Les styles d’expression musicale peuvent plaire ou déplaire. Si leur appréciation est présumée dépendre de l’arbitre du sujet, le Concile nous présente des critères objectifs d’art sacré, conformément à la Tradition, qui dépend plus de l’harmonie du Créateur que des velléités des créatures. Là encore, le Concile se situe dans une logique de continuité et non de rupture.
Chapitre VI : La musique sacrée
Le chapitre sur la musique sacrée est introduit à l’article 112 par ces paroles :
« La tradition musicale de l’Église universelle a créé un trésor inestimable qui l’emporte sur les autres arts, du fait surtout que, chant sacré lié aux paroles, il fait partie nécessaire ou intégrante de la liturgie solennelle.
Certes le chant sacré a été exalté tant par la Sainte Écriture que par les Pères et par les Pontifes romains ; ceux-ci, à une époque récente, à la suite de de Saint Pie X, ont mis en lumière de façon plus précise la fonction ministérielle de la musique sacrée dans le service divin. »
Histoire des évolutions
Je crois utile de rappeler ici que déjà le pape Léon XIII, en 1893, avait ressenti une décadence dans la musique sacrée et chargé le cardinal Sarto, futur Pie X, de travailler la question. Mais devenu Patriarche de Venise, le cardinal Sarto n’eut pas le temps de répondre positivement. Le père Don de Santi et les moines de Solesmes se mirent alors au travail et une célébration en grégorien put être organisée au séminaire français de Rome en 1891.
Mais il y eut par la suite des loupés, et lors du huitième centenaire de la basilique Saint-Marc de Venise, le 25 avril 1895, le patriarche Sarto publia une lettre importante sur la liturgie promouvant le chant grégorien. Devenu pape Pie X, il publiera l’année de son élévation au Souverain Pontificat le décret sous forme de motu proprio Inter pastoralis officii sollicitudines, peut-être plus connu sous son titre italien Tra le sollecitudini, parce qu’il fut rédigé à l’origine en italien. J’en cite quelques extraits :
« Notre attention se porte sur l’un des abus les plus communs, des plus des plus difficiles à déraciner … C’est l’abus dans tout ce qui concerne le chant et la musique sacrée. Nous le constatons, soit par la nature de cet art, par lui-même flottant et variable, soit par suite de l’altération successive du goût et des habitudes dans le cours des temps, soit par la funeste influence qu’exerce sur l’art sacré l’art profane et théâtral, soit par le plaisir que la musique produit directement et que l’on ne parvient pas toujours à contenir dans de justes limites, soit enfin par suite de nombreux préjugés qui s’insinuent facilement en pareille matière et se maintiennent ensuite avec ténacité, même chez des personnes autorisées et pieuses… ».
Cette critique extrêmement précise de la mauvaise musique liturgique pourrait s’appliquer presque à toutes les productions des années 1970 à 1990, dont le Concile Vatican II est parfaitement innocent.
Après avoir rappelé les qualités que devait posséder la musique sacrée, à savoir la sainteté, l’universalité, être un art véritable, saint Pie X poursuit :
« ces qualités, le chant grégorien les possède au suprême degré ; pour cette raison, il est le chant propre de l’Église romaine, le seul chant dont elle a hérité des anciens Pères, celui que dans le cours des siècles elle a gardé avec un soin jaloux dans ses livres liturgiques, qu’elle présente directement comme sien aux fidèles, qu’elle prescrit exclusivement dans certaines parties de la liturgie et dont de récentes études ont si heureusement rétabli l’intégrité et la pureté … on peut établir à bon droit la règle générale suivante : une composition musicale ecclésiastique est d’autant plus sacrée et liturgique que, par l’allure , par l’inspiration et par le goût, elle se rapproche davantage de la mélodie grégorienne, et … elle est d’autant moins digne de l’Église, qu’elle s’écarte davantage de ce suprême modèle. »
Mais le pape ajoute :
« Les qualités susdites, la polyphonie classique les possède, elle aussi, à un degré éminent, spécialement celle de l’école romaine qui, au XVIe siècle, atteignit l’apogée de sa perfection, grâce à l’œuvre de Pierluigi de Palestrina, et continua dans la suite à produire encore des compositions excellentes au point de vue liturgique et musical. La polyphonie classique se rapproche beaucoup du chant grégorien, modèle parfait de toute musique sacrée. Aussi a-t-elle mérité d’être associée dans les fonctions les plus solennelles de l’Église ».
