Couronnement de Marie au Ciel, relief sur un épitaphe, église de Maria Saal, Autriche © Wikimedia

Couronnement de Marie au Ciel, relief sur un épitaphe, église de Maria Saal, Autriche © Wikimedia

Constitution sur la Sainte Liturgie

Sacrosanctum Concilium (7e partie)

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L’art figuratif profane, devenu provocateur depuis près d’un siècle et demi, a étendu son expressionnisme aussi dans l’art sacré, en vue de parler le langage du temps. La traduction du Verbe divin en langage humain n’est pas étrangère à la dynamique de l’Incarnation. La présente constitution néanmoins nous aide ici à découvrir des règles pérennes de l’art, permettant de garantir la conformité de l’expression au message d’origine. Et puisque le résumé de l’œuvre salvifique du Christ est reflété dans la liturgie eucharistique, nous examinerons, en guise de conclusion, l’évolution quelque peu soudaine du missel romain. 

Chapitre VII : L’art sacré et le matériel du culte 

L’article 122 rappelle à juste titre que l’Église a toujours protégé les beaux-arts et qu’elle a grandement contribué à le promouvoir, faisant vivre les artistes par le mécénat. Des papes les plus contestables sur le plan moral ou religieux ont toujours été des mécènes de goût sûr, imités en cela par de nombreux évêques. Aussi le Concile écrit-il : « Parmi les plus nobles, activités de l’esprit humain, on compte à très bon droit les beaux-arts, mais surtout l’art religieux et, ce qui en est le sommet, l’art sacré. Par nature, ils visent à exprimer de quelque façon, dans les œuvres humaines, la beauté infinie de Dieu et ils se consacrent d’autant plus à accroître sa louange et sa gloire qu’ils n’ont pas d’autres propos que de contribuer le plus possible à tourner les âmes humaines vers Dieu. »

Les articles qui vont suivre présentent les normes que le Concile établit par décret. Elles revêtent, à mon avis une particulière actualité, car ils invitent à faire preuve de prudence et de perspicacité pour défendre et protéger le patrimoine religieux. Si l’on y réfléchit bien, dans une société en pleine décadence comme la nôtre, crime et négligence relèvent du même esprit qui, grâce à Goethe, se décrit lui-même en la personne de Méphistophélès : « ich bin der Geist, der stets verneint », je suis l’esprit qui toujours nie ! Mais Goethe demeurait dans une perspective chrétienne respectueuse, même si elle n’était pas toujours orthodoxe. 

Reflet de la critique de Nietzche 

La négation de Méphistophélès se veut constructive et vise l’avancée du monde, le progrès. On peut penser que ce raisonnement, qui paraît étrange mais que l’on trouve dans la Bible auprès des descendants de Caïn, devait fatalement mener à deux interprétations. C’est ce qui se produit, pour faire bref, chez Hegel et Nietzsche : Elles sont radicalement opposées, en particulier sur la question chrétienne. Hegel restera dans la ligne de Goethe, Nietzsche s’en écartera puisque nous lui devons la sentence « Dieu est mort », entendons-le bien, le Dieu des chrétiens. Les valeurs chrétiennes n’ont plus lieu d’être, parce qu’elles anéantissent l’homme. Si l’on recherche le divin, c’est vers le paganisme antique qu’il faut se tourner, et c’est cela qui domine notre modernité. 

Dès les années 60, on pouvait trouver des chrétiens, catholiques comme protestants, prôner la mort de Dieu en soutenant que le christianisme n’était pas une religion et que l’Incarnation en était la meilleure preuve. On peut facilement imaginer comment des « chrétiens » de ce style ont pu comprendre ce Concile. Et personnellement, je n’ai pas à imaginer, puisque j’ai entendu. À propos des styles artistiques, notre Constitution dit à l’article 123 : 

« L’Église a admis les genres de chaque époque, produisant au cours des siècles un trésor artistique qu’il faut conserver avec tout le soin possible. Que l’art de notre époque et celui de tous les peuples et de toutes les nations ait lui-aussi, dans l’Église, liberté de s’exercer, pourvu qu’ils servent les édifices et les rites sacrés avec le respect et l’honneur qui leur sont dus ; si bien qu’il soit, même de joindre sa voix à cet admirable concert de gloire que les plus grands hommes ont chanté en l’honneur de la foi catholique au cours des siècles passés. »

Beaucoup n’ont tenu aucun compte de cela, pour le plus grand bonheur des antiquaires et du marché aux puces de Saint-Ouen ou des brocantes similaires. Quelques ventes ont fait scandale, dont celles d’une série des statues de saints en bois sculpté du Moyen Âge. Le curé déclara qu’il avait voulu se débarrasser de ces « vielleries » et que l’église n’était pas un musée. 

