Domenico Fetti, Parabole du pauvre Lazare et du riche épulon (1620) © Wikimedia

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Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Quel message Vatican II a-t-il à livrer au monde de ce temps ? (21e partie)

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L’existence temporelle tend vers le bien-être matériel. Cette tendance laborieuse doit être régulée pour que soient endigués les déséquilibres et inégalités d’accès aux ressources de la terre. Cela implique l’approche vertueuse, en particulier celle de la justice et de la charité. Or, cette exigence morale transcende l’ordre politique. D’où la voix prophétique de l’Église qui résonne au cœur d’une histoire accidentée. 

Section 2. Principes directeurs de la vie économico-sociale

Le numéro 67 aborde comme sujet le travail, les conditions de travail et les loisirs. Les trois premiers paragraphes peuvent être commentés ensemble. Le droit au travail et sa juste appréciation constituent en effet des valeurs importantes à rappeler aujourd’hui. C’est fort justement que le texte conciliaire affirme : « Par son travail, l’homme assure habituellement sa subsistance et celle de sa famille, s’associe à ses frères et leur rend service, peut pratiquer une vraie charité et coopérer à l’achèvement de la création divine. » L’exemple de Jésus travaillant de ses mains à Nazareth au début de sa vie est particulièrement bien choisi. Il nous rappelle que les rabbins juifs étaient obligés de connaître un travail manuel et éventuellement de le pratiquer. Ce fut le cas pour Jésus, ce le sera pour Paul qui raccommodait les tentes. 

Le §3 en revanche soulève de multiples problèmes, compte tenu de la mondialisation. En effet, dignité humaine et travail ne se conjuguent pas de la même manière, selon qu’on soit aux États-Unis, en Europe ou en Chine. Dans ce domaine, la bataille commerciale mise tout sur la concurrence qu’on pourrait résumer en un affrontement entre de la fourniture à bas prix, grâce à un travail sous-payé à laquelle on oppose taxes et droit de douane. Et chacune des parties prenantes a son sens « très particulier » de la dignité humaine, puisque la notion de « dignité » est très différente d’un pays à l’autre.

68. Participation dans lentreprise et dans lorganisation économique globale. Conflits du travail

Je cite le §1 : « … il faut promouvoir selon des modalités à déterminer au mieux la participation active de tous à la gestion des entreprises ». Cet extrait du texte reflète bien la doctrine sociale de l’Église, et l’on comprend que le général De Gaulle qui en était nourri ait défendu cette idée. Le numéro 68 reprend le développement du §1 : ce commentaire vaut pour l’ensemble. C’est dans un discours radiodiffusé de Londres, du 31 décembre 1941, où Charles de Gaulle parle pour la première fois de la participation. En voici un extrait : 

« L’autorité de l’État devra s’exercer pour assurer à chacun sa juste part dans les fruits du travail commun. Il faudra que l’homme cesse d’être l’instrument du profit pour devenir le collaborateur de l’œuvre. La participation de chacun à la direction et aux bénéfices de l’entreprise devra être assurée ». 

À la tête du groupe du gouvernement provisoire, 1944-1946, De Gaulle va essayer de mettre en œuvre cette réforme. Par ordonnance du 22 février 1945, il crée création comités d’entreprise, instance qui implique le droit à l’information et à la consultation pour les ouvriers. Revenu au pouvoir en 1958, par ordonnance du 17 août 1967, il rendra obligatoire la participation financière des salariés, dans les entreprises de plus de cent salariés. Mais cette réforme suscita de nombreuses critiques, y compris dans son camp. Aussi quand il voulut aller plus loin, en proposant cette question à un référendum en 1969, il voulut la mêler à une réforme du Sénat. Celui-ci devait accompagner avec le conseil économique et social une participation élargie du peuple au domaine politique. Beaucoup y virent un moyen de détruire le Sénat, qu’effectivement il n’aimait pas beaucoup. Le non l’emporta et le général partit comme il l’avait dit. 

