Marten De Vos, Les Noces de Cana, cathédrale d’Anvers, 1595 © wikemedia

Marten De Vos, Les Noces de Cana, cathédrale d’Anvers, 1595 © wikemedia

Gaudium et spes, l’Église en dialogue avec le monde

Quel message Vatican II a-t-il à livrer au monde de ce temps ? (15e partie)

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Après l’exposition succincte de la liste de sujets que la constitution Gaudium et spes veut traiter et auxquels elle donnera des recommandations pastorales spécifiques, nous abordons ici dans un premier chapitre la sainteté du mariage et l’enjeu de la famille. L’Église non seulement réaffirme sa doctrine, mais elle expose l’importance de sa vocation au sein des sociétés humaines. 

Deuxième partie : De quelques problèmes plus urgents

En guise d’introduction, le nº46 fournit au §2 une liste de sujets prioritaires. Je crois utile de citer le texte entièrement, car il montre bien que l’Église catholique n’accepte toujours pas cette laïcité à la française déduite de la loi de 1905. 

« Parmi les nombreux sujets qui suscitent aujourd’hui l’intérêt général, il faut notamment retenir ceux-ci : le mariage et la famille, la culture, la vie économico-sociale, la vie politique, la solidarité des peuples et la paix. Sur chacun d’eux il convient de projeter la lumière des principes qui nous viennent du Christ ; ainsi, les chrétiens seront-ils guidés et tous les hommes éclairés dans la recherche des solutions que réclament des problèmes si nombreux, et si complexes. » 

Nous nous trouvons aujourd’hui devant les mêmes sujets qui continuent, comme en 1965, à susciter l’intérêt général. Mais ils posent de graves problèmes, faute d’avoir été traités sérieusement et d’avoir pu bénéficier de la lumière du Christ. Tout cela, au nom d’une laïcité devenue un anticatholicisme. Fin août 2025, en recevant une délégation d’élus du Val-de-Marne avec leur évêque, monseigneur Dominique Blanchet, le pape Léon XIV n’a fait qu’appliquer ce passage du Concile. Après avoir rappelé que le salut offert par le Christ « englobe toutes les dimensions de la vie humaine », il a déclaré : « Il n’est pas facile en France, pour un élu, en raison d’une laïcité parfois mal comprise, d’agir et de décider en cohérence avec sa foi dans l’exercice de responsabilités publiques ». 

Monsieur Philippe Marie de Tribune chrétienne résume très bien le reste du propos pontifical en écrivant : « Aux élus du Val-de-Marne, confrontés à la violence, l’insécurité et la précarité, le pape a proposé de puiser dans la charité chrétienne une force transformatrice : « la charité devient charité sociale et politique : elle nous fait aimer le bien commun et conduit à chercher efficacement le bien de tous », a-t-il cité du Compendium de la doctrine sociale de l’Église. Le pape Léon XIV a aussi invité les élus à dépasser la tentation de compartimenter leur vie publique et leur foi personnelle : « Il n’y a pas de séparation dans la personnalité d’une personne publique : il n’y a pas d’un côté l’homme politique de l’autre le chrétien ». Pour lui, l’élu chrétien est appelé à assumer cette unité, même face aux pressions partisanes ou idéologiques, avec le courage de dire non quand la vérité est en jeu ». 

La voix catholique aujourd’hui 

Il est très intéressant de lire la totalité du discours prononcé ce 27 août 2025 dans la salle du Consistoire au Vatican. Un député catholique par exemple, n’est pas un bon député s’il laisse sa foi au vestiaire en entrant dans l’hémicycle. La loi de 1905 ne le lui demande pas. On peut comprendre qu’après son vote, le climat de violence en tous genres qui régnait à l’époque ait incité les élus catholiques à la prudence. Avant l’union sacrée de 1914, ils commencèrent à se faire réentendre, et après 1918, cela continua malgré de redoutables violences verbales. 

Mais depuis, il y a un moment que cela est éteint ! De même, la loi de séparation n’a pas interdit au clergé catholique de s’exprimer sur des questions à connotation politique. L’Église catholique étant hiérarchique, les prêtres ne peuvent néanmoins parler qu’à titre personnel et seuls les évêques engagent l’Église, à différents degrés, selon la manière dont ils s’expriment. Rien en France ne leur interdit de s’exprimer. Voilà pourquoi notre pape le rappelle charitablement, en évoquant « une laïcité parfois mal comprise ». 

