Première publication le 21 avril 2026 par Cathobel
Par Vincent Delcorps
Ce mercredi, une importante cérémonie se tiendra à la cathédrale des saints Michel et Gudule de Bruxelles. Durant celle-ci, l’archevêque Luc Terlinden inaugurera une plaque contextualisant certains vitraux de l’édifice et pointant leur caractère antisémite. Albert Guigui salue l’initiative et souligne la qualité du dialogue avec les autorités catholiques.
« Un miracle encombrant »: tel est le titre d’une conférence que le jésuite bollandiste Robert Godding va donner à la cathédrale de Bruxelles ce mercredi, à 16h. Dans le cadre des festivités du 800e anniversaire de l’édifice, sans doute était-il en effet difficile de passer sous silence cet épisode qui remonte au 14e siècle. Il y est question d’hosties profanées par des juifs de Bruxelles, d’un miracle eucharistique (du sang s’écoulant des hosties poignardées) mais aussi de juifs exécutés sur un bûcher. S’il est difficile de démêler exactement le faux du vrai de cette histoire, force est de constater que l’épisode laissa des traces. Il est ainsi illustré sur des vitraux de la cathédrale, au caractère clairement antisémite. En outre, durant longtemps, il fut commémoré dans les rues de Bruxelles par des processions. Encore aujourd’hui, certains fidèles restent attachés à ce « miracle » et à sa dévotion.
Une plaque plus explicite
Dans les années 1970, une première plaque est apposée au sein de la cathédrale, à travers laquelle les autorités diocésaines de Malines-Bruxelles, « après avoir pris connaissance des recherches historiques sur le sujet », attirent l’attention des lecteurs « sur le caractère tendancieux des accusations [contre les juifs à l’origine de la profanation] et sur la présentation légendaire du ‘miracle’« .
La place qui sera apposée ce mercredi ira plus loin. Parallèlement, de manière tout à fait explicite, les autorités du diocèse plaideront pour qu’un terme soit définitivement mis à la vénération du miracle – estimant que celle-ci est indissociable de l’antisémitisme. Une option contestée par certains fidèles de la capitale. Une lettre ouverte adressée à l’abbé Benoit Lobet, doyen de la cathédrale, circule ces jours-ci. Véronique Hargot-Deltenre y souligne qu’« il est difficile de réduire [le miracle] à une simple légende ». Et que « rien ni personne n’empêchera la grâce du miracle eucharistique de 1370 de poursuivre son oeuvre. » Elle demande aussi que la pose de la plaque de ce mercredi soit reportée.
L’abbé Lobet n’est pas déstabilisé. Ce week-end, à nos confrères de La Libre, il reconnaissait que l’invitation à cesser la dévotion « ne [plairait] pas à tout le monde » mais plairait à la communauté juive de Belgique et à la grande majorité des catholiques ».
La réaction du Grand Rabbin
Précisément, Albert Guigui, Grand Rabbin de Bruxelles, se montre très heureux de l’initiative et du dialogue tissé avec les autorités catholiques de Bruxelles. A la veille de la cérémonie de ce mercredi, à laquelle il participera, il nous a partagé son point de vue.
Que représente pour vous l’histoire retracée par les vitraux de la cathédrale ?
Les vitraux de la Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule sont des œuvres d’art, mais ils sont aussi des témoins silencieux d’une époque, d’une vision du monde et d’une théologie qui ont profondément marqué les relations entre chrétiens et juifs.
L’histoire qu’ils racontent, celle du prétendu « miracle eucharistique », s’inscrit dans un contexte médiéval où les Juifs étaient souvent perçus à travers le prisme de soupçons et d’accusations infondées. Ces récits ont nourri ce que Jules Isaac appelait : « l’enseignement du mépris », en diffusant une image déformée et injuste du peuple juif.
Voyez-vous dans ces vitraux une offense à l’encontre de votre communauté ?
Oui, il y a là une blessure. Non pas une blessure tournée vers le présent, car nous savons faire la part des choses entre les générations, mais une blessure historique, dont les conséquences ont été bien réelles : exclusions, discriminations, et parfois violences tragiques. Mais ce qui est essentiel aujourd’hui, c’est la manière dont nous regardons ces images. Elles ne doivent pas être effacées, car elles font partie de l’histoire, mais elles doivent être accompagnées d’une parole explicative, d’un éclairage éthique et spirituel qui permette de comprendre, de contextualiser et, surtout, de ne plus reproduire.
En ce sens, la démarche actuelle transforme ces vitraux : ils ne sont plus seulement le reflet d’un passé douloureux, ils deviennent aussi le point de départ d’une réflexion commune sur la vérité, la mémoire et la responsabilité.
Précisément, parlez-vous de la façon dont la cérémonie de ce mercredi a été imaginée. Dans quel esprit et de quelle façon a-t-elle été mise sur pied?
Les échanges ont été marqués par une qualité humaine et spirituelle que nous tenons à souligner. Il ne s’agissait pas simplement de discussions techniques ou institutionnelles, mais d’un véritable dialogue entre consciences. Nous avons rencontré des interlocuteurs habités par une volonté sincère de comprendre, d’écouter et de reconnaître. Cette démarche demande du courage, car elle suppose de revisiter des éléments du patrimoine religieux à la lumière des exigences éthiques contemporaines.