Mediator Dei, un précurseur du Concile
Pie XII, en vue d’un concile qu’il n’eut pas le temps de convoquer, écrivit le 20 novembre 1947 dans sa lettre encyclique Mediator Dei des réflexions importantes sur la musique sacrée, qui seront reprises dans le passage de Sacrosanctum Concilium que nous examinons :
« Pour ce qui concerne l’art musical, qu’on observe religieusement dans la liturgie les règles précises et bien connues, émanées de ce Siège apostolique. Quant au chant grégorien que l’Église romaine considère comme son bien particulier, héritage d’une tradition que sa tutelle vigilante a conservé au cours des siècles, qu’elle propose également aux fidèles comme leurs biens propres et qu’elle prescrit absolument en certaines parties de la liturgie, non seulement il ajoute à la beauté et à la solennité des divins mystères, mais il contribue encore au plus haut point à augmenter la foi et la piété des assistants. À ce propos, Nos prédécesseurs d’immortelle mémoire, Pie X et Pie XI, ont décrété – et nous confirmons volontiers de notre autorité les dispositions prises par eux – que dans les séminaires et dans les instituts religieux soit cultivé avec soin et diligence le chant grégorien et que, au moins dans les églises plus importantes soient restauré les anciennes « écoles de chant » (scholae cantorum) comme cela s’est déjà fait avec succès en beaucoup d’endroits.
Il importe, en outre, “afin que les fidèles participent plus activement au culte divin, de rendre au peuple l’usage du chant grégorien pour la part qui le concerne. Il est vraiment urgent que les fidèles assistent aux cérémonies sacrées, non comme des spectateurs muets et étrangers, mais qu’ils soient touchés à fond par la beauté de la liturgie… qu’ils fassent alterner, selon les règles prescrites, leurs voix avec la voix du prêtre et de la Schola ; si cela, grâce à Dieu, se réalise, alors il n’arrivera plus que le peuple ne réponde que par un léger et imperceptible murmure aux prières communes dites en latin et en langue vulgaire” ».
Et pour conclure sur la musique, Pie XII est ouvert à l’innovation :
« On ne saurait toutefois exclure totalement du culte catholique la musique et le chant modernes. Bien sûr que mieux, pourvu qu’ils n’aient rien de profane ou d’inconvenant, étant donné la sainteté du lieu et des offices sacrés, qu’il ne témoigne pas non plus d’une recherche d’effets bizarres et insolite, il est indispensable de leur permettre alors l’entrée de nos églises, car ils peuvent l’un et l’autre grandement contribuer à la magnificence des cérémonies aussi bien qu’à l’élévation des âmes et à la vraie dévotion.
Nous vous exhortons encore, Vénérables Frères, à prendre soin de promouvoir le chant religieux populaire et sa parfaite exécution selon la dignité convenable, car il est apte à stimuler et accroître la foi et la piété de la foule chrétienne ».
Les orientations sont à retrouver clairement dans l’article 113 qui insiste sur la participation du peuple, l’article 114 qui recommande le développement des scholae cantorum, en demandant à chaque fois la participation des fidèles. L’article 115 préconise la formation musicale et l’article 116 réitère la référence au chant grégorien :
« L’Église reconnaît dans le chant grégorien le chant propre de la liturgie romaine ; c’est donc lui qui, dans les actions liturgiques, toutes choses égales d’ailleurs, doit occuper la première place ».
Dans beaucoup d’endroits, l’arrivée du missel de 1969 a correspondu à une impitoyable chasse au latin, qui a provoqué des départs déchirants de l’Église. Elle laissa toutes sortes de blessures qui existent encore, par des personnes qui ont raconté à leurs enfants les hostilités qu’elles ont endurées. Ce qui aura installé des traditions familiales anti-Vatican II, alors que dans ce domaine, la prudence était requise à la suite de Pie XII, qui lui-même recueillait l’héritage de Pie X et de Pie XI.
La primauté du chant grégorien
L’article 117 montre à quel point le Concile tient aux cantiques grégoriens. Qu’on en juge lorsqu’il déclare : « On achèvera l’édition typique des livres de chant grégorien ; bien plus, on procurera une édition plus critique des livres déjà édités postérieurement à la restauration de saint Pie X. Il convient aussi que l’on procure une édition contenant des mélodies plus simples à l’usage des petites églises ».