N’étant ni pape ni aussi charitable que lui, j’aurais omis le « parfois », car force est de constater que les Français dans leur ensemble ignorent cette loi et tout ce qui l’a entourée. Et je crois que cela ne compte pas pour rien dans les échecs de l’Église face aux votes de certaines lois. Il y a hélas une division au sein des fidèles catholiques. Même si ceux qui agissent à l’encontre du Magistère constituent une minorité en France, celle-ci est très agissante et dispose de moyens. 

Le mariage, une institution à la fois publique et privée

Le chapitre premier intitulé « Dignité du mariage et de la famille » étudie les paramètres socio-culturels pour orienter les directives pastorales de l’Église. Le numéro 47 commence au §1 par établir un état des lieux de la situation de la famille dans le monde d’aujourd’hui. Plus que jamais, nous constatons le combat que doit mener l’Église, notamment celui qu’a eu à livrer une partie importante du peuple contre le « mariage pour tous ». Il s’est finalement soldé par un échec, malgré une mobilisation inespérée, mais qui s’est limitée à la rue. 

Or à cette époque la France était encore pleinement un État de droit. Les décisions politiques prennent la forme de lois votées par le Parlement. Le « courant » est mal passé entre l’Église et les élus, et c’est d’autant plus dommage que l’Église avait mobilisé bien au-delà de ses frontières. On a pu en effet bien expliquer qu’on luttait pour les droits d’un enfant à avoir un père et une mère, et non pour pénaliser les personnes homosexuelles. Je sais que cela est encore contesté, mais c’est pourtant la vérité pour une grande majorité de catholiques. Et c’est pour cette raison que beaucoup de non-catholiques se sont joints à nous.

J’ai voulu commencer par relater cet échec parce qu’il est symptomatique de la méconnaissance des relations entre gens d’Église et responsables politiques. Cela commence par l’ignorance des lois qui régissent les relations entre l’Église et l’État, donnant force à une raison psychologique : le sentiment d’infériorité du religieux par rapport au politique. Cela se constate surtout en France où l’on vit sous un régime de séparation, trop mal connu, tant sur le plan historique que pour son application pratique. 

Qui parmi les catholiques connaît l’existence de l’Instance Matignon ? Créé grâce à Monsieur le Premier ministre Édouard Balladur en 2002, cet organisme tient compte du « caractère propre » de l’Église catholique. N’étant pas nationale, elle ne peut avoir comme vis-à-vis que le Saint-Siège. D’où une co-présidence par le nonce apostolique et le Premier ministre de la République en exercice. À leur tour, selon les sujets traités, ceux-ci peuvent se faire accompagner de ministres de l’État et d’évêques de l’Église. Cet organisme n’est pas assez souvent utilisé. Et c’est bien dommage, car depuis 2012, nous avons affaire, en France, à une laïcité hostile. Ne voulant pas m’engager dans une polémique ici sur ce sujet, je ne fais qu’évoquer les « difficultés » diverses et variées que rencontrent les écoles privées catholiques avec les pouvoirs publics, je n’oublie pas non plus les écoles hors contrat qu’on empêche d’ouvrir ou de vivre. 

Les blessures au sacrement de mariage 

Revenons au §2 du texte conciliaire qui nous donne les conséquences des altérations de la dignité du mariage : 

« La dignité de cette institution ne brille pourtant pas partout du même éclat puisqu’elle est ternie par la polygamie, l’épidémie du divorce, l’amour soi-disant libre ou d’autres déformations. De plus, l’amour conjugal est trop souvent profané par l’égoïsme, l’hédonisme et par des pratiques illicites entravant la génération. Les questions économiques, socio-psychologiques et civiles d’aujourd’hui introduisent aussi dans la famille de graves perturbations. »

Ce constat de 1965 appelle quelques remarques. Il est question « d’une épidémie de divorces ». Voici les chiffres pour la France selon l’INSE, appelés « indicateur conjoncturel de divortialité » : 1970 12%, 1975 15,8%,1980 22,4%, pour atteindre un pic historique de 52,3% en 2005, et redescendre, en 2014 à 44,2%. 

