P. Jacques-Marie Guilmard

P. Jacques-Marie Guilmard

« Metz a donné à l’Europe son âme et son visage »

Entretien avec le P. Jacques-Marie Guilmard, moine de Solesmes

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par Maxime François Marsal

À l’occasion de la venue du pape Léon XIV à Metz pour y célébrer la messe, le P. Jacques-Marie Guilmard revient sur le rôle fondateur et souvent méconnu de la cité lorraine dans l’histoire de notre continent. Du renouveau liturgique carolingien de saint Chrodegang à l’épopée restauratrice de Dom Guéranger au XIXᵉ siècle, plongée au cœur de ce qui fit de Metz le berceau spirituel de l’Europe.

 

Le pape Léon XIV a célébré la messe en la cathédrale de Metz, entouré d’abbés bénédictins. Pourquoi cet événement dépasse-t-il largement le cadre d’une simple visite pastorale ?

Père Jacques-Marie Guilmard : Parce qu’il ravive un événement fondamental : à la fin du VIIIᵉ siècle, la cathédrale de Metz fut le véritable berceau spirituel de l’Europe. Lorsque le Saint-Père rentre dans ce sanctuaire le 28 septembre, il renoue avec une histoire fondatrice qui unit intimement la papauté, la liturgie et l’identité de notre continent. C’est à Metz que s’est forgée une synthèse unique entre la foi, la prière et la culture, marquant d’une empreinte indélébile toute la chrétienté occidentale.

Comment cette aventure spirituelle et politique a-t-elle débuté au VIIIᵉ siècle ?

P. J.-M. G. : Tout commence par la rencontre de trois personnalités hors du commun : un pape, Étienne II ; un souverain, Pépin le Bref ; et un évêque au nom singulier, saint Chrodegang.

Venu en France – à Saint Denis pour être précis – pour des motifs politiques, c’est-à-dire le sacre de Pépin le Bref, de Charlemagne et de son frère Carloman, le pape mesure l’urgence d’une profonde réforme ecclésiale. Il confie alors cette mission capitale à l’évêque de Metz et, pour lui donner l’autorité nécessaire, l’élève à la dignité d’archevêque. Pleinement soutenu par Pépin le Bref, Chrodegang se met aussitôt au travail. Sa méthode est simple mais révolutionnaire : réformer son clergé en calquant fidèlement ses usages liturgiques sur ceux du pape.

Metz entretenait déjà des liens particuliers avec Rome à cette époque ?

P. J.-M. G. : Absolument. La dévotion envers le Siège apostolique y était vivace depuis les origines chrétiennes de la cité, attribuées à saint Clément au Iᵉʳ siècle. Chrodegang s’appuie sur ce terreau fertile pour faire de Metz une véritable « ville sainte » (hagiopolis), un miroir de Rome au cœur du monde franc.

Il dote son clergé d’une règle de vie communautaire – la Regula canonicorum, inspirée de la pratique de saint Augustin. Cette règle sert d’exemple aux chapitres canoniaux pendant des siècles. Elle place la célébration de la liturgie romaine au centre de l’existence quotidienne des prêtres et tous les fidèles.

Vous dites que Metz a donné à l’Europe « son âme et son visage ». Qu’entendez-vous par là ?

P. J.-M. G. : L’impulsion messine (de Metz) a rapidement embrasé l’Empire carolingien naissant.

Son âme, c’est cette unité dans la prière façonnée par la liturgie romaine et l’attachement filial au « Seigneur Apostolique », comme on appelait alors le Pape. Les moines bénédictins, qui diffusaient depuis des générations l’amour de Rome en Angleterre puis en Occident, ont sans doute inspiré le vœu des princes francs d’instaurer « l’unanimité avec le Siège apostolique et la concorde pacifique de la sainte Église de Dieu ». À travers les traités, les règnes et les guerres, cette prière commune a maintenu l’Europe intimement unie.

Son visage, c’est l’incarnation visible de cette foi dans nos paysages et nos coutumes. Au Moyen Âge, les églises – souvent dédiées à saint Pierre – sortent de terre pour abriter la sainte liturgie. Les fidèles, du plus humble au plus puissant, s’y pressent. Plus tard, les princes et lettrés auront leurs Livres d’Heures pour suivre les offices.