De la sobriété à la médiocrité

Une autre phrase a reçu des interprétations diverses, à l’article suivant (124) : « Les Ordinaires veilleront à ce que, en promouvant et favorisant un art véritablement sacré, ils aient en vue une noble beauté plutôt que la seule somptuosité. Ce que l’on doit entendre aussi des vêtements et des ornement sacrés. » Certains ecclésiastiques se sont sentis alors une âme de prélats mécènes du 16e siècle sans en avoir les aptitudes ! Et comme il fallait officier face au peuple, on commença par les autels qui se transformèrent en tables de banquet. Les maîtres-autels dans l’abside furent souvent épargnés, mais on installa devant des autels modernes, dont la sonorisation avait plus d’importance que la pierre d’autel contenant une relique et la consécration par l’évêque. Certes, ils n’avaient « aucune somptuosité », mais ils étaient souvent dépourvus de « noble beauté », pour reprendre le vocabulaire du Concile. 

Quant « aux œuvres artistiques qui sont inconciliables avec la foi et les mœurs ainsi qu’avec la piété chrétienne, qui blessent le sens vraiment religieux, ou par la dépravation des formes, ou par l’insuffisance, la médiocrité ou le mensonge des formes leur art », je ne crois pas qu’on en ait trouvé beaucoup à mettre à la porte des églises datant d’avant le Concile. En revanche on en laissa entrer un certain nombre après, marquées pour la plupart de médiocrité, certaines suscitant le scandale. J’ai le souvenir précis d’une petite opération commando des « silencieux de l’Église », venus retirer en pleine messe, dans une paroisse parisienne, un squelette crucifié sur une roue, qu’on avait couronné d’une chaîne et au bras duquel pendait un manipule. Placé au-dessus de l’autel principal, cet ensemble était censé représenter la condition humaine ! 

Quant aux édifices sacrés modernes, il y eut le meilleur et le pire, mais pour reprendre le souhait des pères conciliaires, l’architecture n’empêchait pas nécessairement « la participation active des fidèles ». Ils voulaient peut-être promouvoir un style « très moderne ». 

Entre la conservation et l’innovation 

Les articles 125, 126 et 127 montrent bien que le Concile avait senti une tendance iconoclaste, d’où son d’appel à « maintenir fermement la pratique de proposer dans les églises des images sacrées à la vénération des fidèles » (125). C’est dans le même esprit qu’il est conseillé aux Ordinaires des lieux, pour juger les ouvres d’art, d’entendre la Commission diocésaine d’art sacré. La plupart des évêques ont suivi ces conseils de prudence, mais il y eut tout de même quelques pertes dommageables pour l’Église. Il faut imputer ceux-ci aussi bien au manque de goût, de discipline et de théologie, qui régnait à cette époque, qu’à l’omission de faire appel à de véritables experts en histoire de l’art, dont le concours était demandé par le Concile. En effet, c’est après 1969, à l’arrivée du nouveau missel, que certains commencèrent à faire n’importe quoi au nom de Vatican II, tandis que les commissaires-priseurs savaient valoriser les objets d’art et les marchés en ont jugé par les prix. 

L’article 127 traite de la formation des artistes qui vont œuvrer pour l’art sacré. Le Concile a bien eu conscience de la difficulté de trouver des artistes pouvant œuvrer pour orner la maison de Dieu, dans une société complètement déchristianisée. Tant les académies d’art que les écoles d’architecture, laïcisés, s’inspirent d’une philosophie qui fait de l’artiste un « créateur », porteur sans se l’avouer d’un attribut divin. L’attente subtile de se faire un nom peut parfois se glisser dans la conception de l’œuvre, là où le travail de l’artiste sacré doit s’articuler avec la vocation de servir la gloire de Dieu. N’est-ce pas la notoriété qui a entraîné un Marco Rupnik à sa chute ? 

