Le « Jésus de Nazareth » (t. 2) de Benoît XVI, lecture du P. Y. Simoens, sj

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Texte intégral de la recension publiée le 19 avril (version brève)

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ROME, Mercredi 20 avril 2011 (ZENIT.org) – « La synthèse est magistrale et devrait contribuer à apaiser des tensions survenues ces derniers temps en matière œcuménique », estime le P. Yves Simoens, sj, professeur ordinaire d’Ecriture sainte au Centre Sèvres, à Paris, et professeur invité à l’Institut biblique pontifical, à Rome : le P. Simoens conclut en ces termes sa lecture du chapitre 5 « central », du second volume de Benoît XVI « Jésus de Nazareth ».

Le P. Simoens est l’auteur de nombreux livres, sur l’évangile selon saint Jean, mais aussi le Cantique des Cantiques, l’Apocalypse, sur « Le corps souffrant » dans la Bible, ainsi que des ouvrages en collaboration.

Nous avons publié hier en « Analyse » la version abrégée de cette recension.

Lecture de…

Joseph RATZINGER, BENOÎT XVI,

Jésus de Nazareth. De l’entrée à Jérusalem à la Résurrection,

Éditions du Rocher, Groupe Parole et Silence, 2011.

Un Avant-propos commence par établir le lien entre le premier et le deuxième volume de cette œuvre, suite aux réactions déjà obtenues de différents représentants des confessions chrétiennes et de divers travaux sur le même sujet parus entre-temps. Une évidence pour Benoît XVI ne ralliera sans doute pas tous les suffrages : « En deux cents ans de travail exégétique, l’interprétation historico-critique a désormais donné tout ce qu’elle avait d’essentiel à donner » (8). L’affirmation offre l’avantage d’être claire et de manifester le propos de passer à autre chose ! Il s’agit d’honorer certains principes herméneutiques de la constitution dogmatique Dei Verbum de Vatican II, trop peu exploités. On ne peut qu’être d’accord avec ce souci.

Les deux premiers chapitres consacrés à l’ « Entrée à Jérusalem et purification du Temple » et au « discours eschatologique de Jésus » posent aussitôt des questions de fond du point de vue historique, à savoir le rapport de Jésus et des premiers chrétiens avec le judaïsme. Dès ces chapitres, l’évangile selon Jean sert de fil conducteur, ce qui facilite le joint avec la vie publique de Jésus, laissée à l’épisode de la Transfiguration dans la première partie. La tradition johannique souligne en effet avec le plus de netteté le rapport au judaïsme. Diverses études à l’heure actuelle problématisent la déchirure qui a entretenu pendant longtemps une tension violente entre la communauté juive et la communauté chrétienne. La rupture aurait pu ne pas être consommée comme elle l’a été. On ne refait pas l’histoire. Nous sommes obligés de vivre ensemble. L’évangile de Jean dicte des comportements à cet égard, qui ne devraient jamais céder à la violence. Cela n’a pas été le cas, il faut le reconnaître. De mieux identifier ce qui continue à nous unir peut donner le fruit savoureux d’études scrupuleuses en ce domaine, en laissant ouvert le champ de possibles non encore assez explorés.

Avec la montée de Jésus vers Jérusalem, le rapport est aussitôt montré entre les événements racontés dans les évangiles et l’Ancien Testament. Dès les premières pages, l’auteur part de ce rapport permanent à l’Ancien Testament pour déployer son acte de lecture théologique des textes. Beaucoup d’études exégétiques de l’un et l’autre Testament s’en tiennent à une séparation des domaines et même cherchent à creuser le fossé entre eux. Benoît XVI assume cette limite en la dépassant. C’est au profit de la saveur spirituelle de ses pages. Il arpente le rapport des Testaments dans les deux sens et donne ainsi une leçon d’exégèse et de théologie remarquable, inspirée de l’herméneutique patristique, vivifiée par les acquits de la modernité. Les diverses interprétations de « la purification du Temple » sont analysées avec compétence et justesse. Le fait de prendre en compte la tradition johannique permet de cerner l’enjeu de l’épisode, qui pointe vers la Croix et la Résurrection de Jésus. On cherchera pourtant en vain dans saint Jean et dans le Nouveau Testament le concept de « nouveau Temple » (35, 37, 55, 115, 240 et passim), évoqué dans le livre comme dans bien des textes conciliaires et dans la littérature exégétique, toutes confessions confondues. Cet abus de langage gagnerait à être rectifié, par respect de l’histoire évoqué plus haut. Le paradoxe veut qu’en relativisant le Temple à sa personne, Jésus, dans le même acte, attribue à cette institution le plus beau titre qui lui jamais été décerné de « maison de mon Père » (Jn 2,16). Toute interprétation postérieure de la destruction du Temple en 70 comme accomplissement d’une prophétie de Jésus s’en trouve conjurée.