C’est l’avènement de ce que l’on a nommé la « civilisation de la liturgie ». Et au centre de cet édifice résonne le chant grégorien : c’est à Metz que les mélodies venues de Rome sont refondues pour donner naissance à cet art universel pour conquérir à partir de 765, tout l’Occident. Ce rôle capital des fils de saint Benoît comme vecteurs de la liturgie et de la romanité sera d’ailleurs solennellement reconnu en 1964, lorsque saint Paul VI proclame saint Benoît patron de toute l’Europe ; il reprend en cela ce qu’écrivait Dom Guéranger dans l’Année Liturgique au 21 mars.

Metz est donc la capitale spirituelle de l’Europe ?

P. J.-M. G. : Sans aucun doute, et c’est l’œuvre de Saint Chrodegang, dont les reliques sont dans la cathédrale où le pape célèbre la messe le 28 septembre. Comme Chrodegang, Dom Guéranger est lui aussi convaincu de la nécessaire « unanimité avec le siège apostolique » ; il milite pour le retour des diocèses de France à la liturgie romaine, et entreprend les travaux pour redonner vie à un chant grégorien qui, né à Metz au VIIIe siècle, était à l’époque contemporaine tombé en décadence. La liturgie devient alors, à sa suite, comme le souligne le Concile Vatican II « la source et le sommet de la vie de l’Église », et le chant grégorien, « le chant propre de la liturgie romaine ». Le Cardinal Aveline, Président de la conférence des évêques de France, l’a d’ailleurs récemment souligné. C’est cette vie de l’Église que vient renouveler et vivifier en nous la visite du pape.

Quel lien faites-vous entre l’œuvre carolingienne de saint Chrodegang et celle de Dom Guéranger à l’époque contemporaine ?

P. J.-M. G. : Dom Guéranger est le continuateur direct de saint Chrodegang ! A partir de janvier 1830, après les tourmentes révolutionnaires, de nombreux diocèses français s’étaient écartés de la liturgie romaine millénaire. Le gallicanisme avait instauré des liturgies néo-gallicanes disparates.

Le jeune abbé et refondateur de Solesmes s’attèle avec une énergie inlassable à reconstruire l’unité avec Rome. C’est à lui que nous devons l’appellation aujourd’hui largement répandue d’« Année liturgique » – rappelée par le Saint Père Léon XIV lors de son audience générale du 12 août 2026. Chrodegang et Dom Guéranger partagent exactement le même charisme : l’amour passionné du Vicaire du Christ et le zèle pour l’Église de Rome en prière. C’est pour cela que Dom Guéranger a lancé le renouveau bénédictin en France, et travaillé à ce que les fidèles participent de manière consciente et habituelle aux mystères célébrés.

Il est frappant de constater, comme un signe providentiel, que les armoiries de Dom Guéranger comme abbé ont été reprises presque telle quelles sur le drapeau du conseil de l’Europe : les mêmes douze étoiles d’or disposées en cercle, le même fond d’azur : la seule différence est l’absence au centre du cercle étoilé de la rose qui symbolise le Christ.

L’étape de Metz est celle de l’Europe spirituelle, mais la présence du pape à Saint-Denis ? Comment l’interprétez-vous ?

P. J.-M. G. : Je crois que ce que nous enseigne dans sa visite en France le Saint-Père Léon XIV est profondément « guérangérien », même si cela n’apparaît pas forcément immédiatement. 

Le Pape se rend à Saint Denis, exactement comme au VIIIe siècle, Etienne II, afin de réveiller l’esprit chrétien et la dimension universelle de la foi, en missionnant S. Chrodegang. Dom Guéranger était lui-même un promoteur de cette unité autour du pontife romain : il a été un des théologiens de référence pour la proclamation du dogme de l’infaillibilité pontificale et de la juridiction universelle du pontife romain. Rappelons que Saint-Denis est une église bénédictine, et que c’est là que l’office monastique conforme à la Règle de Saint Benoît s’est pour la toute première fois imposée en 863, dans ce qui deviendra ensuite l’Empire carolingien. C’est même dans cette église qu’a été célébrée la fin de l’année jubilaire célébrant les 150 ans du trépas du serviteur de Dieu Dom Guéranger fin 2025.

