Première publication le 30 juin 2026 par Cathobel
Par Vincent Delcorps
Alors que la France continue à débattre de la fin de vie, qu’en est-il chez nous ? Vingt-quatre ans après la légalisation de l’euthanasie, les chiffres augmentent d’année en année. Parallèlement, si les soins palliatifs sont bien organisés, ils demeurent largement méconnus. Le point avec Timothy Devos, hématologue à l’UZ Leuven, et Léopold Vanbellingen, directeur de l’Institut européen de bioéthique.
Quelle est la situation des soins palliatifs en Belgique?
Timothy Devos (TD): Sur le plan organisationnel, je trouve que la situation est top. Les soins palliatifs à domicile, notamment, sont bien développés. En revanche, je constate que ces soins palliatifs ne sont pas assez connus, par les patients ou par leurs familles. A ce niveau-là, le travail à faire est énorme! Personnellement, j’appelle donc la société, et nos responsables politiques, à investir davantage encore dans les soins palliatifs.
Léopold Vanbellingen (LV): Je partage l’avis du professeur Devos. Globalement, on a beaucoup de chance en Belgique. D’ailleurs, la loi de 2002 sur les soins palliatifs consacre le droit de chacun à avoir accès à ces soins. Et en même temps, j’estime aussi qu’il reste des défis. Non seulement dans l’accessibilité de ces soins – sur le plan financier et des infrastructures. Mais je crois qu’il y a aussi un enjeu en termes d’information et de valorisation. On entend encore souvent l’idée selon laquelle ces soins palliatifs seraient destinés aux personnes qui accepteraient de souffrir en fin de vie. Or, ces soins visent une prise en charge du patient et de sa famille dans leur globalité. L’ensemble des personnes impliquées dans ces soins – les soignants mais aussi les bénévoles – font preuve d’une expertise d’humanité.
A quoi servent ces soins? Pourquoi sont-ils si importants d’après vous?
TD: Le but n’est ni de prolonger inutilement la vie ni de la raccourcir. Le but est d’accompagner la personne jusqu’au bout de sa vie, en donnant du sens et du confort – sur le plan physique comme mental. J’ajoute qu’il n’y a pas que le patient qui est accompagné, mais aussi les personnes qui l’entourent.
LV: Il faut reconnaître que les soins palliatifs offrent une vision de l’accompagnement qui va un peu à rebours de certaines valeurs prônées aujourd’hui. Je pense à l’autonomie, au contrôle, à la rapidité ou à la performance. Les soins palliatifs s’inscrivent sur le temps long. On y accepte et on y accueille la fragilité. C’est vraiment un trésor d’humanité.
On a parfois l’impression que l’euthanasie est davantage valorisée que les soins palliatifs. Le nombre d’euthanasies pratiquées en Belgique augmente d’ailleurs…
TD: Cela m’inquiète. En particulier, l’augmentation très rapide des cas liés à une polypathologie [coexistence d’au moins deux maladies chroniques chez un même individu, Ndlr]. Concrètement, dans cette situation, la personne ne souffre pas d’une maladie terminale, elle n’est donc pas condamnée à mourir à brève échéance. Près d’un tiers des euthanasies pratiquées concerne aujourd’hui ce type de situation.
Des personnes fatiguées de vivre?
TD: Dans un rapport du comité d’évaluation fédérale, on trouve le cas d’une personne âgée qui voit et entend moins bien, et qui devient dépendante. Cela représente pour elle une souffrance. Et elle a obtenu de pouvoir être euthanasiée. Personnellement, cela m’interroge: est-ce vraiment la réponse qu’il faut apporter? La société ne devrait-elle pas plutôt entourer cette personne, et l’aider à retrouver du sens? Evidemment, ce n’est pas facile de vieillir quand on a des douleurs ou des symptômes. Et c’est encore plus difficile si on est seul, si on ne reçoit pas de visites… Je peux comprendre qu’une telle personne puisse se demander ce qu’elle fait encore là. Dans une situation comme celle-là, il y a un symptôme de fatigue de vivre, oui. Mais aussi le symptôme d’une société qui n’est plus très solidaire!
Observe-t-on une banalisation de l’euthanasie?
LV: En une vingtaine d’années, la loi a peu évolué. Il faut tout de même signaler, en 2014, l’ouverture de l’euthanasie aux personnes mineures pour cause de souffrances physiques. En revanche, l’interprétation de la loi a évolué dans un sens extensif. Concrètement, de plus en plus d’euthanasies sont pratiquées sur des personnes qui ne sont pas « en fin de vie ». Ce sont des personnes atteintes de syndromes de vieillesse, par exemple. Ou des personnes souffrant de troubles physiques, et qui sont parfois encore assez jeunes. Il y a donc une vraie évolution. Ces cas ne correspondent pas du tout aux idées qui étaient véhiculées dans le débat public en 2002. Cette évolution est inquiétante à beaucoup d’égards. Et notamment pour les personnes potentiellement concernées, à qui on envoie le message que, dans certaines situations, l’euthanasie serait le seul remède à la souffrance. On risque de provoquer une forme de culpabilisation auprès de ces personnes. C’est une véritable évolution sociétale, anthropologique: après une vingtaine d’années de pratique légale en Belgique, toute personne devrait aujourd’hui se demander si elle souhaite, oui ou non, que l’on provoque sa mort.