Compte tenu des difficultés rencontrées par son prédécesseur, Georges Pompidou fut beaucoup plus prudent et proposa l’actionnariat ouvrier. Cela se limita cependant à la régie nationale des usines comme Renault. Une loi du 2 janvier 1970 fut votée. Elle permit la constitution d’un capital spécifique et la distribution d’actions gratuites au personnel, selon un système de points, lié à l’ancienneté et à leurs fonctions. Mais cela resta expérimental et très limité : il s’agissait de 2 à 5% du capital détenu par les salariés. Cela ne modifia pas le pouvoir de codécision et de ce fait ne déchaîna pas l’enthousiasme, ni du côté du capital, ni de celui du monde ouvrier. 

Cela dit, de telles mesures ne sont envisageables que par des États souverains, maîtres de leur monnaie. Elles n’ont pas connu de succès à l’époque où pourtant la France était souveraine. C’est dire qu’aujourd’hui, la chose serait parfaitement impossible.

Le droit d’association syndicale 

Le §2 déclare : « Il faut mettre au rang des droits fondamentaux de la personne le droit des travailleurs de fonder librement des associations capables de les représenter d’une façon valable et de collaborer à la bonne organisation de la vie économique, ainsi que le droit de prendre librement part aux activités de ces associations, sans courir le risque de représailles. » Il n’est pas inutile de rappeler que la Révolution française, symbole mythique des libertés, avait commencé par abolir ce droit dès ses débuts, par la loi Le Chapelier du 14 juin 1791. Il faudra attendre le Second Empire pour que les ouvriers commencent à avoir quelques droits. 

La loi Emile Ollivier du 25 mai 1864 abolit le délit de coalition de la Loi Le Chapelier et autorisa la « cessation concertée du travail ». Tout cela était très encadré, et Napoleon III qui s’intéressait vraiment à la cause ouvrière fut constamment freiné par le patronat. La chute de l’Empire en 1870 marqua un temps d’arrêt. La Troisième République ne fut pas pressée de reprendre l’œuvre sociale de l’empereur. Il fallut attendre la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 pour que soit autorisée la création de syndicats professionnels de patrons et de salariés. Et ce, après huit ans de débats parlementaires. Elle sera complétée en 1901 par le même Waldeck-Rousseau. C’est en fin de compte le Front populaire de Léon Blum qui acheva d’organiser le syndicalisme et les lois sociales, nécessaires aux travailleurs pour les tirer de leur triste condition. On en arriva là à force de luttes parlementaires et de grèves. 

Évolutions en Europe 

Dans l’Allemagne de Bismarck (protestant), toutes les lois sociales vinrent du pouvoir de 1883 à 1889, et les partenaires sociaux y jouèrent un plus grand rôle que l’État. Il n’est pas étonnant qu’en 1918, quand les Alsaciens sont redevenus Français, ils aient voulu conserver la législation allemande, tant sur le plan social que religieux. Les débuts très différents des syndicalismes allemands et français – même chose au Royaume-Uni et aux États-Unis, comme dans les pays scandinaves – expliquent leurs différences de réactions dans les conflits. En France, on commence toujours par la grève, alors qu’ailleurs, elle intervient toujours en dernière phase de conflit et c’est toujours un signe d’échec pour les deux parties qui s’affrontent. Il faut ajouter que les syndicats français souffrent d’une politisation plus ou moins grande et que cela ne joue pas un rôle positif, tant sur le plan social que politique. 

Ceci constitue encore un motif pour l’Europe du rétablissement des États souverains. La conclusion de ce paragraphe va dans ce sens, parce qu’une réglementation du syndicalisme n’est possible que par des lois, et ces dernières ne sont envisageables qu’au niveau d’un pays, tant les formations des syndicats ont été différentes.