Et à Lourdes ? 

P. J.-M. G. : Le pape se rend à Lourdes, le lieu même de la grande apparition de Notre Dame qui se présente elle-même comme « Immaculée Conception ». Avant même la proclamation du dogme, Dom Guéranger relate dans son Autobiographie la grâce intérieure particulière pour cet objet de foi qui à l’époque n’était pas reconnu universellement. Dom Guéranger a ensuite été un des principaux artisans, à la demande du Pape Pie IX, de la définition de ce dogme.

Pensez-vous que ces considérations anciennes touchent encore les jeunes ?

P. J.-M. G. : Je suis frappé de voir que dans les jeunes générations, et en particulier parmi tous ceux qui étaient présents à la veillée avec Léon XIV au Stade de France, que le répertoire du chant grégorien fait partie de leur vie chrétienne, comme en témoigne le Salve Regina final chanté par les 80 000 présents à pleine voix. 

Pensez-vous que le pape Léon XIV a une affection ou un attachement particulier à Dom Guéranger ?

P. J.-M. G. : Je n’en sais rien, cependant ce qui m’a intéressé est de voir son attachement à un religieux français, carme, le Fr. Laurent de la Résurrection, qui nous fait passer un message : Mettez-vous en présence de Dieu, même dans les choses ordinaires. On croirait lire du Dom Guéranger ! Car pour Dom Guéranger, la véritable école de prière est la liturgie, où c’est le Christ et l’Église qui prient en premier à travers l’office divin. L’oraison doit naître spontanément au contact des mystères chrétiens célébrés.

C’est pour cette raison, que je souhaite encourager chacun à approfondir les mystères que nous enseigne l’Église comme un mère dans la liturgie, qui n’est pas réservée aux clercs. L’office divin, la liturgie des heures comme l’enseignait le Saint Pape Paul VI (Laudis canticum) est le privilège et le devoir de chaque baptisé. 

Quel est, selon vous, le message prophétique que la venue du Pape à Metz adresse à notre XXIᵉ siècle ?

P. J.-M. G. : Elle nous redit que la prière liturgique et la communion avec le Successeur de Pierre ne sont pas de simples pièces de musée, mais des sources vives d’unité, de paix et de réconciliation pour l’Église comme pour le monde.

Pour nous chrétiens d’aujourd’hui, rien ne peut s’apparenter à de la nostalgie : ce qu’a recherché Dom Guéranger à l’époque contemporaine, après Saint Chrodegang qui fut son précurseur au début de l’ère carolingienne, c’est quelque chose qu’attend l’Europe, qu’attend le monde d’aujourd’hui : que l’Église redevienne une « société de louange » selon la belle expression de Dom Guéranger. C’est l’essentiel du programme fixé par l’Église au Concile Vatican II dans sa toute première constitution. Le Concile du XXe siècle commence ses travaux par la liturgie, car la liturgie, la prière de l’Église, toujours exaucée, est celle de l’épouse à l’époux, le Christ : elle est la sève de notre vie (Cf. Préface générale à l’Année liturgique de Dom Guéranger).

En renouvelant sa vitalité à Metz, l’Europe se souvient de ce qui a forgé sa noblesse spirituelle. 

La « civilisation de la liturgie » mise en œuvre par saint Chrodegang et perpétuée par la tradition bénédictine n’a qu’un seul horizon : préparer et bâtir la « civilisation de l’amour ».

Propos recueillis auprès du Père Jacques-Marie Guilmard, moine de Solesmes.
Pour aller plus loin : Dom J.-M. Guilmard, « L’origine du chant grégorien » (2020) et « Au cœur du chant grégorien » (2024), Éditions de Solesmes.
Association pour la canonisation de Dom Guéranger (ACDG – www.domgueranger.net) – Président d’honneur Cardinal Aveline.

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