Docteur Devos, est-ce quelque chose que vous observez auprès de vos patients?
Comme hématologue, il m’arrive de devoir annoncer de mauvaises nouvelles. L’idée de la mort commence alors à s’insinuer dans la tête du patient. Souvent, celui-ci évoque alors la question de la souffrance, mais aussi celle de l’euthanasie. En revanche, il n’évoque pas les soins palliatifs. Cela me frappe, je ne trouve pas ça normal. J’en profite alors pour évoquer ces soins, les présentant comme une troisième voie. Souvent, cela apporte une forme de tranquillité. Mais cela montre vraiment à quel point les soins palliatifs ne sont pas assez connus.
Qu’est-ce que tout cela nous dit de notre société?
LV: Il y a une forme de paradoxe. Sur le plan médical, on a beaucoup de chance en Belgique: des moyens importants sont alloués aux soins de santé – même si ce n’est jamais suffisant. Et pourtant, dans le même temps, on se rend compte qu’il reste difficile d’accepter la vulnérabilité et le sens qu’on peut donner à l’incertitude de la fin de vie. On peine à accueillir le droit de mourir sans que cela implique le devoir de faire mourir.
TD: Je ne veux pas être trop négatif, beaucoup de belles choses se passent, notamment dans les soins palliatifs. En même temps, soyons vigilants. La loi impose que la demande d’euthanasie provienne du patient; or, de nombreux témoignages attestent que des soignants proposent l’euthanasie. Nous sommes donc déjà hors-la-loi! Mes pensées se tournent particulièrement envers les plus vulnérables. Ceux qui n’élèvent pas leur voix, qui n’ont pas toujours les moyens financiers ou la possibilité d’organiser les soins palliatifs chez eux… Je pense aussi aux soignants. Je pense que dans les années qui viennent, on entendra encore des soignants exprimer leur souffrance pour ce qu’ils auront dû faire. Je n’ai pas étudié la médecine pour abréger des vies mais pour accompagner et soigner.
Vous êtes tous deux chrétiens. Votre foi colore-t-elle votre regard sur ces questions?
LV: Mon cheminement sur ces questions n’est pas vraiment lié à ma foi. Evidemment, la pensée chrétienne développe une certaine vision de l’être humain qui intègre l’accueil de la vulnérabilité. Mais il n’y a pas besoin d’être chrétien pour vouloir accompagner les personnes jusqu’au bout de manière digne! L’aspect spirituel est important pour moi. Mais ce n’est certainement pas mon premier argument en faveur d’une politique de prévention de l’euthanasie.
TD: Je ressens exactement la même chose: il ne faut pas être croyant pour être attentif aux personnes vulnérables. On le voit sur le plan politique: sans être croyants, certains mandataires se montrent très critiques vis-à-vis de l’euthanasie. C’est le cas de politiciens français d’extrême gauche, par exemple. Ce qui motive leur engagement, c’est la question de la solidarité et la protection des plus fragiles.
LV: J’observe toutefois qu’il est devenu compliqué de tenir publiquement un message critique par rapport à l’euthanasie. Même pour les croyants! On dit que l’euthanasie est une loi de liberté. Mais cette liberté s’ancre dans une vision très réductrice et très individualiste. Si on prend davantage en compte la dimension relationnelle de la personne, on se rend compte que la liberté des uns devient souvent l’obligation des autres.
Propos recueillis par Vincent DELCORPS
Euthanasie : un phénomène en hausse
En 2025, 4.486 documents d’enregistrement d’euthanasie ont été reçus et examinés par la Commission fédérale de contrôle et d’évaluation de l’euthanasie belge. Ce qui constitue une augmentation de 12,4% par rapport à 2024. Selon StatBel, l’euthanasie représente ainsi 4% des décès enregistrés en Belgique en 2025. 3.379 déclarations ont été rédigées en néerlandais et 1.107 en français. Même si le phénomène augmente davantage au Sud qu’au Nord du pays, il est donc majoritairement flamand.
La plupart des patients concernés sont âgés de plus de 70 ans (73,7%), dont 45% de plus de 80 ans. L’euthanasie chez les patients de moins de 40 ans reste rare (1,4%). Un cas d’euthanasie concernant un patient mineur a été déclaré en 2025, portant à 7 le nombre total de cas depuis l’extension de la loi aux mineurs en 2014.
Source: Institut européen de bioéthique
Bio express
Timothy Devos est un hématologue, membre du service d’hématologie au sein des hôpitaux universitaires de Leuven. Il est aussi professeur de médecine à la KU Leuven. Il a notamment coordonné l’ouvrage Euthanasie, l’envers du décor. Réflexions et expériences de soignants (Mols, 2019).
Léopold Vanbellingen est docteur en droit de l’UCLouvain, spécialisé dans les questions de liberté religieuse et de bioéthique. Il dirige actuellement l’Institut européen de bioéthique.