On peut comprendre que cela pose un problème pastoral grave à l’Église qui ne conçoit le mariage que comme indissoluble. À l’époque où le mariage d’amour n’existait pas (à part quelques rares exceptions), les femmes mouraient souvent en couche et l’espérance générale de vie était courte. L’Église réglait alors les problèmes liés au mariage au confessionnal. Le « mariage d’amour » est une invention romantique du 19e siècle, où le divorce était interdit par la loi, sauf à l’époque de la Première République française.  

Or, il faut se rendre à l’évidence, aujourd’hui le remariage après divorce joue un rôle important dans l’éloignement des fidèles de l’Église. Certes, la privation de l’Eucharistie n’est pas le rejet de l’Église, mais cela n’aide pas à y rester et à y agir. Les déclarations en nullité qui se font actuellement relativement facilement ne pourront pas durer éternellement ainsi. Par ailleurs, l’Église ne peut changer le sens et les obligations de ce sacrement. La seule solution envisageable est de ne pas l’accorder trop vite et de savoir, par exemple, accompagner les nombreux couples non-mariés qu’il est donné à l’Église de rencontrer. Cela se produit le plus souvent lorsqu’ils viennent présenter leur enfant au baptême, où encore lors d’obsèques. (cf. L’Église au risque de la foi, livre que j’ai coécrit avec Yohan Picquart, publié aux éditions Via Romana 2024, pages 133-144). 

Les contrefaçons du mariage 

La polygamie « de fait » est accrue aujourd’hui par l’immigration qui maintient une polygamie presque « légale », bien que camouflée, puisqu’elle entraîne le versement d’allocations familiales. Quant à la finalité importante du mariage – mais qui n’est pas la seule – la procréation, la contraception et l’avortement lui ont fait grand tort. L’Église a eu raison de ne pas céder à cette mode, mais un grand travail d’explication s’impose. Dans beaucoup de milieux catholiques, il ne fait pas bon parler contre l’avortement et exprimer de grandes réserves sur la contraception. 

Paul VI a eu beau publier, non sans mal, son encyclique Humanae vitae en 1968, elle n’est toujours pas comprise au sein de l’Église ! Comment alors, dans de telles conditions, l’Église pouvait avoir la moindre chance d’empêcher les lois sur l’avortement d’être inscrite dans la Constitution de la République française ? Cependant, contrairement aux années 1970, les couples qui aujourd’hui demandent le sacrement du mariage, obéissent dans la majorité des cas à une véritable quête religieuse. Ils demandent le baptême pour des enfants qu’ils ont déjà, ils veulent apprendre de l’Église pour les éduquer, car il est plus que probable qu’ils se tourneront vers l’enseignement privé catholique. D’où l’importance de la préparation au mariage, et accompagner leur « vivre ensemble ». Il faut des personnes très compétentes pour ce genre de préparation et tenir compte raisonnablement de la situation du couple à qui on n’imposera pas de vivre comme frère et sœur jusqu’à la réception du sacrement, mais qui devront être suivis spirituellement.

48 Sainteté du mariage et de la famille 

La notion d’institution divine est capitale et peut corriger les défauts de la conception actuelle du « mariage d’amour », décidé par le couple et non, comme jadis par les parents. C’est là que l’on peut trouver une des applications de la conception originale du lien entre « eros » et « agapè », telle que Benoît XVI l’a développée dans sa première encyclique Deus caritas est. J’y reviendrai plus loin, mais présentement, il me paraît utile de citer un passage de la Somme théologique de Saint Thomas d’Aquin. La question 152 de la « secunda secundae », développe à l’article 1(de matrimonio) : « L’acte sexuel entre époux est moralement licite et bon, car il sert à unir les époux et à être ouvert à la procréation. Le plaisir qui l’accompagne est naturel et légitime. Pourvu qu’il ne devienne pas une fin en soi et qu’il reste dans le cadre de l’amour conjugal. » 

À sa suite, dans son livre Amour et responsabilité, le futur Jean Paul II légitimait le plaisir sexuel dans la relation conjugale, pourvu que celui-ci ne comporte aucune fermeture à la procréation. Il ne le réduisait certainement pas à la seule fin de la procréation. Il fait partie naturellement de l’amour conjugal, c’est ainsi qu’il faut comprendre le passage que nous commentons : 