« Le discours eschatologique de Jésus » est reconnu comme « le texte le plus difficile des Évangiles » (43). L’étude est menée avec information, élégance et brio. Puisque le texte de Marc sert de base à l’investigation, Mc 13,20 aurait mérité un traitement plus exhaustif. Central dans tout le discours, cité allusivement (48), il fournit la clé de la lecture théologique des événements, dans le sens du salut de toute chair grâce à un abrégement des jours par le Seigneur. Quel autre événement que celui de la Croix peut être évoqué par là ? C’est bien en ce sens que s’oriente la lecture proposée, mais elle aurait mérité d’être mieux affûtée encore. Des implications catéchétiques et théologiques s’en dégagent, surtout par rapport aux Juifs, à la lumière de la théologie paulinienne en Rm 11 et d’auteurs de la Tradition comme Bernard de Clairvaux (61). Avec pédagogie, la différence entre eschatologie et apocalyptique est expliquée pour aboutir à d’utiles formulations du genre : « Les paroles apocalyptiques de Jésus n’ont rien à voir avec la clairvoyance » (68).

Les chapitres 3 et 4, consacrés au lavement des pieds et à la prière sacerdotale, honorent encore le quatrième évangile, en faisant droit à l’interprétation johannique de la Cène, de l’Eucharistie et du mystère pascal tout entier. Ils sont d’allure plus cursive que les chapitres précédents, plus techniques. Benoît XVI s’y délecte de l’Écriture lue dans la Tradition. Une distinction éclairante entre sacramentum et exemplum aide à comprendre l’ « exemple » donné par Jésus aux disciples (Jn 13,15) : « Par sacramentum, (les Pères) n’entendent pas ici un sacrement particulier, mais le mystère tout entier du Christ – de sa vie et de sa mort – dans lequel il vient à notre rencontre à nous, êtres humains ; par son Esprit il vient en nous et il nous transforme » (82). « Ce qui compte c’est l’insertion de notre moi dans le sien («ce n’est plus moi qui vis, mais le Christ vit en moi» Ga 2,20) » (85). Ces perles et beaucoup d’autres, mêlées à des citations d’Augustin et de Thomas d’Aquin, font jaillir le sens spirituel des Écritures pour la joie du lecteur. La prière de Jn 17 est envisagée à la lumière d’une étude d’André Feuillet qui a fait date (1972), ce qui ne plaira pas à tous parce qu’elle entérine en la fondant une conception du sacerdoce sans doute trop liée au sacerdoce ministériel et trop peu ouvert au sacerdoce commun des fidèles, pour reprendre une distinction bien postérieure à la rédaction du texte johannique. De même, la théologie de Jn 17, alignée sur l’épître aux Hébreux, peut poser question. Cette épître devrait permettre aussi de critiquer la terminologie du « sacerdoce » au profit du « presbytérat », plus conforme au Nouveau Testament. Mais l’articulation entre l’Ancien et le Nouveau Testament est mise à profit pour entrer au plus vif de certains axes de la prière : « La vie éternelle, c’est… » ; « C
onsacre-les dans la vérité » ; « Je leur ai fait connaître ton Nom… » ; « Que tous soient un… ». « Le nouveau Moïse » (113) est encore une expression répandue, qui mériterait d’être tenue sous contrôle. Le dialogue avec Bultmann, en termes d’accord et de désaccord, intéressera quiconque reconnaît l’apport de l’exégète de Marbourg et ses limites. Un souffle se dégage qui procède du désir d’entraîner les lecteurs dans le don immense qui nous est fait par le Christ en sa Croix et sa Résurrection.

Le chapitre 5 : « La dernière Cène », central dans l’ouvrage, apparaît comme le plus important et le plus élaboré, ce qui ne surprend pas quand on connaît le soin extrême apporté à l’Eucharistie par Benoît XVI. L’étude passe en revue quatre axes : 1. La date de la dernière Cène, dossier complet, clair et précieux sur le sujet ; 2. L’institution de l’Eucharistie, avec une insistance sur le concept d’expiation (143ss) ; des positions sont prises sans équivoque : « Il n’y a pas de contradiction entre le joyeux message de Jésus et son acceptation de la Croix comme mort pour la multitude, au contraire : c’est seulement dans l’acceptation et la transformation de la mort, que le joyeux message atteint toute sa profondeur » (149). « C’est seulement du fond de la particularité de la conscience personnelle de Jésus que celle-ci (la tradition de la Cène) pouvait naître. Lui (Jésus) seul était en mesure de nouer aussi souverainement les fils de la Loi et des Prophètes – en totale fidélité à l’Écriture et dans la totale nouveauté de son être de Fils » (149) ; 3. La théologie des paroles de l’institution, à partir de l’Alliance et de la Nouvelle Alliance vétérotestamentaires et des théologies du Nouveau Testament, comme des récents débats sur l’interprétation de : « pour la multitude » ; 4. De la Cène à l’Eucharistie du dimanche matin, souligne l’unité entre Eucharistie et Résurrection, où la tradition johannique aurait pu être davantage mise à contribution. La synthèse est magistrale et devrait contribuer à apaiser des tensions survenues ces derniers temps en matière œcuménique.