Lorsque le Concile recommande « la création d’écoles ou d’académies d’art sacré pour la formation des artistes dans les régions où on les jugera bon », pourquoi ne pas s’inspirer de l’iconographie byzantine ? L’art est sacré à partir du moment où le nom de l’artiste s’efface et le saint représenté se rend présent à celui qui le vénère. Mais cela est difficile à entendre, en Occident, surtout dans un métier parfois ingrat, exposé aux aléas de l’appréciation de ceux qui bénéficient des œuvres.

En parlant de la législation de l’art sacré, l’article 128 supposait qu’on aurait pu réaliser ce qui était demandé précédemment. Or ce ne fut pas le cas. Nous avons vu apparaître toutes sortes de « mobilier sacré », et surtout l’abandon de toute forme d’habits ecclésiastiques permettant de reconnaître un prêtre dans la rue. Et sur le plan liturgique, la suppression pratiquement systématique de la chasuble au profit d’une simple aube et d’une étole était une règle commune, sous prétexte de sobriété. Et cela a duré, puisqu’en 2015, un confrère ne me demanda plus jamais de le remplacer à la messe dominicale parce que je portais la chasuble ! Et c’était loin de refléter l’avis de Vatican II. 

Les pères conciliaires comptaient sur le clergé même, avec une sensibilité spirituelle plus entraînée et parmi lequel il se trouveraient des hommes qui excellent par leurs connaissances ou leurs aptitudes. Cependant, ce comportement clérical susmentionné est la meilleure preuve que l’article 129, qui demande que « les clercs … soient instruits de l’histoire et de l’évolution de l’art sacré, ainsi que des saints principes sur lesquels doivent se fonder les œuvres d’art sacré … », est resté un vœu pieux. Je crois que ce genre de négligence, associé à d’autres du même genre, ne soit pas étranger à la fermeture de nombreux séminaires et est à la base des problèmes qui provoquent le manque de vocation. Mais là encore Vatican II n’est pas en cause.

Enfin je remarque que dans la conclusion sur le calendrier liturgique général, même sur la fête de Pâques (article 130) l’Église maintient à juste titre une certaine souplesse qu’on aimerait bien voir se manifester ailleurs. Elle reste ferme sur le dimanche et c’est cela l’important.

Le missel de 1966 

Je pensais en traiter ici du missel de 1969, mais je ne le ferai pas, parce que j’ai maintenant de bonnes raisons de croire que la nouvelle liturgie catholique en langue française, conséquence du texte conciliaire de 1963, fut celle qui fut publiée en 1966. « Avec l’autorisation de l’Association épiscopale liturgique de France », un missel romain latin-français a vu le jour. Certains lui attribuèrent le qualificatif « ad experimentum » qui ne s’appliquait qu’au lectionnaire. Un missel, en effet, ne se donne pas lui-même ce titre ; et par sa reliure et son impression, il n’avait guère l’aspect d’un livre qui n’est pas fait pour durer. Il comporte l’imprimatur du 20 octobre 1966, signée par monseigneur Charles Marie Himmer, évêque de Tournai, qui avait participé à l’élaboration de Sacrosanctum Concilium. Il est précisé que ce texte est publié avec l’autorisation de l’Association épiscopale liturgique de France et les signatures du décret sont celles de Jacques cardinal Lercaro, archevêque de Bologne et président du conseil pour l’exécution de la constitution sur la liturgie, de Maria cardinal Larraona Saralegui, préfet de la Sacrée Congrégation des rites, Sacrosanctum Conciliumet de Fernando Antonelli OFM, secrétaire de la Sacrée Congrégation des rites, ordonné évêque en 1966 et crée cardinal en 1973.

Je précise que si les rubriques ont disparu du corps du missel, elles existent néanmoins en son début sur plusieurs pages sous le titre « Rites à observer dans la célébration de la messe ». Je crois y avoir observé quelques simplifications par rapport aux anciennes rubriques, mais on ne peut pas dire que le célébrant est libre de faire ce qu’il veut. Je regrette la suppression du rite de l’aspersion « Asperges me », sauf lorsqu’il remplace le Confiteor surtout en temps de pascal. Mais le Concile n’est pas responsable de cela. Cette initiative qui n’interviendra qu’à partir de 1969 vient d’une tendance théologique du christianisme moderne, ne prenant pas assez en compte le péché. Le pape François l’a parfaitement qualifiée quand il a dénoncé le péril semi-pélagien.