« Et c’est par sa nature, même que l’institution du mariage et l’amour conjugal sont ordonnés à la procréation et à l’éducation qui, tel un sommet, en constitue le couronnement. Aussi l’homme et la femme qui par l’alliance conjugale « ne sont plus deux, mais une seule chair » (Mat 19,6) s’aident et se soutiennent mutuellement par l’union intime de leurs personnes et de leurs activités. Ils prennent ainsi conscience de leur unité et l’approfondissent sans cesse davantage. Cette union intime, don réciproque de deux personnes, non moins que le bien des enfants, exige l’entière fidélité des époux et requièrent leur indissoluble unité. » (Gaudium et spes nº48, §1)

Et en 1992, Jean Paul II reprendra dans le Catéchisme de l’Église catholique, fruit éminent du concile Vatican II, ce qu’il écrivait en 1960, sous le titre « Les biens et les exigences de l’amour conjugal » : 

« L’amour conjugal comporte une totalité où entrent toutes les composantes de la personne – appel du corps et de l’instinct, force du sentiment et de l’affectivité, aspiration de l’esprit et de la volonté – ; il vise une unité profondément personnelle celle qui au-delà de l’union en une seule chair, conduit à ne faire qu’un cœur et qu’une âme ; il exige indissolubilité et la fidélité dans la donation réciproque définitive ; et il ouvre sur la fécondité. Il s’agit bien des caractéristiques normales de tout amour conjugal, naturel, mais avec une nouvelle qui non seulement les purifie et les consolide, mais les élève au point d’en faire l’expression de valeur proprement chrétiennes. » (nº1643) 

La dignité de l’amour conjugal 

Le texte conciliaire renvoie à quelques extraits de l’encyclique Casti connubii de Pie XI (31 décembre 1930, Denz 3703-3714). La comparaison est intéressante car elle permet de voir comment le Magistère évolue de la Tradition. Jean Paul II ne contredit pas Pie XI mais, avec sa théologie du corps, il approfondit le lien de l’amour conjugal, en donnant une place à la sexualité en tant que telle. Cette idée, en effet, n’était pas absente de l’encyclique de Pie XI : 

« Ce sacrement n’augmente pas seulement la grâce sanctifiante, principe permanent de la vie surnaturelle, mais il y ajoute encore des dons particuliers, de bons mouvements, des germes de grâces ; il élève ainsi et il perfectionne les forces naturelles, afin que les époux puisse non seulement comprendre par la raison mais goûter intimement et tenir fermement, vouloir efficacement et accomplir en pratique, ce qui se rapporte à l’état conjugal, à ses fins et ses devoirs ; il leur concède enfin le droit au secours actuel de la grâce chaque fois qu’ils en ont besoin pour remplir les obligations de cet état. » (Denz 3714). 

Un autre très beau texte de Pie XI montre aussi que dès 1930, il avait le souci de ne pas « brimer les femmes ». Je vous cite cette phrase magnifique : « si, en effet, le mari est la tête, la femme est le cœur et de même que le premier possède la primauté du gouvernement, celle -ci peut et doit revendiquer comme sienne la primauté de l’amour. » (Denz 3709) Notre texte conciliaire va aller dans le même sens : « De même, l’égale dignité personnelle qu’il faut reconnaître à la femme et à l’homme dans l’amour plénier qu’ils se portent l’un à l’autre fait clairement apparaître l’unité du mariage, confirmée par le Seigneur. » (nº49 §2)

Une éducation dans la foi

Le §3 est d’une grande actualité car aujourd’hui, bien plus qu’en 1965, les époux chrétiens ont un exemple à donner à un monde qui se cherche et pour une partie commence à se ressouvenir du christianisme surtout pour l’éducation de ses enfants. Et le Concile indique clairement sa préférence familiale pour l’enseignement de la morale : ce qu’est la vie conjugale, donc ce qu’on appelle aujourd’hui l’éducation sexuelle, doit être protégé par la famille. Des parents catholiques ne peuvent abandonner cela à l’école publique aujourd’hui, tant y circulent des idéologies ennemies du catholicisme. « Il faut instruire à temps les jeunes, et de manière appropriée, de préférence au sein de la famille, sur la dignité de l’amour conjugal, sa fonction, son exercice : ainsi formés à la chasteté, ils pourront, le moment venu, s’engager dans le mariage après des fiançailles vécues dans la dignité. » (§3) 

 

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P. Michel Viot

Père Michel Viot. Maîtrise en Théologie. Ancien élève de l’Ecole Pratique dès Hautes Études. Sciences religieuses.

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