Depuis ce sommet, le chapitre 6 : « Gethsémani », nous ramène au récit de l’agonie également en quatre étapes : 1. En marche vers le Mont des Oliviers ; 2. La prière du Seigneur, dense et riche, complétée par : 3. La volonté de Jésus et la volonté du Père, où l’on croise la doctrine de Nicée et de Chalcédoine (183) avant de rencontrer Maxime le Confesseur sur les deux vouloirs de Jésus. 4. La prière de Jésus sur le Mont des Oliviers est commentée à la lumière de Lettre aux Hébreux ; en citant Albert Vanhoye, il aurait fallu faire droit à sa traduction française par : « à la manière de Melchisédech »-kata tèn taxin d’He 5,9s., au lieu de : « selon l’ordre de Melchisédech », adoptée par le livre traduit en français, pour éviter une compréhension légaliste de l’expression (190, 192, 206). « Le procès à Jésus » (ch. 7) reprend la lecture des événements, en distinguant avec clarté différents niveaux de perception et divers enjeux de la procédure. À travers le dédale du récit des Synoptiques, le fil rouge johannique continue à être suivi pour ne pas se perdre dans les détails. La lecture théologique dégage le dessein de réconciliation qui se réalise, notamment dans la phrase litigieuse : « Que son sang soit sur nous et sur nos enfants ! » (Mt 27,25 ; 215-216). La discussion sur la « vérité » à propos de la phrase de Pilate en Jn 18,38 offre l’occasion d’un bel excursus sur un thème cher à Benoît XVI : sa critique du pragmatisme, qui se termine par ces mots : « Il est crucifié. Mais c’est justement ainsi, dans l’absence totale de pouvoir, qu’il est puissant, et c’est seulement ainsi que la vérité devient toujours davantage une puissance » (222-223). Le dénouement du procès s’opère en trois actes, finement analysés, où les prises de position dans la traduction ne manquent pas non plus, notamment pour Jn 19,13 : « Finalement Pilate s’assied sur le siège du juge » ; jusque dans sa dernière édition de 2010, la TOB traduit : « Pilate fit asseoir Jésus sur l’estrade », ce qui n’est guère suivi à l’heure actuelle.

Le chapitre 8 : « Le crucifiement et la mise au tombeau », s’ouvre sur une « réflexion préliminaire : parole et événement dans le récit de la Passion ». Il s’agit de réfléchir sur l’articulation des événements de la Passion et de la mort de Jésus avec l’Ancien Testament représenté par le Ps 22 et Is 52,13-53,12, le Chant du Serviteur Souffrant. Le mystère de Jésus est présent dans l’Ancien Testament et le Nouveau l’accomplit. Des considérations polyphoniques sur « Jésus en croix » convoquent Sg 2,10-20 et même La République de Platon pour éclairer le Crucifié (241). La lecture augustinienne du Ps 22 : le Christ le prie comme Chef et comme Corps, aboutit au principe toujours vivace dans la liturgie des Heures  : « Nous sommes nous-mêmes les priants de ce Psaume (…) dans la communion au Christ » (246-247). Tous ne reconnaîtront pas, comme le fait Benoît XVI, dans la tunique de Jn 19,23-24, celle du grand prêtre (248). La différence d’univers mental et de christologie entre Hébreux et Jean est trop souvent gommée. Le Fils comporte, certes, une dimension sacerdotale : comment pourrait-il en être autrement ? Mais c’est dans une optique plus proche de la relation entre le Fils et le Père au profit de tous les croyants, engendrés de Dieu (Jn 1,13). La méditation s’attarde au : « J’ai soif » de Jn 19,28, aux femmes et à la mère auprès de la Croix. L’épisode du coup de lance (Jn 19,34), ponctué des formules d’accomplissement et des citations de l’Écriture, bénéficie de la valorisation qui convient. La mise au tombeau fait aussi l’objet d’une étude détaillée, tant elle sert de transition entre le récit de la mort de Jésus et les récits sur le Ressuscité. « La mort de Jésus comme réconciliation (expiation) et salut » précise le sens du « culte » selon Rm 12,1 : « Il nous accueille en lui, dans son sacrifice vivant et saint, afin que nous devenions vraiment «son corps» » (269). « Le mystère de l’expiation ne doit être sacrifié à aucun rationalisme pédant » (272). Ces pages vigoureuses, éclairantes, gagnent à être intériorisées.