69. Les biens de la terre sont destinés à tous les hommes

Le §1 commence avec cette phrase : « Dieu a destiné la terre et tout ce qu’elle contient à l’usage de tous les hommes et de tous les peuples, en sorte que les biens de la création doivent équitablement affluer entre les mains de tous, selon la règle de la justice, inséparable de la charité. » Elle renvoie à l’encyclique Mater et Magistra de Jean XXIII (du 15 mai 1961), dont je crois utile de citer un passage :

« 157 Le problème le plus important de notre époque est peut-être celui des relations entre communautés politiques économiquement développées et pays en voie de développement économiques. Les premières jouissent d’un niveau de vie élevé, les autres souffrent de privations souvent graves. La solidarité qui unit tous les hommes en une seule famille impose aux nations qui surabondent en moyens de subsistance le devoir de n’être pas indifférentes à l’égard des pays dont les membres se débattent dans les difficultés de l’indigence, de la misère, de la faim, ne jouissent même pas des droits élémentaires reconnus à la personne humaine. D’autant plus, vu l’interdépendance de plus en plus étroite entre peuples, Qu’une paix durable et féconde n’est pas possible entre eux si sévit un trop grand écart entre leurs conditions économiques et sociales.

158 Conscient de Notre universelle paternité, Nous éprouvons le devoir de répéter solennellement ce que déjà Nous avons affirmé : « Nous sommes tous solidairement responsables des populations sous-alimentées… (40) aussi bien faut-il former les consciences au sens de la responsabilité qui incombe à tous et chacun et spécialement aux plus favorisés » (41).

159 Il est évident que le devoir, que l’Eglise a toujours proclamé, de venir en aide à qui se débat dans l’indigence et la misère doit être spécialement ressenti par les catholiques. Le fait d’être membres du Corps mystique du Christ est pour eux le plus noble motif… » (La numérotation est empruntée à la version anglaise du document, publié sur le site Internet du Vatican, The Holy See.) 

Cette réflexion du Concile sur le partage doit être restituée dans le contexte de 1965. En 1958, le général De Gaulle créait la Communauté française pour nos anciennes colonies d’Afrique et Madagascar ; elle était inscrite dans la Constitution de la Cinquième République. De 1958 à 1960, celles-ci l’ont acceptée. Exception faite de la Guinée de Sékou Touré. En devenant immédiatement indépendante, le 2 octobre 1958, elle impose le marxisme avec les conséquences qu’on imagine : pas d’avancées économiques, régime de terreur dont le futur cardinal Sarah faillit être victime. 

L’exemple des pays d’Afrique

De 1960 à 1961, les autres pays membres vont prendre leur indépendance totale, mais avec à leur tête des hommes politiques compétents. Parmi eux, Léopold Sédar Senghor, qui avait étudié en France et avait réussi l’agrégation de grammaire, la plus difficile de toutes. Il fut un grand poète et aussi ministre de l’État en France. Il joua un rôle éminent pour la francophonie et fut élu à l’Académie Française en 1984. Comme premier chef d’État du Sénégal, il était clair qu’il allait entretenir de bonnes relations avec la France. 

On peut dire la même chose d’Houphouët-Boigny, qui siégea comme député à la Chambre et fut plusieurs fois ministre dans divers gouvernements français. À la tête de la Côte-d’Ivoire il fut toujours proche de la France. En gros, ce fut la même chose pour les autres pays d’Afrique. Grâce aux infrastructures coloniales restées solides et à une coopération avec la France, on parle généralement de 7 années de croissance à partir de 1960. La Côte-d’Ivoire arrivant en tête jusque vers 1980. Pas d’immigration donc ! 

Au moment où siège le Concile la coopération entre les pays prospère, parce que des liens sans ambiguïté subsistent entre les anciennes colonies et le colonisateur. La France n’est plus impliquée dans des guerres coloniales et des échanges de toutes sortes répondent aux vœux du Concile. Ils peuvent avoir la stabilité politique et économique, s’étendant de la France à ses anciennes colonies. 