Pour la messe elle-même, sa célébration est, dans le missel de 1966, à l’évidence orientée. On laisse au célébrant, pour le début, la liberté de choix de la voix : 

« Le célébrant étant debout – donc debout devant le degré inférieur de l’autel, comme on l’a vu ci-dessus – dit, de la voix appropriée, en se signant du signe de la croix : In nomine Patris, et Filii, et Spiritus Sancti. Amen. » 

Vient ensuite le « Introíbo ad altare Dei ». Le prêtre peut le dire en français ou en latin, sans le psaume 42, omis comme à la messe des défunts dans la forme extraordinaire. Le français tient de fait une plus large place dans l’impression du missel, ce qui semble bien inciter à son utilisation. Mais la liberté est laissée, le texte latin est placé en plus petit en parallèle. Je note le maintien du Confiteor long avec les qualificatifs pour Marie de « bienheureuse » et de « toujours vierge », les mentions des Apôtres Pierre et Paul, de l’archange Saint Michel et de saint Jean Baptiste. Je tiens aussi à saluer la traduction française correcte du texte latin, sauf pour le Credo, où on a traduit « consubstialem Patri » par « de même nature que le Père » dans le missel romain latin-français de 1966. Or, le mot « nature », en français moderne, est beaucoup trop vague pour traduire le « ousia » grec. On rectifiera fort heureusement cette ambiguïté dans la nouvelle édition du missel en langue française, utilisée pour la première fois le 28 novembre 2021.

Et surtout, rien n’est changé concernant les passages qui vont susciter trois ans plus tard, en 1969, une polémique qui provoquera par sa durée, le schisme de 1988 avec monseigneur Marcel Lefebvre. Les prières d’offertoire sont celles de l’ancienne messe et ne remettent pas en cause le caractère sacrificiel de la célébration. Que l’on me comprenne bien : leur remplacement par des prières de bénédictions dans la messe de 1969 ne signifie pas pour autant que la messe ne soit plus un sacrifice, pourvu que la traduction française des autres textes soit correcte et que dans l’usage on manifeste le même respect pour les quatre prières eucharistiques. Or, la traduction était mauvaise, tout le monde en convient aujourd’hui, et le mépris du canon romain, la prière eucharistique I, clairement affiché. Il ne faut pas s’étonner alors que ces nouvelles prières, comparées aux anciennes, avec les inconvénients que je viens de signaler, aient pu semer le doute.

En 1966, j’attire aussi l’attention sur le fait que toute la prière du canon est dite à voix basse et qu’il n’y a pas de traduction française. Auparavant on conseille au prêtre de chanter le Gloria et le Credo avec les fidèles. Ces dispositions respectent bien l’article 54 de la constitution conciliaire sur la liturgie : 

« On pourra donner la place qui convient à la langue du pays dans les messes célébrées avec concours de peuple, surtout pour les lectures et la « prière commune », et selon les traditions locales, aussi dans les parties qui reviennent au peuple, conformément à l’article 36 de la présente Constitution. On veillera cependant à ce que les fidèles puissent dire ou chanter ensemble en langue latine aussi les parties de l’ordinaire de la messe qui leur reviennent. » 

Et je rappelle cet article 36, trop souvent oublié : « L’usage de la langue latine, sauf droit particulier, sera conservé dans les rites latins. » Il ne s’agit pas d’un « vœu pieux » quand on se reporte à l’article 116 : « L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine, c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place. » Ce qui n’exclut pas d’autres chants ! Le drame est que la période 1970-1990 produisit des cantiques aussi pauvres en musique qu’en spiritualité ! Heureusement que dans beaucoup de paroisses, on a effectué des tris salutaires et que nos jeunes organistes et chantres refusent de les interpréter. 

Le décret conciliaire de 1963, si l’on y réfléchit bien, n’a pas servi de bases au missel de 1969. Il a donné des indications générales avec des bornes cependant qui ont abouti au texte promulgué par le cardinal Lercaro. Cet homme d’Église n’avait pas, je crois, la réputation d’être un conservateur. Mais c’était un homme d’expérience et prudent, qui avait 75 ans en 1966. Il quittera malheureusement ses fonctions en 1968, laissant ainsi le champ libre à d’autres interprétations du texte de Vatican II, et ce sera le missel de 1969 qui soulèvera des tempêtes dont les conséquences se font toujours ressentir aujourd’hui ! 

 

 

Constitution sur la sainte liturgie – Sacrosanctum Concilium

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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