Geoffroy Kemlin, Supérieur De La Célèbre Abbaye Saint-Pierre De Solesmes © Frédéric Pétry / Hans Lucas

Geoffroy Kemlin, Supérieur De La Célèbre Abbaye Saint-Pierre De Solesmes © Frédéric Pétry / Hans Lucas

Pour une unité liturgique ? Un missel pour les deux formes du rite romain

Dom Kemlin de Solesmes propose d’intégrer ancien et nouveau rites dans un même missel pour apaiser les divisions dans l’Église

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(ZENIT News / Rome, le 23 mars 2026 – Dans une Église encore marquée par un demi-siècle de tensions liturgiques, un père abbé bénédictin français a proposé une idée aussi ambitieuse que délicate : rassembler des sensibilités rituelles opposées sous un même toit institutionnel, littéralement, au sein d’un seul missel. 

La proposition émane de Dom Geoffroy Kemlin, supérieur de la prestigieuse abbaye Saint-Pierre de Solesmes et président d’une congrégation bénédictine qui vit déjà, à petite échelle, la même coexistence qu’il suggère aujourd’hui pour l’Église universelle. Dans une lettre adressée au pape Léon XIV, datée du 12 novembre 2025, le père abbé expose un plan visant à intégrer l’Ordo Missae pré-Vatican II – communément appelé Vetus Ordo – au Missel romain actuel, sans altérer la liturgie post-conciliaire introduite sous le pontificat de Paul VI. 

L’enjeu dépasse le simple cadre d’une réforme technique. Depuis les changements liturgiques qui ont suivi le Concile Vatican II, le rite romain a, de fait, coexisté sous deux formes : l’ancienne structure tridentine et la liturgie réformée. Si les pontificats successifs ont tenté de réguler leur coexistence – notamment par le biais de Summorum Pontificum de Benoît XVI et, plus tard, de Traditionis Custodes, plus restrictive, du pape François –, les tensions sous-jacentes n’ont jamais complètement disparu. 

Le diagnostic du père abbé de Solesmes repose sur son expérience personnelle. Sa congrégation comprend des monastères comme Fontgombault, qui a préservé l’ancien rite, ainsi que Solesmes, qui a adopté les réformes conciliaires tout en conservant le chant latin et le chant grégorien. Ayant lui-même vécu personnellement ces deux univers liturgiques, le père abbé s’exprime moins en théoricien qu’en témoin d’une fracture interne. « La liturgie est censée construire l’unité, non la division », a-t-il affirmé, décrivant la polarisation actuelle comme une source de souffrance personnelle. 

Sa solution évite la voie parfois suggérée par de nombreuses voix réformistes : modifier le missel moderne pour qu’il ressemble à l’ancien. Cette approche, soutient l’abbé Kemlin, ne satisferait personne et risquerait même de fragmenter davantage le paysage liturgique : « non pas deux, mais trois missels ». Il propose plutôt une intégration structurelle. Le Missel romain actuel resterait intact, mais l’ancien Ordo Missae serait intégré comme une option supplémentaire, pleinement reconnue, au sein du même livre liturgique. 

Les implications sont considérables. Selon ce modèle, les prêtres pourraient célébrer la messe dans un cadre unifié, en s’appuyant, lorsque cela s’avère pastoralement pertinent, sur des éléments du rite ancien – tels que les prières au pied de l’autel ou l’offertoire traditionnel – sans pour autant s’écarter de la structure liturgique normative. En même temps, le Vetus Ordo ne resterait pas inchangé : le père abbé envisage une adaptation limitée, qui inclurait l’usage facultatif de la langue vernaculaire, la concélébration et l’accès au lectionnaire élargi introduit après le concile Vatican II, qu’il qualifie de « beaucoup plus riche » en contenu biblique. 

Le réalisme théologique de cette proposition réside dans la reconnaissance d’un fait souvent minimisé dans le discours officiel : les deux formes du rite romain ne sont pas de simples variations stylistiques. Selon Dom Geoffroy Kemlin, elles incarnent des « sensibilités liturgiques » différentes, voire des anthropologies sous-jacentes distinctes : des manières différentes d’appréhender Dieu, la prière et le rôle de l’assemblée. C’est pourquoi, soutient-il, il est illusoire d’attendre des fidèles de l’ancienne forme qu’ils s’adaptent simplement à la nouvelle. 

Au lieu de voir cet attachement comme une résistance idéologique, le père abbé l’interprète comme un signe d’expérience spirituelle authentique. La plupart des fidèles qui préfèrent l’ancienne liturgie, insiste-t-il, le font parce qu’ils y trouvent une profondeur qu’ils ne trouvent nulle part ailleurs. Reconnaître cela, suggère-t-il, est une condition préalable à toute véritable réconciliation. 

Cependant, c’est précisément là que réside la faiblesse de sa proposition. Les critiques, y compris dans la presse catholique française, se demandent si l’inclusion de deux ordres liturgiques structurellement et théologiquement distincts dans un même missel permettrait de résoudre les tensions ou s’il ne ferait que les reformuler. Si la divergence est aussi profonde que Dom Kemlin le reconnaît lui-même, l’unité institutionnelle peut-elle véritablement la surmonter, ou risque-t-elle de rendre les différences encore plus apparentes ? 

Se pose également la question de l’applicabilité à grande échelle. Dans le monde bénédictin, la coexistence a été facilitée par la discipline monastique et une culture du respect mutuel. Les moines de différentes traditions liturgiques s’adaptent régulièrement aux pratiques des uns et des autres en visitant des maisons sœurs. Il reste à savoir si une telle flexibilité peut être étendue à l’Église universelle, avec ses réalités pastorales bien plus complexes. 

Dom Kemlin inscrit son initiative dans un contexte historique plus large, en évoquant Prosper Guéranger, restaurateur de Solesmes et figure majeure du renouveau liturgique du XIXe siècle qui influença la constitution liturgique du concile Vatican II, Sacrosanctum Concilium. En invoquant cet héritage, l’abbé présente sa proposition non comme une rupture, mais comme la continuation d’une tradition qui a toujours recherché l’équilibre entre fidélité et renouveau. 

Cependant, le ton de sa lettre est remarquablement prudent. Il demande pardon pour ce qu’il appelle son « audace » et souligne qu’il ne propose pas un modèle à imposer, mais plutôt une « voie de réflexion » destinée à panser les divisions qui, selon lui, blessent l’Église. 

Cette proposition arrive à un moment où des questions liturgiques, autrefois considérées comme largement réglées, refont surface avec urgence. Que l’idée de Dom Kemlin soit perçue comme une avancée créative ou une synthèse irréaliste, elle nous oblige à reconsidérer une question fondamentale : l’unité de l’Église catholique peut-elle être atteinte en choisissant entre des traditions, ou seulement en apprenant à les concilier au sein d’un ensemble unique, même empli de tensions ?

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