, l’étude, afin que cela serve à l’universel. 

Mais il faut aussi qu’il y ait un échange des dons ! Et l’Afrique attend de l’aide de la part de l’Église universelle. Nous devons être écoutés et évangélisés, et nous devons nous dégager de tout ce qui nous empêche d’aller au Christ – je pense notamment à la polygamie. Bien évidemment, l’Église africaine doit aussi faire un effort d’inculturation de la foi, ce qui n’a rien à voir avec le folklore. Et cela, personne d’autre ne pourra le faire à notre place. 

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Anne van Merris

Anne van Merris, journaliste française, a suivi une formation à l'Institut européen de journalisme Robert Schuman, à Bruxelles. Elle a été responsable de la communication au service de l'Église catholique et responsable commerciale dans le secteur privé. Elle est mariée et mère de quatre enfants.

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