La décision de poser une nouvelle plaque ne relève pas d’un geste cosmétique ou symbolique au sens superficiel du terme. Elle s’inscrit dans une dynamique plus profonde : celle d’une parole assumée. Nommer les choses, reconnaître les erreurs du passé, c’est poser un acte de vérité. Dans la tradition juive, nous parlons de techouva, un processus de retour et de réparation. Ce que nous vivons aujourd’hui s’inscrit pleinement dans cet esprit.
Je vois donc dans la pose de cette plaque un moment important, presque fondateur : non pas la fin d’un chemin, mais une étape significative dans une histoire de rapprochement entre nos traditions. C’est un signe que la mémoire peut devenir un lieu de rencontre plutôt qu’un lieu de division.
Vous savez que certains catholiques se montrent encore attachés au culte du « miracle eucharistique » de Bruxelles, considérant qu’il est possible de le dissocier de tout antisémitisme. Qu’aimeriez-vous dire à ces personnes ?
Je voudrais aborder cette question avec beaucoup de délicatesse et de respect. La foi est quelque chose de profondément intime, et chacun est attaché à des traditions qui ont nourri son identité spirituelle. Il ne m’appartient évidemment pas de juger la croyance elle-même. En revanche, il est difficile de dissocier complètement un culte de l’histoire qui l’a vu naître, surtout lorsque cette histoire repose sur une accusation dirigée contre un peuple.
L’enjeu n’est pas de condamner, mais de comprendre. Comprendre que certains récits ont pu, malgré eux, engendrer des représentations négatives et des attitudes de rejet. Et comprendre aussi que nous avons aujourd’hui la responsabilité de relire ces récits à la lumière des valeurs fondamentales que nous partageons : la dignité humaine, la vérité, la fraternité.
À ceux et à celles qui sont attachés à cette tradition, je dirais ceci : la foi n’est pas fragilisée par la vérité, elle en est renforcée. Une tradition religieuse vivante est une tradition capable de se questionner, de s’approfondir, d’évoluer dans sa compréhension. Le dialogue que nous vivons aujourd’hui n’est pas une remise en cause de la foi, mais une invitation à la purifier de tout ce qui pourrait être porteur d’injustice ou de malentendu. C’est, au fond, une démarche profondément spirituelle.
Sentez-vous encore parfois de l’antisémitisme chez les catholiques en Belgique ?
Il est important de répondre à cette question avec nuance et justesse. Les relations entre l’Église catholique et le peuple juif ont connu une transformation profonde, notamment depuis le concile Vatican II et la déclaration Nostra Aetate, qui a marqué un tournant historique majeur. Aujourd’hui, en Belgique, nous entretenons des relations empreintes de respect, de dialogue et, souvent, d’amitié sincère. De nombreuses initiatives communes témoignent de cette volonté de rapprochement.
Cela étant dit, aucune société n’est totalement à l’abri de préjugés ou de stéréotypes. Il peut subsister, parfois de manière marginale, des incompréhensions ou des représentations héritées du passé. Mais je tiens à souligner qu’elles ne reflètent pas l’attitude de la majorité des catholiques.
Le véritable enjeu est ailleurs : il réside dans notre capacité commune à rester vigilants, à poursuivre le travail éducatif, et à multiplier les occasions de rencontre. Car l’antisémitisme, comme toute forme de haine, se nourrit souvent de l’ignorance et de la distance. C’est pourquoi le dialogue interreligieux n’est pas un luxe, mais une nécessité. Il ne s’agit pas seulement de mieux se connaître, mais de construire ensemble une société où chacun peut vivre sa foi dans le respect de l’autre.
Dans quel état d’esprit vous sentez-vous à la veille de la pose de la nouvelle plaque?
Au fond, ce que nous vivons aujourd’hui dépasse largement le cadre d’un événement ponctuel ou d’une plaque apposée sur un mur de la Cathédrale Saints-Michel-et-Gudule. C’est un moment de vérité dans l’histoire de nos relations. Un moment où le passé n’est ni effacé ni jugé avec dureté, mais reconnu avec lucidité. Un moment où la mémoire cesse d’être un fardeau pour devenir une responsabilité partagée.
Nous ne pouvons pas changer ce qui a été, mais nous pouvons décider de la manière dont nous le transmettons. Et en cela, nous avons un devoir immense : faire en sorte que les récits qui ont autrefois divisé deviennent aujourd’hui des occasions de rapprochement.
La tradition juive enseigne que le monde se construit par la parole — une parole qui peut blesser, mais aussi une parole qui peut réparer. Aujourd’hui, une parole a été dite. Une parole de reconnaissance, une parole de responsabilité, une parole d’humanité. Et c’est peut-être là le message le plus important : lorsque des hommes et des femmes de foi acceptent de se rencontrer dans la vérité, sans renoncer à ce qu’ils sont, mais en s’ouvrant à l’autre, alors quelque chose de profondément nouveau devient possible.
Que ce moment soit non pas une conclusion, mais un commencement. Le commencement d’une mémoire apaisée, d’un dialogue approfondi, et d’une fraternité plus forte que les blessures de l’histoire. Car au-delà de nos différences, nous portons une même exigence : celle d’honorer la dignité de chaque être humain, créé à l’image de Dieu.
Vincent DELCORPS