Là encore, on peut voir que la chasse au latin était bien loin d’être voulue par le Concile. Et il vaut aussi la peine de citer intégralement l’article 118 :
« Le chant religieux populaire sera intelligemment favorisé, pour que dans les exercices pieux est sacrés et dans les actions liturgiques elles-mêmes, conformément aux normes et aux prescriptions des rubriques, les voix des fidèles puissent se faire entendre. »
Pour beaucoup de ceux qui ont entendu les nouveaux cantiques en français des années 1970, l’expression « intelligemment favorisé » les fait sursauter, car s’il y une directive du Concile qui a été le plus oubliée, c’est bien celle-ci. Les paroles de ces cantiques étaient absolument insipides et d’une très grande médiocrité spirituelle. Ce qui n’a pas empêché une très grande productivité, le tout accompagné de musiques tout aussi médiocres, si j’en crois les nombreux organistes et professionnels de musique sacrée avec lesquels j’ai travaillé.
Aujourd’hui encore, beaucoup d’entre eux refusent d’accompagner ou de diriger ce genre de cantiques dans les paroisses qui s’obstinent à les conserver. Et cette situation est d’autant plus absurde qu’il est tellement manifeste que ces musiques sont inchantables : qu’il a fallu déléguer des personnes pour « entraîner » l’assemblée, alors qu’il existe depuis un moment des répertoires tout à fait satisfaisants. Il appartiendrait aux diocèses d’opérer des tris et de proposer moins d’hymnes, ce qui par voie de répétition apprendrait aux fidèles à les connaître par cœur et ainsi à mieux participer. Il était bien là, le souci majeur de Vatican II, à la suite de Pie XII.
En pays de mission
L’indication du Concile concernant la musique sacrée dans les pays de mission a heureusement été mieux suivi, bénéficiant de la décolonisation. Je précise au passage que pour moi la colonisation n’est pas un crime contre l’humanité, pas plus qu’elle ne l’a été aux yeux du pape Léon XIII. S’il y a tant de catholiques en Afrique, et un nombre non négligeable en Asie, c’est grâce à la politique de Jules Ferry, dont les Pères Blancs suivaient les armées : il ne s’agissait pas d’une colonisation d’exploitation, mais d’instruction. L’Église catholique a su faire très vite confiance aux Africains. Devenus chrétiens, ils purent être appelés à la prêtrise et l’épiscopat put être conféré aux membres du clergé autochtone. Cette indication conciliaire a facilité les adaptations des cantiques liturgiques, nécessaires aux cultures d’origine non-latine, et intégrer leurs traditions musicales.
L’article 120 versant sur les instruments de musique, a le grand mérite de laisser entendre que tous les instruments de musique n’ont pas tous la même légitimité dans l’Église. L’orgue mit un certain temps à s’imposer. En effet, comme orgue hydraulique, il avait accompagné dans les arènes romaines la mise à mort des chrétiens. C’est assez longtemps après la fin des persécutions contre les chrétiens, au milieu du Moyen Âge, qu’il apparut dans les églises et ne s’imposa qu’au 12e siècle, d’abord dans les cathédrales. Le serpent, proche de la voix humaine, n’apparut qu’au 16e siècle en Occident. L’Orient resta rebelle aux instruments et jusqu’à aujourd’hui n’accepte que la voix humaine.
L’article 121 apporte une précision très précieuse pour les compositeurs « dont les mélodies doivent présenter les marques de la véritable musique sacrée et qui puisse être chantée non seulement par les grandes Scholae cantorum, mais qui conviennent aussi aux petites et favorisent la participation active de toute l’assemblée des fidèles. » Ayant vécu cette période pendant laquelle les rencontres œcuméniques étaient nombreuses et fréquentes, j’avoue n’avoir pas eu le sentiment que cette demande du Concile était observée. Quant aux textes, ce fut pire ! Et pourtant, le Concile avait été fort clair : « Les textes destinés aux chants sacrés seront conformes à la doctrine catholique et même seront tirés de préférence des Saintes Écritures et des sources liturgiques. » Là aussi, on a vu émerger des abus.