Je ne parle pas de l’Algérie qui, au moment où elle accédait à l’indépendance, ne sortait pas d’un statut colonial mais de celui d’un territoire français classé en départements. De 1848 à 1962, l’Algérie était divisée en 3 départements. Et depuis l’indépendance en 1962, les relations avec ce pays ont toujours été difficiles. Il y aura une amélioration en 1983 avec la visite du président Chadli, mais c’est surtout la visite d’État du président Bouteflika, le 14 juin 2000, qui marquera une sorte d’apogée. La France se trouvait en « cohabitation » avec deux hommes d’expérience et bien d’accord pour améliorer les relations franco-algériennes : le président Jacques Chirac, et son premier ministre Lionel Jospin. 

L’art de la diplomatie

J’ai voulu rappeler le contexte politique du Concile et des années qui ont suivi pour montrer qu’un certain nombre de conditions politiques doivent être réunies pour mettre en œuvre ce que l’Église demande. Il aura fallu une diplomatie efficace, et la France l’eut longtemps en Afrique. Aujourd’hui, ce qui était faisable en 1965 serait impossible ! La France, comme les autres pays de l’Union européenne n’a plus de souveraineté et les pays d’Afrique subissent la guerre commerciale qui se traduit par des conflits armés. N’oublions pas les oppositions tribales que la colonisation avait réussi à atténuer et le durcissement de l’islam qui supporte mal de se voir supplanter par le christianisme. Certains pays d’Afrique sont devenus invivables d’où cet immense flot migratoire qui était parfaitement prévisible, car les forces qui détruisent l’Afrique ne sont pas apparues d’un seul coup. Mais faire semblant de ne rien voir rapportait dans plus d’un domaine. 

On ne peut pas reproduire le passé, et seul un accord entre grandes puissances pourraient y remédier. À cet accord seraient forcément associés les dirigeants africains présentant quelques valeurs. Mais il ne faudrait pas attendre trop longtemps : Dans ces pays d’Afrique, d’Asie ou du Proche Orient, la corruption fait de gros progrès chaque jour et les appétits des grandes puissances en concurrence ne cessent d’augmenter. Ne rien faire pourrait mener à des impasses et à des tentations d’utiliser la force chez tous les partenaires. C’est aux politiques de s’emparer sans tarder de la question, mais à l’échelon international. Le réseau diplomatique du Saint-Siège serait d’un grand secours.

Au respect des cultures locales 

Le paragraphe 2 attire l’attention aux traditions propres de chaque pays : « Certes, il faut éviter de considérer certaines coutumes comme tout à fait immuables, si elles ne répondent plus aux nouvelles exigences de ce temps ; mais, à l’inverse, il ne faut pas attenter imprudemment à des coutumes honnêtes qui, sous réserve d’une saine modernisation, peuvent encore rendre de grands services. » Cette remarque, concernant les « sociétés économiquement moins développées » est parfaitement juste. Le docteur Albert Schweitzer, pasteur et théologien, avait parfaitement compris ce problème en construisant son hôpital, en 1913, à Lambaréné au Gabon. Il était dans le style des constructions du pays, les gens pouvaient venir avec leurs animaux, le personnel y travaillant étant constitué de Gabonais et d’Européens. Je crois que ce rappel correspond bien à la mise en garde du Concile. 

L’urgence des problèmes à traiter en Afrique, pourrait inciter ceux qui veulent les régler à négliger les coutumes locales ! Il faut calculer les risques comme l’a fait Schweitzer : faire ce qu’il faut pour que les malades viennent et ne soient pas rebutés par un cadre trop aseptisé, interdisant les animaux. S’ils venaient et restaient, et c’était l’essentiel, ils étaient soignés et avaient une grande chance de vivre. Il en va de même pour la réorganisation de la vie économique et l’utilisation de ce qui aura été donné pour cela. Avant de supprimer des coutumes que nous estimons désuètes, il faut se donner la peine de les étudier et de voir si finalement elles ne sont pas plus efficaces que nos méthodes d’importation.

 

Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

 

 

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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