Le chapitre 9 : « La Résurrection de Jésus d’entre les morts », s’ouvre à son tour par : « Ce qui est en jeu dans la Résurrection de Jésus ». « La lecture nouvelle de l’Écriture ne pouvait commencer, évidemment, qu’après la Résurrection, parce que c’est seulement en raison de celle-ci que Jésus a été accrédité comme envoyé de Dieu »(279). « La Résurrection est entrée dans le monde, seulement à travers quelques apparitions mystérieuses aux élus. Et pourtant, elle était le début vraiment nouveau – ce dont, en secret, le tout était en attente » (282). De telles propositions font sortir d’un historicisme irritant et lassant. Avec « Les deux différents types de témoignage de la Résurrection », sont passées en revue « la tradition sous forme de profession » (Rm 10,9 ; 1 Co 15,3-8), avec « la mort de Jésus », « la question du tombeau vide », « le troisième jour », « les témoins » ; et « la tradition sous forme de narration », avec la question de la finale de Marc, « les apparitions de Jésus à Paul », « les apparitions de Jésus dans les Évangiles ». Jésus n’est pas revenu dans l’existence empirique ; les rencontres avec le Ressuscité ne sont pas des événements intérieurs ou des expériences mystiques (302-303). « Dans la communion liturgique, dans la célébration de l’Eucharistie, ce fait d’être à table avec le Ressuscité continue, même si c’est d’une autre manière » (307). Un résumé condense « la nature de la Résurrection et sa signification historique ». Il appellerait des nuances, mais le ton catéchéti
que et pastoral employé laisse place à des ouvertures et approfondissements toujours possibles.

Le titre de la conclusion donne le ton : « Perspective. Il est monté au ciel. Il siège à la droite de Dieu le Père et il reviendra dans la gloire ». Les évangiles, surtout Luc, sont relus sous l’angle de l’espérance eschatologique, toujours en lien avec l’Ancien Testament. La nuée qui soustrait Jésus aux yeux des disciples est interprétée sur l’arrière-fond d’Ex 13,21s. Le Ps 110,1 est cité comme source de la manière dont Jésus siège à la droite de Dieu. L’accessibilité de Jésus en contexte pascal est suggérée par les récits de la marche sur les eaux dans Mc 6,45-52, suite au premier épisode des pains, puis de la première apparition – mais ce terme n’est pas johannique – de Jésus à Marie de Magdala en Jn 20,1-18, joints à l’expérience de Paul en 2 Co 5,16s. « La foi dans le retour du Christ est le deuxième pilier de la profession chrétienne » (324). 1 Co 15,20-28, des paraboles de la vigilance et la fin de l’Apocalypse (22,20) viennent le corroborer. Saint Bernard revient à point nommé pour signifier la troisième venue du Seigneur : l’adventus medius, entre les deux autres (327), complétée par l’évocation d’autres grandes figures de la sainteté chrétienne. La conclusion ne fait que reprendre celle de l’évangile de Luc pour terminer sur une note de joie : « Jésus, en bénissant, tient ses mains étendues sur nous. Voilà la raison permanente de la joie chrétienne » (330). Une bibliographie sélective, renvoyée à la fin de l’ouvrage, facilite la lecture des chapitres en offrant de multiples pistes pour en poursuivre l’étude.

Voilà donc la théologie, la doctrine chrétienne, l’enseignement du magistère suprême de la Tradition catholique recentrés sur la personne de « Jésus de Nazareth » à la lumière des Écritures. Le christianisme, c’est le Christ. On ne sait trop qu’admirer le plus : la rigueur et la fluidité de la pensée, ou un art de communiquer, bien différent, plus dense et plus clair, de celui de Jean-Paul II. Un souffle de foi puissant traverse cette œuvre, apte à raviver la foi d’un grand nombre comme à donner des raisons d’espérer aux hommes de bonne volonté. Comment aussi communiquer ce souffle aux institutions de l’Église, telles qu’elles fonctionnent et parfois végètent dans la Tradition catholique ? Benoît XVI nous dit que ce ne sera jamais que par un retour à l’Évangile, à la condition d’être assez inventifs pour y correspondre autant que possible. Nous portons ce trésor dans des vases fragiles (2 Co 4,7). Cette fragilité même n’est-elle pas une garantie de la vérité à vivre pour mieux la transmettre ? Puisse cette assurance de Benoît XVI être aussi la nôtre !

Yves Simoens, s.j.

Centre Sèvres. Facultés jésuites de Paris

35bis, rue de Sèvres

F-75006 Paris

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ZENIT Staff

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